THE AVIATOR : Lettre Ouverte à Martin Scorsese et à tous les Focaliens!

Publié le par Dr Devo

Chers Camarades Focaliens, Cher Martin Scorsese,

Il y a quelques jours dans mon article sur Emir Kusturica, j'évoquais le souvenir de Francis Ford Coppola, cinéaste que je qualifiais de retraité. D'autres dans mon entourage, L'ambassadeur du Néant ou Le Marquis par exemple, deux habitués de ces pages (voir leurs commentaires de mes articles, toujours pertinents), auraient dit: "J'aimais beaucoup Coppola du temps de son vivant." Interrogeons-nous un instant sur les autres occupants de la maison de retraite artistique. Coppola donc, même s'il tourne très peu. Bien. Les frères Coen, Pedro Amoldovar (retraité depuis longtemps!), Sam Raimi (moins talentueux que les autres peut-être, je vous laisse juge, mais bel exemple de "retraitariat"), Tim Burton (que je considère en retraite pour l'instant, en attendant de voir "Big Fish" pour confirmer ou infirmer mon jugement), Woody Allen... La liste est sans doute plus longue, mais voilà quelques exemples de cinéastes autrefois créatifs et iconoclastes, et qui maintenant nous servent des films en demi-teintes, sans invention, recyclant ad vitam leur fond de commerce, ou pour certains, faisant d'extraordinaires mauvais films.

 

 

Hier, je m'aventurais donc à voir le dernier Scorsese. Et le brave Martin, c'est bizarre mais c'est comme ça, je ne pense pas à lui lorsque je fais la liste des cinéastes en retraite. Bon, par pudeur, mettons de côté l'effroyable "Kundun" qui pour des raisons "politiques" me paraît assez scandaleux. Non pas dans le fond, mais dans la forme bien sûr. C'est un affreux film de propagande, la cause fut-elle bonne, et pas de ça chez moi. On n'est plus là dans le domaine du cinéma. C'est largement son pire métrage. Passons. Restons pudiques. Et, il y a eu "Gangs of New-York", pas franchement affriolant, mais dont on pouvait soupçonner que le rythme fut bien amputé par les problèmes rencontrés par Scorsese avec son producteur Miramax. Bon, admettons que ce soit ça. Il restait quand même une scène séduisante dans le film, celle où, à la faveur d'un montage alterné, Cameron Diaz essayait de fuir la ville, à mesure que les morts entravaient son chemin. Pas mal, mais un peu léger pour un film aussi long, et pour un film tout court.

 

 

Avec "The Aviator", le doute n'est plus permis. J'avais un peu peur de ce film et de son terrible film-annonce, mais, je ne m'attendais pas à ça. Quelle mouche t'a piqué, Martin? C'est simple je ne sais pas par où commencer! Je passe sur le scénario de John Logan, à qui on devait déjà le scénario de "Gladiator", mon dieu, mais aussi celui du sympathique et carré "Bats", un film de chauve-souris mutantes, si si, plutôt sympathique sans être renversant, film dans lequel on retrouve un acteur qui me paraît, pour des raisons énigmatiques, très sympa : Lou Diamond Philips (enfin sympa tant qu'on a pas revu l'horrible film qu'est "La Bamba"! Mais, ça ne fait rien je lui pardonne... Quant à justifier la raison de ce micro-éloge, je n'en sais rien. L’acteur n’est pas mauvais, certes, mais je crois que je ne peux pas m'empêcher de le considérer comme un gars super sympa! Tout cela n'est pas très rationnel, je vous l'accorde). John Logan, donc, n'est certes pas un grand faiseur, mais je passe sur le scénario. Les "biopics" ne sont vraiment pas ma tasse de thé, et il y en a très peu qui soient réussis, à part peut-être les films sublimes de Ken Russell. On passe.

