L'une sait, les autres pas.

 

Une jeune fille débarque à Hollywood, des rêves de succès plein la tête, naïve, fraîche, enthousiaste. En visitant le studio prêté par sa tante, elle fait la rencontre de Rita, une femme amnésique sur laquelle semble planer une menace mystérieuse. Elle décide spontanément de lui venir en aide et de l’aider à retrouver son identité.

Lynch signe ici l’un de ses meilleurs films. Une ballade étrange au cœur du Cinéma avec un grand C : le cinéma comme industrie (plateaux de tournage, castings, tractations obscures et menaçantes dans les bureaux de production…), le cinéma comme miroir aux alouettes où tant de starlettes se brûlent les ailes et finissent enterrées vivantes dans  l’anonymat de la figuration (la plupart des seconds rôles du film sont des seconds couteaux de longue date), le cinéma comme support de l’œuvre de fiction, le cinéma comme moyen d’expression artistique.

Du fait du bouleversement radical des données composant le récit aux deux tiers du métrage, Lynch redistribuant les rôles et redéfinissant les enjeux, on a beaucoup comparé MULHOLLAND DRIVE à LOST HIGHWAY (un film excellent mais qui, par comparaison, s’assimile presque à un galop d’essai formaliste). A tort, à mon sens. Originellement prévu pour être le pilote d’une série TV annoncée comme une forme de suite à TWIN PEAKS, le projet a bien failli tomber à l’eau suite au désistement de la chaîne commanditaire, Lynch ayant sur le fil accepté de reprendre le tournage pour en faire un long-métrage indépendant. Et, effectivement, le film renvoie, bien plus qu’à LOST HIGHWAY, à la série et plus encore au long-métrage TWIN PEAKS, FIRE WALK WITH ME.

S’agit-il vraiment d’une suite, d’une prolongation de l’univers en question ? Apparemment non, puisqu’on ne retrouve rien en commun dans les intrigues développées, pas plus que dans le contexte ou les personnages. Pourtant, pourtant, pourtant… Certains éléments de MULHOLLAND DRIVE proviennent bien en ligne directe de l’univers de TWIN PEAKS, via la présence de l’acteur nain Michael Anderson, qui interprète, à peu de choses près, le même personnage (énigmatique, manifestement très puissant) dans le même décor (irréaliste, épuré, hors contexte, isolé, silencieux, avec présent ce motif des zigzags qui caractérisait si bien la « loge » de la série comme du film). Si la présence d’Anderson constitue le seul lien direct, la thématique traitée par FIRE WALK WITH ME est bien celle de MULHOLLAND DRIVE, qui la prolonge et l’approfondit. Cette thématique est celle de l’illusion et de la fiction, dans la mesure où l’univers parallèle qui semble parasiter le monde dans lequel évoluent les acteurs et le ronger de l’intérieur est un univers extérieur à la fiction, extérieur au récit et au film lui-même. Qui est cet homme dont a rêvé un personnage secondaire, cet homme qu’il voit à travers le mur et qui dicte à chacun ses faits et gestes ?  Lynch manipule ses personnages au-delà du simple retournement de situation façon USUAL SUSPECT : il laisse ses personnages en être conscients, et n’hésite pas, après avoir élaboré un univers dérivé du film noir (très influencé notamment par SUNSET BOULEVARD de Billy Wilder), à, littéralement, le déchirer, le percer, le traverser de part en part – comme il l’avait déjà fait auparavant dans TWIN PEAKS, FIRE WALK WITH ME avec la séquence interprétée par David Bowie, en s’inspirant d’une expérience similaire d’Ingmar Bergman dans PERSONA.

Comme dans chacun de ses longs-métrages depuis BLUE VELVET, Lynch, réputé pour ne jamais s’exprimer sur le sens de ses œuvres, livre pourtant une clé de lecture, une forme de mode d’emploi, à travers la séquence didactique (et soit dit en passant absolument splendide) du théâtre, judicieusement placée au point de basculement du récit. Un présentateur explique et démontre longuement que le spectacle qu’il met en scène est faux, fabriqué de toute pièce (« no hay banda », il n’y a pas d’orchestre, ce n’est qu’un enregistrement, un rideau de fumée), avant de laisser la place à la chanteuse Rebekah del Rio dans son propre rôle, qui donne une saisissante interprétation a capella de la chanson Llorando (Crying) de Roy Orbison ; lorsqu’elle s’évanouit et tombe inanimée sur scène, la chanson se poursuit… puisqu’il ne s’agit que d’un enregistrement. CQFD : l’effet est d’autant plus troublant que l’émotion véhiculée par la chanson, qui submerge les deux héroïnes, nous a amenés à oublier la nature artificielle de la prestation. Il s’agit donc d’une scène cruciale dans l’approche de ce film mystérieux et profondément déstabilisant, à la fois parce que Lynch dévoile ouvertement l’ancrage du récit dans la fiction, et parce que cette séquence nous rappelle qu’il est bien plus facile de comprendre les films de David Lynch en les ressentant, en étant sensibles aux émotions et aux sensations nées de sa mise en scène, qu’en cherchant à en expliquer les nombreux symboles en porte-à-faux (fréquente erreur d’approche critique), qui ne signifient rien sinon par la valeur que leur confère le montage et la narration (voir la boîte bleue).

