A BITTERSWEET LIFE, de Kim Jee-Woon (Corée du Sud-2005) : Etrange mais vrai...

Publié le par Docteur Devo

(photo: "Fragilité #34")
 
Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
Après quelques jours d'absence, et le mutisme toilesque aussi imprévu qu'inattendu qui s'est ensuivi pour votre malheur à tous sinon le mien, me voici de retour avec des nouvelles toutes fraîches du front, dont j'espère vous délecter ces prochains jours.
Il était en effet prévu que j'aille traîner mes guêtres ces cinq derniers jours à l'Etrange Festival, treizième du nom, qui a lieu pour encore une bonne semaine au Forum des Images à Paris. Ce qui était moins prévu, c'était l'absence de connexion à Internet ! Hébergé chez mon ami Bernard RAPP, que les habitués de ce site connaissent bien à travers les commentaires drôles et iconoclastes qu'il laisse ici et là, je pensais pouvoir vous faire de jolis comptes-rendus en direct depuis chez lui. Hélas, Bernard venait, à la faveur d'un déménagement, de changer de fournisseur Internet et attendait avec retard le nouveau modem. Pas de connexion depuis ses appartements, par voie de conséquence. Je me mis donc en recherche d'un cybercafé, et là ce fût le choc !
Puisqu'il n'est pas possible de trouver un cybercafé qui offre des tarifs de connexion honnêtes (de 7 à 8 € l'heure, quand même), je me décidais, contraint et forcé, à ne pas me connecter, et donc à différer mes articles à une date ultérieure, celle de mon retour. Car il me semblait très déplacé de nourrir les cochons, de gaver les porcinets fournisseurs de connexion et de leur remplir allégrement les poches. Pour 22 €, à l'Etrange Festival, vous voyez cinq films absolument inouïs et / ou rares. Il me faut deux à trois heures pour écrire un article. Donc, la rédaction d'un article m'aurait coûté aussi cher, peu ou prou, que cinq films étranges. Vous comprendrez que la chose m'a refroidi, et que j'ai préféré différer mon rapport ! Mais cessons de gémir, et entrons dans le vif du sujet.
 
L'Etrange Festival ne vole pas son nom, car depuis 13 ans déjà, il écume les cinéphilies parallèles de toute la planète, et brasse les films dans des sélections éclectiques (du classique chef-d'œuvre aux films de série) qui non seulement aiguisent notre sens de la curiosité, mais nous permettent également de découvrir des films dont nous soupçonnions à peine l'existence, ou du moins que nous n'aurions pu voir nulle part ailleurs. À l'heure où la production et la distribution cinématographique s’appauvrissent un peu plus chaque mercredi, L'Etrange Festival combat avec malice tous les ostracismes artistiques, et avec une belle vigueur, voire avec humour. Que demander de plus ?
 
Ainsi, je vais essayer de faire le rapport ou le bilan de mon court séjour en territoire Etrange. Il y a beaucoup de choses à dire. Commençons logiquement par la soirée d'ouverture qui, comme à son habitude, était l'occasion de découvrir un film en avant-première.
Ce fut A BITTERSWEET LIFE de Kim Jee-Woon, cinéaste sud-coréen dont nous avions déjà parlé sur ce site. S'il y a bien quelqu’un qui me paraissait être une totale découverte, c'était bien Kim Jee-Woon. Nous découvrions cette année, le Marquis et moi, le sublime et abstrait court-métrage qui sortit sur les écrans français dans la compilation intitulée TROIS HISTOIRES DE L'AU-DELÀ, compilation exclusivement asiatique et inégale dont Jee-Woon était très largement sorti vainqueur. Nous vîmes DEUX SŒURS, et là, l'intuition se confirma : on était en face d'un très grand, d'un cinéaste très exigent, complètement iconoclaste et qui ne se refusait aucune abstraction, narrative ou plastique. Ça faisait du bien par où ça passait, comme on dit, nous étions littéralement "sur le cul" devant un film si abouti et tellement ambitieux qu'il renvoyait toutes les soi-disant nouvelles découvertes asiatiques à leur cour de récréation. Je m'apprêtais même à faire entrer le garçon dans mon Panthéon Personnel et Inaccessible ! Vous imaginez donc quelle délicieuse joie m'avait envahi quand j’ai su que A BITTERSWEET LIFE serait le premier film que je verrais à l'Etrange Festival ! Que du bonheur...
 
Le film nous raconte le curieux destin d'un jeune homme. Bras droit d'une sorte de parrain plus ou moins mafieux, il excelle dans son métier, à la fois discret, psychologue et surtout droit et dévoué. À la faveur d'un voyage de quelques jours, son patron lui confie la mission suivante : surveiller sa jeune maîtresse, dont il soupçonne qu'elle le trompe avec un jeune de son âge. Notre héros devra l'escorter, la surveiller et découvrir si la liaison entre les jeunes tourtereaux est réelle ou fictive, et si le premier cas est avéré, de vérifier si ces deux-là s'aiment ou si ce n'est qu'une passade.
Notre héros s'exécute. Après avoir gentiment été mis à la porte par la jeune maîtresse de son patron, il découvre que celle-ci a effectivement une liaison, et que ces deux-là s'aiment. Sachant que la réaction du boss va être terrible, il leur propose un marché : qu'ils mettent fin à leur amour, et il ne dira rien. Ils auront ainsi la vie sauve. Les deux amants ne peuvent rien promettre, mais se séparent sous le choc de cette tragédie et de ce "chantage" qui, en fait leur sauve la vie !
Notre héros, lui, reprend le cours normal de son travail, et annonce à son parrain de patron que cette liaison n'était que vue de l'esprit. Mais, peu à peu, notre héros va perdre le contrôle, impliqué malgré lui dans des magouilles avec un clan mafieux adverse, et chassé par son propre patron quand il découvre le pot aux roses. Il paiera cher la maigre faveur qu'il a faite aux deux jeunes amants...
 