 

 

Commençons par les bases, Martin. Qu'est-ce qui se passe avec ta femme et monteuse? Mme Scorsese et  toi avez des problèmes? "The Aviator", ce n’est pas bien monté du tout. Ça commence assez mal, dans la partie sur le tournage de "Hell's Angel" où il y a une affreuse coupe dans le plan, sur un travelling en plus. Et puis ça continue encore et encore pendant 165 minutes. Un simple champs/contrechamps semble te poser les pires difficultés du monde. Les dialogues sont affreusement mal découpés, d'une manière tellement naïve... J'en suis sans voix. Certes, dans 85% des films, le montage des dialogues ne va pas plus loin que le concept préhistorique :"Celui qui parle, c'est celui qui est à l'écran". Mais venant de ta part, c'est très étonnant. Et ce problème influe et est influencé, comme de bien entendu, par le problème du cadrage. Bon dieu où sont les cadrages gourmands d'antan? Ce n’est pas bien du tout, Martin. Comment est-ce possible que tu nous fasses des plans comme celui où on voit de dos Leonardo DiCaprio, avec en arrière-plan la boîte de nuit surchargée de figurants, avec les lumières qui s'allument dans la salle, avant qu'il ne s'avance. On a déjà vu ça mille fois! N'importe qui fait ça. En plus, ce plan est mal cadré, en plan rapproché, là où un petit plan moyen, en pieds tout connement, aurait été peut-être un peu plus lyrique. Certes dans la dernière partie, il y a une ou deux demi-gourmandises (le très gros plan sur l'eau par exemple) mais deux plans sur 1500 c'est pas énorme et c'est trop tard. De toute façon, ces plans ne sont tellement pas intégrés à ton projet de mise en scène que ça n'a aucun sens. Enfin, le nombre de gros plans est hallucinant. Et suivis de près par le nombre de plans rapprochés. Pas d'utilisation d'échelle de plans, donc pas de découpage "spatial", donc pas de possibilité de faire de la mise en scène ni de nuance. Comment veux-tu faire un film dans ces conditions, Martin? Mon article pourrait s'arrêter là... Mais il y a encore deux ou trois choses qui me paraissent énormes.

 

 

Je passe sur la direction artistique pour tout ce qui concerne les costumes et les décors. Ces derniers je ne les aime pas, même si je suis sûr que tu as mis un point d'honneur à tout reconstituer naïvement à l'identique (c'est toujours une très mauvaise idée), et de toute façon pour les raisons décrites dans le paragraphe précédent, on ne pouvait pas en profiter. Là où je suis encore plus surpris, c'est la photographie et l'étalonnage. Mon dieu! Je crois que c'est la pire faute de mauvais goût du film ou presque (j'y reviendrai). La copie dans laquelle j'ai vu le film n'était sûrement pas génialement tirée, certes, comme la légère teinte imperceptiblement verdâtre et trop grise le laisse supposer (mon passé de projectionniste, que veux tu!!!).  L'idée d'étalonner certaines scènes dans des teintes colorisées de l'époque (à supposer qu'alors c'était si moche que ça) est d'une laideur extrême! Et puis des fois, tu re-étalonnes de cette manière, des fois non. C'est incompréhensible. De toute façon, l'étalonnage est catégoriquement hideux. C’est même choquant dans la première demi-heure où on a l'impression que les acteurs sont maquillés au pistolet aérosol. Comme s’ils étaient en cire. Mais, c'est immonde. Vraiment pas beau. Il n'y a que très peu de plans où on retrouve une photo normale ou à peu près, et ils sont disséminés sans logique apparente. No Comprendo. Et bien sûr, tu as bourré ton film d'images de synthèse, euh pardon, de trucages numériques. Et là, mon petit pote, c'est risible! Non seulement ces scènes sont horriblement mal découpées, avec des mouvements de caméra encore plus injustifiables que dans le reste du film, mais ça me rappelle un autre film! (Avant de te dire lequel, je me demande comment tu as pu louper le plan tout simple où les avions viennent de décoller!). Ça me rappelle, très furieusement, et je dis ça sans haine, les scènes de balais volants dans le premier Harry Potter! Ou encore, mais dans une moindre mesure, l'horrible rendu des derniers Star Wars, seconde génération. Là, à ce moment précis du "dogfight", franchement Martin, j'ai ri. Le lien de parenté entre ton film et celui de Chris Columbus est évident. Un autre trucage numérique m'a frappé. Le passage ou Alec Baldwin (qui ne s’en sort pas trop mal d'ailleurs) parle avec Leonardo, à travers une porte close. Baldwin, pour énerver son concurrent, souffle à travers le trou de la serrure la fumée de sa pipe. Contrechamp, et là que vois-je? Une image de synthèse!!!!!!!!!!! J'ai rien contre le numérique (quoique...), mais là je suis abasourdi! A Hollywood, on ne sait plus filmer en photographie directe, sur le plateau, de la fumée qui sort d'un trou de serrure! Ça, c'est dur à faire?? Ce trou de serrure, Martin, est un détail noyé dans le reste. Mais je t'assure qu'il n'y a pas de meilleure image pour résumer ton film. 

