ILSA LA TIGRESSE DE SIBERIE, de Jean LaFleur (CANADA-1977) : Les Cousins aiment leurs enfants aussi

Publié le par Docteur Devo


(photo: "Le Monde dans la Bouche" par Dr Devo)

Cher Ilsa,
 
Oui, tu l'auras, toi la madone des militaires aux galons violents, toi la Sainte patronne des camps de regroupement et aussi de travail, dans la glace et la neige, oui, tu l'auras toi aussi, ton article. Un seul parmi les millions de blogs sur la terre pour te consacrer une lettre ouverte faisant aussi office d'article, et c'est moi, ton bon Dr, pas Menguele pour un rond, merengue à la limite, et encore, chanté par David Byrne sinon rien. Ensemble, faisons-le, dans un ultime hommage à Bernard RAPP, mon ami de toujours au regard et au verbe barbus si doux, faisons-le dis-je : arrêtons de faire du sens !
 
D'aucun diront que cela est de mauvais goût, que ces choses-là ne se font pas, disons que je suis une Mauvaise Source (si, si), mais laissons-les, laissons-les, laissons-les détester, comme disait le poète. Ils détestent comme des enfants, et peut-être ne comprennent-ils rien, et même sûrement d'ailleurs, à la poésie, la seule la vraie, la Poésie des Goulags en quelque sorte, car je dis ça pour te faire rire, pour voir tes yeux s'illuminer, car tu aimes rire, quel que soit le régime, quel que soit le pays. Le rire, c'est chez toi, partout.
 
Aussi bien je déteste ce poète falot qui proclamait qu'il ne connaissait pas de femmes futiles (imagine si une poète avait dit ça d'un homme !), aussi bien je t'aime parce que tu es une des "La Femme" au cinéma. Toute une série de films pour toi toute seule (trois quand même, et même un 4e officieux par Jess Franco. Tu es le Portrait de Femme incarnée, héroïne Jamesienne du pauvre, mais quelle femme peut se vanter d'avoir eu des premiers rôles si tôt et déjà si féministe. Osons le mot. Féminisme à l'envers, car tu adores ça, mais féminisme quand même, car ce n'est pas une femme courageuse mais meurtrie que tu as incarnée, une femme qui kommande, une femme qui dirige, une femme qui a le dessus, indépendante, et peut-être belle, ça je ne sais pas, disons belle dans l'absolu du moins.
 
Lettre ouverte, donc, lettre à exigence, alors ouvrons. Ilsa, personnage d'une trilogie quand même, ça n'est pas rien. Trilogie érotico-politique, mais de divertissement, pas sérieux, disons au second degré, bien que ce film soit sérieux, tout cela, on le sait, même si aujourd'hui en début de XXIème siècle, ça choque forcément et que ces trois films ne pourraient pas se refaire car la politique est désormais correcte, cliché, mais bon, on le sait, dis-je, c'est pas Tavernier, c'est du Cinéma, et donc du divertissement. Ici réalisé par Jean Lafleur... Bien. Ilsa a été SS, dans le premier film, et SS Médecin (urgences seulement !) puisqu'elle devait prouver à ces obtus nazis dont elle avait rejoint, sans rechigner, le club, à l'aide d'expériences mengeliennes, que la Femme supportait mieux la souffrance, était plus dure, et qu'en cela, elle pouvait combattre par devant et par derrière, sur le front Ouest et sur le front Est. Une révolutionnaire, la Ilsa, et comme je le disais, certainement une féministe, oui, oui, mais à l'envers. Pas vu le film, mais j'imagine avec quelle belle rigueur elle déploie des expériences sur deux échantillons, deux groupes cobayes, femmes d'un côté et hommes de l'autre... Ça fait rêver...
 
