THE JACKET, de John Maybury (USA-2005) : Johhny s'en revient de guerre

Publié le par Docteur Devo


(photo: "Bitter Dregs" par Dr Devo)

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
Adrien Brody n'a décidément pas de chance ! Après avoir été déporté et s'en être sorti de justesse dans le médiocre LE PIANISTE de Roman Polanski (film à costumes, encore une fois, CQFD), le voilà dans la peau d'un vétéran de la première guerre du Golf, où il est abattu une première fois en 1991. Quelques minutes plus tard, dans l'hôpital militaire de campagne, alors même qu'on est en train de remplir son certificat de décès (!), un médecin s'aperçoit qu'il n'est pas mort. C'est la fin de la guerre pour lui, et le voilà renvoyé chez lui. On le retrouve alors qu'il marche sur le bord d'une petite route départementale enneigée (encore une fois, comme dans ILSA, TIGRESSE DE SIBERIE) des USA. Il croise une voiture en panne sur le bas côté. Une maman alcoolique est en train de vomir son petit déjeuner, et sa petite fille explique à Brody que le véhicule est en panne. Il la répare, et pour distraire la petite fille, pour l’empêcher de voir sa mère dégueuler tripes et boyaux, il lui donne ses plaques d’immatriculation militaires et s’en va… Un peu plus loin, il se fait prendre en stop par un gars sympa mais étrange. Ils se font arrêter par un policier. Et là, tout bascule très vite… Le conducteur sympa tire sur le policier et le tue. Le policier a le temps de tirer une fois, mais loupe le conducteur et atteint Adrien ! À son réveil, il est amnésique et accusé du meurtre du policier. Il évite la prison à cause de ses « troubles psychiques » (il ne sait plus qui il est), et se retrouve en hôpital psychiatrique où on le met entre les mains de Kris Kristofferson, un psychiatre qui enferme ses patients dans des tiroirs de morgues (là où on met normalement les cadavres). Dans ses séances d’enfermement, Jack hallucine et se retrouve projeté dans une autre réalité où il découvre une jeune fille alcoolique. Elle a une vingtaine d’années et le recueille chez elle. Là, Adrien retrouve ses plaques d’immatriculation militaires. Le doute n’est plus possible : lors des séances d’enfermement du Dr Kristofferson, Brody voit le futur, et la jeune fille est la petite fille à la mère alcoolique ! Elle lui apprend qu’on n’est pas en 1991 mais en 2007, et qu’il est déjà mort une dizaine d’années auparavant à l’hôpital psychiatrique !
 
Et bien non, ça ne rigole pas. Et pour une fois, voilà un sujet plutôt original pour un film grand public, et on ne va pas s’en plaindre. On rentre dans le vif du sujet très vite, et avec élégance comme on le verra. L’histoire est à la fois caricaturale (un peu) et presque naïve. Voilà qui est loin d’être rédhibitoire aux yeux de votre bon Docteur ! Assez vite, on se rend compte qu’elle est moins complexe qu’il n’y paraît, et que le paradoxe « moebiusien » du film est très simple et plutôt lyrique. Pourquoi pas, après tout… Maintenant que j’ai mis la charrue avant les bœufs en guise de préambule, vous allez mieux comprendre comment j’ai ressenti cet étrange film… Ouvrons le capot !
 
On est vite happé par le film et par sa séquence de générique en vidéo militaire nightshot (plans infraverts pour ainsi dire), sur lequel apparaissent les titres en lettrages rouges. Montage heurté, fantomatique, avec superposition de plusieurs sources de rushes (faux plans nightshot de studios, plans en couleurs de studio, plans d’images télé filmées directement sur écran vidéo, et donc images d'archives militaires). C’est très beau et incroyablement « assis » sur une base de montage où se mêlent chaotiquement des inserts ultracourts, des plans longs mais où l’on ne voit quasiment rien (vidéo embarquée à bord des avions de chasse par exemple), et où le son est étrangement liant, bien que fait de samples quasiment abstraits à force de coupes (procédé répété plus loin dans le film). L’échelle de plans  et les axes sont d’ailleurs déconstruits avec lyrisme et tristesse. C’est extrêmement pathétique et prenant. Le générique ne s’arrête pas, pour ainsi dire, et la séquence avec la petite fille, celle du meurtre du policier (séquences qui seront reprises et développées plus loin), celle du procès, puis celle de l’internement, sont construites avec une économie de plans qui marche fort bien sur le plan narratif. Plastiquement c’est superbe, narrativement c’est très excitant, et physiquement, il nous semble ressentir un enfermement et une froideur qui font froid dans le dos, et nous anéantissent en même temps que le héros. Cette extrême stylisation, bien plus forte qu’une simple démonstration clipesque, et encore une fois d’une beauté hallucinante, dure bien 15-20 minutes. On sent bien que le réel et le fantasmé vont se mélanger, et que des plages plus directement narratives et classiques vont émerger, mais nous sommes pris dans ce maelström de sentiments avec une force subjuguante. C’est beau à pleurer, et encore une fois, malgré le fait qu’on anticipe un mélange narratif / abstrait, on ne craint rien, on se dit « ça y est, ce gars a réussi la quadrature du cercle », en réalisant un film abstrait mais linéaire et grand public. Sublime.
[Petite pause pour dire qu’on comprend vite que le jeu d’acteur sera époustouflant quoique assez rentre-dedans.]
 