 

 

Assez d'exemples. Cessez le feu. Je finirais par les acteurs. Il y en a un bon paquet, et pas mal de gens sympathique. Alan Alda, pote de ton pote de maison de retraite, Woody Allen, un  très bon acteur, et il s'en sort bien malgré son rôle. Même chose pour Alec Baldwin. John C. Reilly aussi. Et Matt Ross (l'ami ingénieur de Hughes) est vraiment très bien lui. Le seul qui surnage, je pense. Leonardo DiCaprio, n'est ni bon ni mauvais, malgré la sympathie que j'ai pour lui. Il ne joue que sur un seul mode. Quelle que soit la tension de la scène, il est identique de A à Z. Direction d'acteur? Scénario? Dur à dire. Il fait ce qu'il peut, je crois. Par contre, tous les autres, c'est n'importe quoi. J'adore Cate Blanchett, mais elle est ridicule. On se croirait à un spectacle de Laurent Gerra. Le seul plan où elle est très bien, c'est le premier (quand on la maquille sur une plage). Mais 95% de ces autres scènes sont... Comment dire? On se croirait au Saturday Night Live! Attention, roulements de tambour, Cate Blanchett va imiter Katharine Hepburn! Par exemple, moi, je n'aurais pas fait ça. Si je devais faire un film sur la vie de George Marchais, je ne demanderais pas à l'acteur principal (qui d'ailleurs? réfléchissons...),  d'imiter le vrai George Marchais. C'est complètement naïf. On n’est pas au Bébéte Show! Enfin, Martin!!! T'as réussi à faire faire... Je n'y crois pas en l'écrivant!!! Tu as transformé Cate Blanchett en Jean Roucas! Là, c'est toi le fautif, ça se voit dans la mise en scène. Tu fais prendre la pose à Blanchett, pour avoir un "effet silhouette" de la vraie Hepburn (comme par hasard, là tu retrouves la focale pour faire des plans moyens ou de demi-ensemble! Comme quoi tu ne les avais pas perdus, petit cachottier! ). Là, on met le doigt sur le vrai problème du film : l'imitation naturaliste. Au moins, la Blanchett, elle y va à fond. Ridicule et tuant à certains moments, mais elle y va à fond. Quant à Kate Beckinsale dans le rôle d'Ava Gardner... les mots me manquent, Martin. C'est l'actrice la plus fade de sa génération ou presque. Elle doit avoir un lien de parenté avec David Hemmings, comme disaient les Monty Python. Quel choix étrange... Je passe.