Ici, changement de registre, et en même temps pas vraiment. Nous sommes à la fin des années 50 dans la Sibérie enneigée. C'est beau la Sibérie en hiver. Ilsa, elle aime les CDI, pas les petits contrats, fût-elle obligée d'accepter un poste moins prestigieux que chez les SS. Ce sera gardienne d'un camp de travail qui ne dit pas son nom, ou plutôt si, mais d'une manière plus poétique, plus imagée : camp de rééducation. On y jette bien sûr les opposants, les durs des durs anti-Staline, et aussi ceux qui ont fauté aux yeux du parti. Ilsa dirige le camp selon des rituels précis. Pour les découvrir, prenons le Héros, dont j'ai oublié le nom bien sûr. Je m'en veux. Héros est un farouche opposant à Staline et à la doctrine communiste, dont il sait très bien que c'est un régime totalitaire. On aurait pu l'appeler Soljenitsyne, comme j'ai oublié son nom, ça serait commode, mais c'est long à écrire et je ne suis pas sûr de l'orthographe du célébrissime dissident. Héros est donc un défenseur-charbonnier de foi de cette belle idée de liberté. Alors, normal de le retrouver dans cette charrette sur skis equinotractée qui le mène vers le camp d'Ilsa. Il a le profil type de la caricature propagandiste de l'époque. Dans la charrette, on trouve un jeune homme, vingt ans à peine : Dimitri je crois, mais je ne suis plus sûr. Lui est fils de général ! Voilà qui est plus original. Quel est ton crime, mon jeune ami, interroge Héros. Un soir où j'avais bu, à l'académie militaire où je travaille, j'ai cassé un carreau. Et hop, get on the charrette ! Dimitri, naïf comme sa jeunesse, dira que, bah, ce n’est pas grave, dans quelques semaines tout au plus, en se conduisant bien, il se rachètera et reviendra chez lui et à l'académie. Beware my friend, beware, contre-déclare Héros, plus expérimenté. Ces deux-là auront à peine le temps de devenir amis...
Ilsa la Louve, maîtresse du camp, fait régner une discipline de fer. Atelier abattage de troncs morts en pleine toundra par – 40°, atelier diététique stalinienne (de l'eau tiède, un vieux quignon, des morceaux de machins), atelier rééducation avec un spécialiste des méthodes de brainwashing les plus modernes (un appareil diapo qui diffuse des images de Staline : si tu dis "quel con !", un coup de knout !), et le soir, atelier méditation dans les cabanons en bois pourri qui servent de dortoirs, assez froids à vrai dire.
Le soir venu,  dans la datchka du camp où vit Ilsa, elle dîne avec ses cosaques-soldats, de grands gars costauds de 30 à 50 ans, avec chemise à col fermé rond dans couleurs satinées mais chatoyantes. [À une fête masquée, un jour où j'étais avec le Sheriff, il a porté un costume cosaque qui lui allait à ravir.] On mange, on boit, on chante des tubes d’Yvan Rebroff, un petit trio local fait de la musique, et pendant que les deux serveuses, une femme mûre et une jeune femme à peine jolie, débarrassent la table, on boit de la vodka et on jette les petits verres dans le grand feu de cheminée en invoquant Lars Von Trier (Lars Drovié en russe). Puis, c'est non pas une lecture du CHOIX DE SOPHIE, mais le moment attendu du Choix de Ilsa. Elle regarde ses 4 ou 5 cosaques et en choisit deux avec lesquels elle passe une folle nuit d'amour et d'érotisme torride.  Les deux malheureux qui n'ont pas été choisi, mais ils le seront demain, se saoulent. Une fois cramés, les deux serveuses en profitent pour unir leurs corps modestes à ces grandes carrures avinées, avant quelquefois, quand le désir étale plus loin sa faim, de se laisser aller à quelques exquis et modestes égarements saphiques, car on sait en Sibérie qu'il est bon de temps en temps de sacrifier aux dieux de la Poésie, fussent-ils des déesses d'ailleurs.
 
Le lendemain, c'est souvent des prisonniers ronchons et réfractaires qui accueillent Ilsa et ses Cosaques dans la cour enneigée, pendant l'appel. Des fois, ça fuit, ça se révolte. Mais Ilsa, brillant esprit, femme médecin bien avant l'autre greluche du cabaret western télévisé (complètement anti-féministe), délicieuse amoureuse, est aussi une redoutable guerrière, et sur son cheval, elle te rattrape le dissident en fuite en deux coups d'éperons, et le transperce de son javelot (symbole) avec lequel sa dextérité frôle la maestria. Bah, au javelot, dira le cinéphile cynique et désabusé, les russes ont toujours été bons... J'y viens, j'y viens...
 
