DOLLS (LES POUPEES), de Stuart Gordon (USA / Italie – 1986) : poupées de cire, poupées de sang.

Publié le par Le Marquis

Elles veulent jouer avec vous.

 

Un soir d’orage, un manoir perdu au milieu de nulle part, habité par un couple de vieillards ; fort hospitaliers, ils accueillent les voyageurs en perdition. Ne survivent à « la plus longue nuit du monde » que les enfants, et les adultes ayant su garder leur cœur d’enfants. Un sort funeste (et doucement ironique) attend les autres.

 

Produit par Brian Yuzna et réalisé par Stuart Gordon en 1986, dans la foulée de RE-ANIMATOR et de FROM BEYOND – la grande époque, quoi – DOLLS se distingue par un scénario original, en rupture de Lovecraft, donc. Stuart Gordon, cinéaste qui s’est par la suite un peu discrédité (mmmm, FORTRESS – mais il est en convalescence depuis) au profit de son producteur Brian Yuzna, signe ici une petite perle de série B unique en son genre, à l’atmosphère très frappante. DOLLS parvient à mêler avec originalité – et jusqu’à les rendre indissociables, le merveilleux et l’épouvante. Inclassable, le film met en scène d’inquiétantes poupées animées d’une vie propre, qui chuchotent dans la pénombre, et sur lesquelles veillent les deux petits vieux (dont Hilary Mason, la médium aveugle du superbe NE VOUS RETOURNEZ PAS de Nicolas Roeg), qui apparaîtront, selon le personnage qui les observent, comme un couple charmant de grands-parents ou comme une paire de désaxés promenant leurs poupées dans des berceaux à travers les couloirs plongés dans l’obscurité. De la même façon, les poupées ont un aspect enchanté et poétique, mais peuvent s’adonner dans l’instant qui suit à des agressions brutales et diablement inquiétantes.

 

Mais ces semblants d’assassinats, malgré leur aspect très macabre, réjouissent plus qu’ils n’effraient : les adultes victimes ont effectivement perdu leur sensibilité d’enfants. Le père froid et indifférent qui traîne sa fillette comme un poids mort la gronde en la surprenant plongée dans la lecture de Hansel & Gretel ; sa belle-mère, forcément acariâtre (excellente interprétation de Carolyn Purdy-Gordon, l’épouse du cinéaste), lui arrache son ours en peluche des mains et le jette dans les fourrés sous prétexte qu’il ralentit leur progression. La violence qu’ils subissent par la suite semble par certains aspects née du désir de l’enfant, qui imagine un instant, sous le coup de la colère, son nounours surgissant des bois pour venir mettre en pièces papa et belle-maman. D’ailleurs, ils ne meurent pas « en vrai » : en se transformant en poupées après avoir passé l’arme à gauche, ils prennent la forme littérale de cette part d’enfance qu’ils n’ont pas su préserver.

 

Dans ce film qu’on a trop vite classé dans le seul registre de l’épouvante, la petite fille traverse les événements, se promène durant la nuit en côtoyant les poupées sans jamais être inquiétée. Tout juste murmure-t-elle un doux reproche à la poupée à l’effigie de son père avant de le ranger sur une étagère aux côtés de ses nouvelles « camarades de jeu ». Elle comprend tout aussi naturellement les motivations des poupées que les torts des adultes, assistant sans sourciller au devenir de ses parents, qui n’ont pas la sympathie du spectateur non plus, de toute façon.

 

Ne s’inspirant d’aucun conte, DOLLS en retrouve pourtant le ton et l’atmosphère des meilleures pages d’Andersen ou des frères Grimm, avec une aisance et une conviction que bien des productions récentes peuvent lui envier. Il ne s’agit donc pas d’un récit classique de poupées maléfiques (rien à voir avec Chucky), d’autant plus que les poupées ne sont pas foncièrement malveillantes : elles sont innocentes, au sens premier du terme, elles n’ont pas conscience de la cruauté de leurs actes, qui interviennent toujours comme des punitions infantiles radicales venant sanctionner les comportements qui ont suscité leur mécontentement. Le scénario, brillant, évite d’ailleurs la caricature qui aurait pu rendre le film trop manichéen en introduisant des personnages extérieurs au cercle familial égaré dans le manoir, avec l’irruption d’un automobiliste naïf et de deux punkettes auto-stoppeuses, lesquelles vont connaître un sort particulièrement sadique et douloureux. Ces séquences permettent au film de sortir du seul créneau de la « restructuration familiale » passant par la case décès : les deux adolescentes ont « fauté » mais la réaction punitive des poupées ne leur laisse aucune possibilité de faire machine arrière – leur sort sera aussi pathétique que cauchemardesque. Le film parvient ainsi à élaborer une ambiance ambivalente où se dessine, avec une subtilité inattendue, un portrait de l’enfance qui a le bon goût de ne pas en faire un âge rêvé de la gentillesse et de la bonté d’âme dégoulinantes et illusoires en préservant ses zones d’ombre et sa noirceur candide.

Bref, DOLLS est une petite série B tournée en deux temps, trois mouvements, sans moyens financiers conséquents, mais qui est fort bien mise en scène et bénéficie à la fois d’une superbe musique (dont le magnifique thème composé par Victor Spiegel), d’une très belle photographie et d’effets spéciaux fascinants lorsqu’ils sont confiés à l’animateur David Allen, les poupées mécaniques de John Carl Buechler étant moins convaincantes. Extrêmement séduisant et vivement recommandé.


Le Marquis


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Publié dans Corpus Analogia

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Commenter cet article

Le Marquis 25/08/2005 18:50

La photo est extraite du clip "The Last Video", un medley du groupe Abba interprété par des marionnettes conçues par les créateurs du Muppet Show. Rien à voir avec Pierre Bachelor, donc.

Sultan Rahi 25/08/2005 18:11

Waterloo!
Waterloo!
J'ignorais qu'Abba avait joué dans ce film.
Est-ce le film avec polichinelle et le nounours géant, précurseur du clip Human behaviour de Björk?

LN 25/08/2005 16:49

Bon d'accord, l'amour déforme toujours un peu le regard, mais ce ne serait aps Pierre bachelet, à droite sur la photo du Marquis?