Lyrisme et originalité donc. Bravo ! L’histoire se profile avec intérêt, même si on la devine plus simple qu’il n’y parait, mais là encore, ce n’est pas un défaut. [Une fois le paradoxe du film avalé, si vous voulez, on est dans un film qui, bizarrement, a une structure moins complexe que DONNIE DARKO par exemple.]
On est bien loin de la carte de visite arty, bien loin d’une esbroufe (même si on y pense). Le projet est cohérent, beau et original. On se dit que notre ami réalisateur va peut-être perdre le rythme, et finir comme c’est parfois le cas par redevenir terre à terre et trop explicatif. Pourtant, ça tient la route. La pression initiale, hélas, va quand même baisser, mais pour faire surgir notre prémonition initiale : le film va jouer entre cette abstraction fantastique et lyrique et des scènes narratives (et piégées par le son, le montage et les plans de coupe qui vont dynamiter discrètement, sous nos pieds, l’aspect réaliste de ces scènes). Pourquoi pas après tout faire cohabiter et fusionner les deux…
 
Et c’est un peu là que, paradoxalement, le bât blesse, non par excès de simplification (même si c’est un peu le cas, on a un peu l’impression que le plus dur a été fait et que le film se relâche et souffle un peu), mais plutôt par déséquilibre, chose bizarre pour un film qui a démarré de manière si déstructurée et brillante ! Ce déséquilibre subtil est construit, malgré lui bien sûr, au carrefour de plusieurs défauts. Certes, on se dit que sur la piste de la première bobine, on aurait pu construire un film extrémiste et sublimissime. On y a cru pendant 20 minutes en se disant que le tourbillon de la mort n’allait jamais s’arrêter, avec son cortège de fantômes esthétiques, tous plus beaux les uns que les autres. Petite déception, plus ou moins non-rédhibitoire. Les problèmes sont les suivants. D’abord, un énorme déséquilibre de la première partie « futuriste » (séquence avec la petite fille devenue jeune femme). Adrien Brody se donne à corps perdu. Je reviendrai sur les acteurs, tous excellents… sauf Keira Knightley (la jeune fille justement) ! J’attendrai de voir un autre film avec elle pour voir si elle est vraiment moyenne. Ce n’est pas sûr. Je m’explique : elle est entourée de monstres ! Kris  Kristofferson (chanteur country réputé et sublime acteur, héros du chef-d’œuvre de Michael Cimino, HEAVEN’S GATE, dont je vous rappelle que la version courte de 2h40 est ignoble, et c’est hélas celle éditée en France en DVD, et que la version longue de 3h30 est un des plus beaux films du monde), Adrien Brody qui vraiment, même si je l’ai un peu pris en grippe à cause du PIANISTE (il a payé pour Polanski je crois !), est un acteur extraordinaire, et surtout l’immense Jennifer Jason Leigh !!!! JENNIFER JASON LEIGH ! Bon sang de bois, cette fille est vraiment loin, très loin devant tous les autres acteurs du monde ! À la manière de sa seule concurrente directe, Tilda Swinton, on la connaît sous toutes ses coutures, on l’a vue des dizaines de fois, mais force est de constater qu’elle nous pulvérise le cœur encore et toujours, et que, encore mieux, elle s’améliore de film en film. Ses choix sont d’ailleurs de plus en plus judicieux. Malgré, encore une fois, un second rôle, elle était à tomber dans THE MACHINIST dont je vous avais parlé, et qui est quoi qu’il arrive un des grands films de cette année 2005. Passons.
La petite Keira Knightley  m‘a paru d’une lourdeur assez pachydermique, et surtout d’un hollywoodisme complètement déplacé dans ce film. La chose est forcément aggravée par le fait qu’elle joue une alcoolique, avec tout ce que cela implique en sur-mimiques et « détails qui tuent » (à croire que dans tous les films hollywoodiens, les alcoolos tiennent le verre avec la paume de la main tournée vers le visage, à la Hamlet ! Il est temps de renouveler ce code ridicule et suranné). Brody fait tout ce qu’il peut, et ça passe. Mais quand  succède à une scène Brody / Knightley une scène Brody / Jason Leigh, alors là, on prend une grosse, énorme, superbe baffe dans la figure : rien à faire, la petite Keira ne joue pas dans la même division, elle ne boxe pas dans la même catégorie, ce qui est bien dommage et se voit d’autant plus que les petits seconds rôles (notamment le parano Daniel Craig, aperçu dans le désagréable et m’as-tu-vu LAYER CAKE, thriller auteurisant anglais d’une banalité affligeante et d’un arrivisme patibulaire, sorti en catamini cet été, et dont je n’avais même pas eu le courage de vous parler !) …? Qu’est-ce que je disais ?!? Ah, oui ! La petite Keira et toutes ses manières se voient d’autant plus que le reste du casting, pas forcément sobre d’ailleurs mais toujours précis, est impeccable.
 