Comme on peut le constater, Ilsa, c'est tout un poème, dit avec la voix grave du russe, avec cette façon toute particulière qu'ils ont de parler anglais (car tout cela se passe en anglais russe) en roulant les R, en les marquant le plus possible, avec cette intonation bizarre qui fait qu'on se croirait dans une production internationale, vous savez, ces scènes avec huit stars qui parlent 5 langues différentes. Là pareil. Pas un vrai russe dans le lot du casting, que du canadien, et pourtant, on s'y croirait. Ils s'appellent tous Boris, comme dirait Fassbinder (La Peur manger l'Âme), même le tigre. Le tigre Boris, c'est l'atelier ultime de ce Disneyland Siberia. Il ne mange rien dans les cinq mètres carrés de sa fosse, "rien que" des prisonniers récalcitrants. Héros, par exemple.
 
Paragraphe. Etonnant. Le film marche. Les décors sont pauvres mais soignés, kitsch un peu, mais terre à terre surtout. L'histoire est simple mais crédible, enfin "crédible" plutôt, dans un certain univers "in diégèsio" comme dirait moi-même si j'inventais des mots. Et puis, voilà la force : y'a pas assez de moyens pour que ce soit kitsch et flamboyant. Du coup, on est dans un univers terre à terre (répétition, c'est donc important), avec une histoire comme une eau de rose à l'envers, certes, mais dans une sobriété de décorum, à défaut d'une sobriété scénaristique. Un documentaire en quelque sorte. Une sorte de documentaire. Ça marche donc, d'autant plus que les thèmes de la Grande Guerre, dans la fiction hollywoodienne, sont traités avec un karikaturisme des plus enflés, surtout quand il s'agit des russes, confère James Bond. Ici, grâce au décor, grâce au mélange des tons, bah, ça fonctionne, et tu la sens la Russie qui monte ? Oui, je la sens... C'était beau finalement, les films en pellicule, étalonnés à la main, cadrés à la main, même ici dans la série Bzzz (ces films entre le B et le Z), ça ne fait pas pitié... Les temps ont changé... [L'année dernière, j’ai vu VIRUS CANNIBALE de Bruno Mattei qui, comme son nom ne l'indique pas, est un film de zombies nucléaires... Ma surprise était assez grande : le cadre en scope n'était pas indigent du tout...] La Russie nous pénètre, me dis-je, on est loin, dieu merci, on est loin, on est loin, loin des slaves de loin, loin des slaves comme le veut la caricature art-et-essai du style alcool / folie / bande-son tonitruante / pauvreté / surréalisme de pacotille, dans le genre Kusturica entre autres, si vous voyez ce que je veux dire. Ilsa est ridicule ? Allez regarder UNDERGROUND et dîtes moi qui est le plus caricatural. Dur à dire. L'univers est plus intéressant, moins factice chez Ilsa. Les temps ont changé, et souvent le Slave, lorsqu'il est cinéaste, re-cultive le cliché qui lui permettra de s'exporter en festivals, le réinvente, se rapprochant ainsi toujours plus du Russe Espion de OPERATION TONNERE, bête et sauvage, ce que ce même slave haïssait de tout son cœur dans les périodes encore plus troublées... Signes O' Des Temps... C'est bête, non ?
 
Mais bon, tout passe même la réforme, même la fin des camps, même l'après Staline. Héros était en pleine fosse de Boris (Le tigre !!!!!! Comme dans la chanson de Devo où on entend cette étrange ligne de paroles : "Django... THE BEAR !!" Django… attention à l'ours, ou Django… l'ours ?), et allait se faire boulotter en moins de temps qu'il n'en faut pour voir une adaptation de Tolstoï par Bernard Rose, que j'adore et salue. Héros, dans la fosse de Boris Le Tigre, spécialement féroce et réaliste, bien loin encore une fois de son stupide homologue hollywoodien, le trisomique Tigrou, Héros en bien mauvaise posture : dans trois minutes, il sera mort... C'est à ce moment là que le régime stalinien tombe, c'est à ce moment-là que la réforme se met en branle, car les Russes aussi aiment leurs enfants. Ilsa comprend vite, il faut brûler le camp maintenant, faire disparaître les preuves dans la minute, geste un peu absurde mais sublimement cinématographique, une logique de cinéma, une belle urgence. C'est très beau, cet homme, Héros, sauvé des dents de la Mort par la chute du stalinisme... à la minute près ; et c'est encore plus beau de voir qu’Ilsa doit brûler le décor dans une séquence assez absurde mais efficace où tous les prisonniers ou presque sont abattus, où tout le monde efface tout le monde... Putain de bois, c'est du cinoche !! Vous entendez ? TOUT LE MONDE EFFACE TOUT LE MONDE !! Comme si les protagonistes de ce film voulaient vider la pellicule des autres personnages, pour jouer son rôle d’homme isolé et perdu, seul dans la toundra et la neige de cet univers polyester... Dimitri, le jeune fils de général, mourra dans la débâcle sous le feu d’Ilsa et de ses sbires. Séquence absurde et belle, j'aime bien. La Russie, surtout celle-là, fabriquée au Canada (Oh zut ! Je l'ai dit !), c'est aussi l'autre pays du fromage. Oh, donne-nous en un peu... Cette Russie est généreuse.
 