On est au-delà de la bizarrerie, loin d’un simple tour de passe-passe, ou d’un dispositif symbolique formel et esthétique vide de sens comme ont pu le dire ceux que le travail du cinéaste déconcerte. Car MULHOLLAND DRIVE est une œuvre d’émotion, un film profondément émouvant enrichi de touches d’humour et d’instants de terreur. Le revirement de la dernière partie est en ce sens inconfortable, dérangeant, lorsque le rideau de fumée se dissipe, et que les personnages que le spectateur a investis (extraordinaires Naomi Watts et Laura Elena Harring) perdent, avec leurs illusions, leur factice aura de magie et de chaleur. Le film bascule d’une ambiance chaleureuse autour d’un mystère inquiétant mais excitant à une atmosphère poisseuse, acide et inconfortable. Le parcours de Betty/Diane/Camilla (Naomi Watts) est tout particulièrement douloureux dans sa désillusion et son enfoncée dans l’amertume et dans la haine. Son destin, dans les dernières minutes du métrage, est aussi bouleversant que glaçant.

Le Marquis

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Mercredi 17 août 2005

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Commentaires

S'il ya un lien à lire apres avoir vu Mulholland drive, c'est celui là : http://pserve.club.fr/Mulholland_Drive_Puzzle.html#Mulholland_Puzzle

ps : critique interessante ;)
commentaire n° : 1 posté par : Peyo (site web) le: 18/08/2005 03:41:27
Peyo,

Je crois au contraire qu'il ne faut surtout pas aller lire ce genre d'article reconstitutant le "puzzle" enigmatique, onirique et simplement asbtrait de MULLHOLLAND DRIVE (d'ailleurs je remarque que pour TWIN PEAKS FIRE WALK WITH ME, le net est moins prolixe en matière de "decryptage").
Je crois qu'il faut laisser ouvert les interpretations, et surtout laisser ABSOLUMENT chaque spectateur se faire son avis, et  créer les liens entre les ellipses et les illogismes de la narration, sans avoir à plaquer une série de liens symmboliques prédéfinis. Relier tel element à un autre, voilà une demarche un peu bizarre, car je suis pprêt à parier qu'entre ma facon de relier les elements et celle du marquis, il y aurait déjà de grandes différences. De plus, il y a toujours dans ce genre de films des choses abstraites inexplicables et qui sont là, avec leur mystère indéchifrrable (partiellement) et durable. C'est quelque chose de tres riche que ne pas pouvoir relier les choses, de ne pas les comprendre (et donc creer de nouveaux leins) et surtout d'oublier des infos en cours de projection, ce qui fait aussi parti du jeu.

Lynch ne dit rien sur le sens de son film pas seulement pour faire son mystérieux, mais aussi pour laisser le spectateur complétement libre! Pour ne pas gâcher le jeu poetique!

Je preferre pour ma part le bel article du Marquis qui au moins regarde la structure général du film, sa construction et ssurtout SA MISE EN SCENE! Gardons ce qui doit l'etre abstrait, et gardons l'idée d'une structure plus "partielle" où il faut combler les trous...


Ceci dit , l'article en question et intéressant. Maisj'ai peur que ça fasse peur ou géle certaines personnes timides qui ne reconnaitrait mais alors pas du tout dans ce decryptage.

A discuter.