Dès cette première rencontre Keira / Brody, on s’apercevra aussi d’une autre chose. La faute n’est pas à mettre entièrement sur le dos de Keira Knightley. Bien loin de là. Le problème, bizarrement, c’est son personnage et l’importance de celui-ci dans le scénario. Accrochez-vous, ça va être subtil, tant l’erreur est ambiguë !
Pas de problème, ce personnage de la jeune fille est bien sûr le deuxième personnage principal. Pas de soucis. Malgré tout, il faut admettre que son poids dans la narration du film est disproportionné bien que logique, d’une part, et tire le film dans une direction qui ne lui appartient pas d’autre part.
Ben oui, bien sûr qu’il y a histoire d’amour, bien sûr que ce personnage est important. Mais pourquoi doit-il détruire la mise en scène du film ? Le réalisateur, en effet, détruit de moins en moins sa « fausse » mise en scène réaliste quand ce personnage est là. Le timing de ces scènes est beaucoup trop long, et de plus, grosse erreur mais qui n’était pas évidente à déceler avant de marcher dedans : il aurait été plus malin de traiter ce personnage principal comme un personnage secondaire. Deux avantages à cela : les scènes réalistes avec Knightley auraient été plus fortes, plus sèches. Ces scènes n’auraient pas éclipsé la quête de Brody, qui est avant tout de comprendre ce qui lui arrive, et n'aurait pas brisé l'impression physique ressentie par le spectateur de maelström sans fin, de spirale folle. Enfin, et c’est là que l’erreur est la plus meurtrière, le personnage de la jeune fille aurait pu retrouver dans la dernière partie, très naïve, son statut de second personnage principal. La fin n’en aurait eu que plus de force si ce faux personnage secondaire s'était révélé majeur in fine ! Là, avec ce choix de la mettre (le personnage s’entend) en avant d’entrée de jeu (en plus d’avoir pris une actrice plus faible : pourquoi ne pas avoir choisi Clea Duvall ou Fairuza Balk ?), la production ET le réalisateur ont commis une erreur des plus stratégiques.
 
Du coup, le film a tendance à s’enliser dans un réalisme où la mise en scène est beaucoup moins riche esthétiquement, et où la narration est plus bancale. La mise en scène, d’incroyablement iconoclaste, devient simplement maline. Beauté et Poésie s’en ressentent…
 