C'est encore plus beau parce que nous sommes surpris de cette chute du camp, cette chute du tout-totalitaire. On pensait que le film s'arrêterait là, mais non... L'aventure reprendra plus tard, dans les années 70, plus loin, aux USA, avec Héros devenu sportif de haut niveau (tiens ! dans le 1000 que je disais), et un réseau de fous dangereux qui font des expériences ken-russelliennes en caisson d'hypnose,  basées sur les peurs des participants (brrrr...), avec une Ilsa recyclée dans d'autres activités criminelles, avec un autre réseau de fous mafieux (le réseau Pasolini ! Je vous jure !), bref, avec moult aventures, et avec moult ondulations d’Ilsa, vieillissante mais érotiquement toujours aussi gourmande. Deux périodes, deux films en un presque, USA et URSS réunis enfin et déjà... C'est beau, on est bien, comme dans une paire de pantoufles en sirotant un bon vieux whisky. Le cinéma est là, précisément. Le frileux ira faire la dangereuse expérience du film érotique du troisième âge des frères Larrieu, et il reviendra en criant dans les bras d’Ilsa. Je vous ai compris ! Vive le cinéma libre !
 
Que sont-ils devenus ? Rien. C'est la fin d'une série. Dyanne Thorne, qui avait déjà 44 ans à l'époque, et qui est quand même Docteur en Anthropologie, n'a pas été très loin après Ilsa. Son dernier film est ARIA, le film à sketches de 1987 réalisé par Godard, Ken Russell, Nicolas Roeg, etc., dont je vais parler très bientôt. Elle y jouait aux côtés de son mari Howard Maurer, qui joue ici un des cosaques, et dont ARIA fut aussi le dernier film... Dyanne est retournée chez elle à Las Vegas ou pas loin, où elle est pasteur d'une petite paroisse ! Jean LaFleur, le réalisateur canadien, n'a pas fait grand chose sinon les effets spéciaux du film WITCHBOARD III, que le Marquis a sûrement vu [Pas encore, non… 01/02/2006. NdC]. La même année que ce film (IILSA, TIGRESSE DE SIBERIE), il était réalisateur de seconde équipe et monteur du film RAGE de David Cronenberg...
La Russie d'alors (1977) reste dans le paysage devenu aujourd'hui poussière, dans les traits délavés, s'abîmant petit à petit, inexorablement, accessible uniquement dans de gros et vieillissants et superbes boîtiers thermoformés qui renferme la VHS gorgée de plaisir, surplus, sousplus plutôt, d'un ancien vidéoclub, la jaquette vous fait les yeux doux, adoptez-moi, comme un petit chiot à la SPA... Elle est là, la vidéocassette, elle vous attend, dans une vieille trocante, dans un carton au fond d'un magasin. À quoi ça tient, la mémoire du cinéma...
 
Rigoureusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Anne Archy 22/01/2006 08:18

Oui! Bien sûr! C'est très bien vue!

An'Yes 22/01/2006 01:41

tiens, je reviens encore une dernière fois (sans nulle doute une de trop) sur cette histoire de nom... Charby... c'est pas le nom d'une chanteuse qui a fait un tube dans les années 80 ça? Corinne Charby, qui chantait "à pile ou face" !!! ça va pas si mal avec la vie de cette gracieuse louve ss, dans le fond,  "un coup je passe un coup je casse!"
ça sent le vécu tout ça...^^

Dr Devo 30/08/2005 00:11

Allez hop encore dix francs dans le nourrin!

Le Marquis 30/08/2005 00:04

Yakourine Charby, pour être plus précis.

Dr Devo 29/08/2005 19:11

merci An'Yves! Je vois qu'on a des spécialistes dans la salle! ca me fait plaisir!


Dr Devo.