Dr Devo
commentaire n° : 2 posté par : Dr Devo (site web) le: 18/08/2005 08:20:58
Ce film est absolument magnifique...Et il n'a besoin d'aucun décryptage,à mon avis...Il est est beau comme ça:dans sa complexité et(finalement)dans sa simplicité...
commentaire n° : 3 posté par : Roxanne le: 18/08/2005 11:47:54
Ce film que j'ai adoré est une merveille. Un pur bijou du cinéma car il va au-delà d'une lecture classique d'un film... Dans un premier temps nous cherchons à nous rattacher à une explication rationnelle du récit, grave erreur!!! Ce film nous apprend à regarder au-delà, autrement et bouscule les conventions de lecture. N'est-ce pas là le vrai sens de l'art d'ailleurs (hein dites?)
Bref MD est un vrai film didactique riche de sens (au pluriel...) que tout le monde devrait voir et revoir... na!
commentaire n° : 4 posté par : proctoman le: 18/08/2005 13:26:22
Plusieurs failles dans cette analyse de Philippe Serve - qui occulte certaines séquences et certains personnages ne confortant pas la logique (par ailleurs relativement pertinente par certains aspects) de l'analyse proposée : que dire dans cette grille de lecture un peu fermée des personnages qui ne croiseront jamais le chemin de Naomi Watts, qu'elle soit Betty ou Diane ? Que viendrait faire dans cette vision du film le parcours du cinéaste interprété par Justin Theroux ? Ou ce très bel échange ou, dans un café, un homme raconte un cauchemar à son collègue ? D'autres fausses notes dans cette critique l'invalident en partie - je ne partage pas vraiment sa perception du couple de vieillards "écho de la pureté perdue de Diane", en réalité je les trouve bougrement inquiétants). Ceci dit, son analyse, quoique partielle et incomplète (il est d'ailleurs le premier à le reconnaître), est en soi assez intéressante. L'article au sein duquel on trouve le lien vers cette analyse est plus "modeste" et ne se lance pas dans le décorticage du film pour ne pas en dévoiler les atouts; il y a juste une information erronée : MULHOLLAND DRIVE n'était pas juste un concept de série télé avant de devenir un long-métrage, la série a été rejetée par la chaîne après le tournage d'un épisode pilote qui a déplu, et dont on retrouve une petite partie dans le film terminé. Je ne serais pas très critique envers ces articles, ne serait-ce que parce qu'on sent que l'auteur est sincère et passionné, même si je pense que les analyses trop poussées du "sens" finissent régulièrement par se prendre les pieds dans leur propre démonstration : j'ai lu le livre de Michel Chion consacré à David Lynch, un livre relativement intéressant mais dont les analyses deviennent de plus en plus absurdes au fur et à mesure que l'auteur cherche à systématiser l'univers de Lynch, à le ranger dans des cases (voir l'abécédaire en fin d'ouvrage, on ne peut moins pertinent). Son analyse de SAILOR ET LULA est franchement discutable - celle de FIRE WALK WITH ME est complètement hors-sujet et souvent ridicule (analyse du plan sur "une tarte aux cerises" pendant le meurtre de Laura Palmer, totalement absent du métrage, ou quelques perles du genre "Laura Palmer est la femme-Femme" ou "FIRE WALK WITH ME est un échec car à aucun moment Lynch ne nous montre le feu marcher".) Chion (bienvenue à Matière Focale, ha-ha) n'est pourtant pas un imbécile, mais il y a quand même des limites. Je suis assez d'accord avec le Dr.Devo : l'analyse "scolaire" et appliquée n'apporte pas grand-chose de bon, surtout pas si l'on y cherche des réponses. Il faudrait d'abord réfléchir au film lui-même, au cadrage, au montage, au son, et encore une fois avant toute autre chose à ce que l'on ressent, plutôt que de regarder à la loupe des symboles, des signifiants - approche forcément limitée chez un cinéaste comme Lynch, qui utilise les symboles à des fins picturales et émotives là où tant d'autres cinéastes en jouent de façon didactique et démonstrative (au risque de sombrer dans le grotesque le plus achevé, à l'image d'Emir Kusturica et de ses scènes systématiques de pendaison ratée et de lévitation, présentes jusque dans le (faux) documentaire tourné pour Envoyé Spécial, laissez moi rire). Je ne suis pas vraiment contre les approches analytiques de Lynch (ou d'autres), mais je constate simplement que, le plus souvent, le film est bien vite oublié au profit de dissertations laborieuses sur le sens à donner à une lampe qui grésille au détour de telle scène, souvent du charabia qui perd de vue l'atmosphère même de la scène en question, sa position dans le récit... (Je précise d'ailleurs que l'article de Philippe Serve ne tombe pas trop dans ce travers). L'empathie que Lynch sait faire surgir pour ses personnages, son sens de l'humour, son montage, sont de bien meilleures clefs pour pénétrer dans son univers que les boîtes bleues - ou les roses bleues, ne l'oublions pas : dans FIRE WALK WITH ME, revoyez cette séquence où Lynch présente la danseuse Lil à Chris Isaak. Lynch propose dans cette séquence (d'un humour à froid assez délicieux) une parodie de décryptage du Sens, mais il a l'intelligence de laisser une béance, un mystère, un point d'accroche échappant à "l'analyse" par cette seule rose bleue accrochée à la robe de la femme en rouge...
commentaire n° : 5 posté par : Le Marquis le: 18/08/2005 15:54:36
D'accord avec Le Marquis :