 

 

Bon, Martin, on va arrêter là. Salut les autres à la maison de retraite. Ne vois aucune haine dans ces lignes. Plutôt un sourire amusé, teinté de tristesse. Plus on a aimé quelqu'un, plus ce genre de déception est un peu comique. Et puis, c'est ça aussi un ami. Il fallait bien que quelqu'un te le dise. Ton film n’est vraiment pas bon, et je crois que dans quelques années, il sera peut-être culte, malheureusement, pour cette raison. Je te nomme aux Boursouflures D'or 2005, ce qui est très étonnant, car tu avais dans le passé fait des films vraiment outrés et très bons, notamment "les Nerfs à Vif" où tu n'y allais pas avec le dos du tractopelle... Mais, c'était tellement bien... Ici, il y a bien quelques éléments sympas (la musique en qualité low-fi de l'époque par exemple), vaguement, mais c'est trop peu. Et très surprenant de ta part, même si on se doutait que tu allais bientôt rejoindre les couloirs du Long Séjour.

 

 

Sans Rancune,

 

 

Dr Devo

 

 

PS: Ça n'a rien à voir mais certains d'entre vous m'ont réclamé le retour de la chanson de la semaine. Elle sera de retour lundi!

Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

Publié dans Corpus Filmi

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Le repassant 02/01/2006 09:50

Le pauvre Martin est mort, j'ai vu Gang of New York, c'est le nanard d'un enfant gaté, la lumière est calamiteuse, rouge bleu, la violence problématique.

le repassant 02/01/2006 09:47

Pas vu Aviator; viens de réaliser que je n'avais pas vu de scorcese depuis Les nerfs à vif, qui m'avait saoulé. Et hier j'ai vu "Gangs of New York" en cassette. Je comprenais pas ce que tu voulais dire sur l'étalonnage de Martin, hier j'ai compris, c'est désormais une calamité. 80 millions d'euros, et même pas fichu d'accorder les couleurs entre elles. Des plans bleus froids et rouge sang! Parfois il les mélange dans le même plan, et même ton petit cousin Kevin peut s'en rendre compte.
Autrement dit : Martin n'est plus désormais que l'otage de ses producteurs et de sa folie des grandeurs. Que lui reste t il à traiter : La vie GW Bush, celle de Sadam Hussein, ou un biotic d'Hitler? Qu'il aille à l'extrême : "Mes producteurs et moi", un ollioud de l'intérieur, sur cette mafia qui donne des sous à des talents pour les tuer!
Qu'il nous fasse : "la vie de ma mère", et je retournerai voir ses films en salles.
Ce ne sont plus des films, mais des usines, où plus personne ne controle quoi que ce soit. Alors dans l'absolu j'en ai rien à faire, mais que l'on arrête de nous faire croire que c'est un cinéaste : non, c'est un label, le label Scorcese.
Ce mec là, ensuite, a un vrai problème avec la violence, il prétend que non, mais désolé, Martin, de Gang of New York, si l'on enlève la violence (fausse parce que non montrée en vérité), qu'en reste-t il? 50Millions d'euros de décors, des anachronismes emmerdant (genre des néons en 1850), une amourette entre la Diaz et le Caprio (pas génial), et une "performance" d'acteur chez Daniel Day Lewis, très contestable, parce que jamais mis en scène véritablement, et si l'on creuse la psychologie politique du personnage, c'est un peu le néant(comme de celle de Caprio).
Revoir, donc, Andrei Roublev, le modèle indépassable des films historiques.
 
 

chris 10/08/2005 15:19

J'adooooooooooooooooore cet article !!! Vraiment ! Même si je ne suis pas d'accord avec tout. Surtout Sam Raimi !!! J'ai eu peur un moment que Lynch passe à la trappe des retraités, lui aussi. mdr

Mais quel ton, quelle passion, quelle précision dans l'argumentation. Coup de chapeau !!!

sbooki 23/06/2005 18:39

felicitations pour votre lettre, que je trouve pleine de justesse. Merci de poursuivre...

lumitra 31/01/2005 08:37

message et massage sont les deux mamelles des phoques-aliennes :
j'ai pas tout lu , mais j'ai vu Aviator.....