Et pourtant… le film engrange les paradoxes. Car en effet, jamais il ne se passe plus de deux minutes sans qu’on se dise « Ah ! oui, ça c’est original » ou « ça, c’est vraiment très bien ». Ainsi, même dans ses derniers trois quarts, même si on est « sorti » de force du film, il y a toujours quelque chose pour piquer notre  curiosité ! Curieux, non ? Il faut remercier pour cela les acteurs, vraiment exceptionnels, je l’ai déjà dit. Et l’autre grand support du film, c’est le son, toujours en alerte, toujours hyper-construit, étonnement original pour un film de cette envergure commerciale. C’est sans doute dans le son que le film est vraiment le plus beau, jouant sur tous les leviers créatifs : samples paradoxalement « liants », réverbération, changement d’équalisation, jeu sur les timbres, etc. C’est formidable.
Quelques séquences "réalistes" sont d'un rythme et d'une beauté impressionnantes, à l'image de cette conversation dans la neige entre Brody et Jason Leigh. D'autres scènes sont incroyablement ratées, comme l'inexcusable scène de sexe de 10 secondes, d'une banalité à crever et qui m'a fait gémir de douleur et de souffrance. Certains détails sont très beaux, notamment dans l'excellente photographie (superbe photo du plan qui mène Brody du camion de la police à la porte de l'hôpital psychiatrique, ou plan sublime d'un "réveil" avec un gros plan de Jennifer Jason Leigh les mains devant le visage) ! D'autres sont d'un mauvais goût étonnant, notamment dans le choix d'une musique à la AIR période VIRGIN SUICIDE, qui sonne avec autant de classe et d'élégance qu'un pet à la Cour d'Angleterre.
 
Ainsi, on est entre deux chaises, comme souvent dans les productions Clooney / Soderbergh (et c’est le cas ici). On hésite entre la frustration face à l’évidente maladresse stratégique du film, face à ce renoncement, et peut-être à cette volonté nocive et honnie de ne pas perdre son public (toujours, dans toute l’histoire du cinéma, un mauvais choix), et face à ces qualités indéniables dues au son et aux acteurs. Quoi qu’il en soit, on ne pourra jamais faire complètement le deuil de ces premières vingt minutes, et des nombreuses belles séquences du film (dont la simpliste conversation entre Kristofferson et Brody devant l'église, ou le destin mélodramatique de Babak, dont on se dit qu'il est vraiment dommage qu'il ne soit pas un américain de souche, ce qui aurait allégé cette scène superbe). Il reste beaucoup de scènes réussies par la suite, mais le film reste un film, et curieusement ne devient jamais un univers. Pêché de frilosité ? En tout cas, on ne veut pas détester ce film… même si on préfère l'imaginer dans sa tête plutôt que de le regarder tel quel. À la manière du fait que mes nuits sont plus belles que vos jours, peut-être que mes exigences sont plus belles que votre film ! L'abîme le plus terrible du film n'est pas dans le film : il est en moi. C'est quelquefois comme ça : l'art du cinématographe est fantomatique, et je me transforme quelquefois en cimetière. Je vous laisse donner du fouet ou faire des bisoux à ce film, et garde le deuil en dedans, au cas où cela pourrait resservir.
 
Ubiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Bernard RAPP 28/12/2005 23:21

Mais c'est qu'elle écrit comme une vrai petite souillon cette petite souillon. Va dans ta chambre, sors ton bescherel de dessous la pile de brochures de téléphones portables (je crois qu'il est juste après le numéro "spécial téléchargement de sonnerie DVD Matrix V.04.02 TrashDoom Ennemi Nème Tuning Staracodevi") et reviens nous dire toutes ces remarques passionnantes dans une langue belle avec des mots superbes.

ladykeira 28/12/2005 22:03

keira knightley  bien ds ce film ke ne tien pa si facilemen la route ke sa je trouve la critik bcp tro subjectiv. le tandem brody/knightley est génial on voit ke lé deux acteur étai en parfait alchimi lorsekil jouai...d ailleur ils son rester en contact depui

PÈRE CHMUGLIER 12/09/2005 13:40

Bonne critique.
Ouistiti, Adrian Brody dans Le Village n'est pas bon, mais très mauvais. Il n'est d'ailleurs pas un grand acteur, loin de là.

yannig 06/09/2005 14:47

je comprend ton impression. Mais à mon avis ce film est tel un superbe tableau, tellement réussi, que l'on en verrait plus que les imperfections. je trouve qu'elles rajoutent presque un charme supplémentaire au film. Comme des grains de beauté sur le corps d'une belle fille.

Dr Devo 31/08/2005 08:53

C'est ^possible oustitit mais les parties les plus belles de the jacket enfonce l'echelle de jacob que jaime bcp...

Le début est sublimissime, bien loin devant le film d'adrain lyne ai-je l'impression...

Intererssant, ouistiti, interessant...

Dr Devo