STOP MAKING SENSE (!!!!!!)
commentaire n° : 6 posté par : Bernard RAPP le: 18/08/2005 15:57:22
Mmmmh...
Ca me donne envie de revoir ce film pour me réconcilier avec. Cette phrase m'a surtout marqué :

"il est bien plus facile de comprendre les films de David Lynch en les ressentant"

Mais dans ce cas pourquoi "Mulholland Drive" laisse t-il la place à tant de réflexions alambiquées, de puzzles inutiles, de branlettes...
Je trouve que cela plombe tout, je n'ai pas vécu ce film : très peu d'émotions (sauf dans la première partie).
commentaire n° : 7 posté par : Isaac Allendo (site web) le: 18/08/2005 18:39:36
D'accord avec le Marquis pour dire que c'est une erreur de chercher des symboles derrière chaque plan de Lynch. C'est pour cela que "Twin Peaks" le film(chef-d'oeuvre absolu,il faut le trompetter mille fois) a déçu. On a cherché des explications rationnelles, des symboles alors que le cinéaste traite les éléments de la série (que je n'ai pas vu!) comme support plastique et comme motifs autour desquels il va pouvoir déployer sa mise en scène (et quelle mise en scène!). "Mulholland drive" fonctionne sur le même principe. J'aime beaucoup cette façon qu'à Lynch de commencer en multipliant les pistes narratives (la séquence burlesque des morts en série au début, la scène du rêve...) pour finalement arriver à boucler son récit. C'est également une sublime histoire d'amour que ce film. Je ne m'étend pas mais c'est pour moi, avec "Lost highway", le plus beau film tourné depuis 15 ans (au moins). Un chef-d'oeuvre galactique pour parler comme notre bon docteur.
commentaire n° : 8 posté par : Pierrot (site web) le: 18/08/2005 20:29:46
Les puzzles alambiqués et la branlette sont extérieurs au film - mais le cinéma de Lynch détonne tellement par comparaison avec le tout venant du cinéma que beaucoup de monde s'enferme dans l'explicatif appliqué. La première partie du film est très touchante, mais c'est un leurre, et Lynch nous tire brutalement le tapis sous le pied. Il y a de l'émotion dans la dernière partie à mon sens, mais sur un tout autre registre, dépressif, angoissant et assez effrayant. Il faudrait se faire un devoir de ne rien lire, absolument rien, sur les films avant d'aller y jeter un oeil, je peux comprendre que la masturbation critique autour de Lynch puisse agacer (en plus d'être très souvent complètement à côté de la plaque). A revoir la tête froide, donc.
commentaire n° : 9 posté par : Le Marquis le: 18/08/2005 22:15:21
Dr Devo : Le lien, chacun en fait ce qu'il veut... Toutefois, ayant la meme idée sur le film que l'article proposé, je me suis dit ^^

Bon sinon, mode hors sujet, tu nous tiens au courant si le pack premium vaut vraiment le coup

@+
commentaire n° : 10 posté par : Peyo (site web) le: 19/08/2005 00:43:15
Peyo,

Tu as bien fait de mettre le lien car du coup ça nous a mené sur une reflexion interessante, je trouve.
je te tiens au courant pour Premium.
commentaire n° : 11 posté par : Dr Devo (site web) le: 19/08/2005 08:45:36
Ce blog est tout simplement genial et ce film ne l'est pas moin.Merci d'avoir mis un article sur cet oeuvre qu'est mulholland drive c'est tout simplement fantastique.J'ai beaucoup reflechie avec ce film surtout la scene du theatre(laé scene ou les deux femmes vont dans cet espec de theatre ou tout n'est que fiction et enregistrement sur cassette)chpense pas que t'est bien compris mais bref.bonne continuation.
commentaire n° : 12 posté par : Spikehead (site web) le: 20/08/2005 16:45:51
Spikehead,

c'est ici un espace de dialogue. c'est pour ça qu'on y est bien. Si tu n'es pas d'accord, c'est tres intéressant et je suis sûr que nous serions tous ravi d'avoir ton point de vue sur cette fameuse scène.

Cordialement,

Dr Devo.
commentaire n° : 13 posté par : Dr Devo (site web) le: 20/08/2005 19:01:32

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