Le film s'ouvre sur un joli plan (des branches d'arbre cadrées de manière un peu abstraite), recouvert d'une voix-off récitant une parabole un peu rentre-dedans qui me rappela que, d'une certaine manière, DEUX SŒURS lui aussi, malgré ses exigences plastiques et narratives, avait ses moments de rentre-dedans justement. La mise en place se fait calmement mais fermement, et se termine bizarrement sur une scène de combat. Le héros est un archétype, celui du spécialiste froid, du bras droit psychologue et pondéré, mais dont les coups, précis et brutaux, sont redoutables. On craint, lorsqu'il rencontre la jeune maîtresse de son patron, que le film se réduise à une histoire d'amour univoque et sans espoir, mais les pistes mises en place par le réalisateur sont plus compliquées, et c'est plus la fascination, le trouble et la remise en question qui va faire chanceler notre personnage principal, avant qu'il ne tombe dans l'engrenage violent des règlements de compte, tous aussi absurdes les uns que les autres...
 
Très vite, c'est le choc. Si la mise en scène est plutôt soignée, on est, d'un point de vue plastique, très loin de l'incroyable beauté fabriquée et factice de DEUX SŒURS. Le sujet n'est pas fantastique, et nous désarçonne naturellement durant les premières minutes du métrage. Mais très vite, la déception est complète, à mon grand dam.
A BITTERSWEET LIFE est décevant sur à peu près tous les points, et même, nous fait chuter de notre siège avec violence. Je disais après la séance à Bernard RAPP, qui n'avait pas eu la chance de voir DEUX SŒURS, la chose suivante : soit je me suis trompé de réalisateur à cause de ma fâcheuse tendance à systématiquement mélanger les patronymes des metteurs en scène asiatiques, soit c'était bien lui, ce Kim Jee-Woon, ce qui faisait alors de moi le cinéphile le plus triste du monde. Vérification faite, c'est bien du réalisateur de DEUX SŒURS qu'il s'agit ! Tu la sens, la tristesse qui monte ? Ben oui, et pas qu'un peu.
 
DEUX SŒURS avait été une bouffée d'air fabuleuse, un OVNI complet, généreux, iconoclaste et courageux, un film qui jamais ne renonçait aux hautes exigences qu'il s'était fixé, n'hésitant pas  à affronter l'ire de la critique et le ras le bol du spectateur, en général peu friands d'une telle abstraction. En un mot, c'était le film de toutes les surprises. Un grand auteur était né, sans aucun doute. A BITTERSWEET LIFE déçoit sur à peu près tous les plans. D'abord par le scénario, nettement plus banal et souvent prévisible, basé sur les événements ex-machina qui pleuvent sur le personnage principal. On est en territoire connu, on a la nette impression d'avoir déjà vu ça. Et malheureusement, la mise en scène ne prend pas le relais. Le cadrage est loin de la somptueuse virtuosité de DEUX SŒURS, et cherche sans doute à se fonder sur le montage. Et là, ça fait très mal. Non que le film soit une somme indigente d'erreurs de montage. Pas d'erreurs rédhibitoires, en effet. C'est juste, là aussi, d'une banalité terrifiante qui confirme les soupçons ressentis dans la première bobine du film : malgré ses aspects stylisés, ce film ne sera qu'un film... de scénario ! Etonnant, non ? Il y a vraiment de quoi tomber de son siège ! Tout cela n'est qu'écriture "sensée", à message sentimental en quelque sorte. La mise en scène passera donc au second plan. Et on ne peut pas dire que le sujet soit d'une grande originalité !
Le cadrage est donc assez quelconque, voire anonyme (je sais que ceux qui ont vu DEUX SŒURS n'en reviennent pas de lire ces lignes !). Le montage lui-même vacille entre le convenu, très souvent, et l'incroyablement mal découpé, comme dans cette scène de bagarre à un contre 150 qui me fait regretter les petites vacheries que j'avais dites sur OLDBOY, film que j'apprécie moyennement mais dont certaines séquences étaient particulièrement gourmandes et réussies.  Cette scène de bagarre, en plus d'être interminable, est d'une prétention sans nom, à l'heure des comptes, quand on essaie de faire le tri dans cette série de petits plans très laids et mal montés qui pulvérisent et atomisent toute spatialisation de l'action et toute tentative de rythme. Le reste du métrage est moins pire que cette séquence précise, mais se révèle riche en camouflages divers. Kim Jee-Woon abuse dans le moindre dialogue de petits travellings latéraux, extrêmement répétitifs, complètement inutiles, qui cachent mal l'absence de véritable réflexion sur le découpage. Très vite, le film s'enfonce, et encore, au mieux pour ainsi dire et si on est gentil, dans la répétition la plus monotone, jusqu'à une séquence finale grotesque et voulue comme telle, mais surtout interminable au vu de son contenu.
Il reste quelques jolis moments quand même, comme cette exécution en forme de porcherie (terrifiant choix des couteaux), seule chose excitante du film, mais dont le héros échappe grâce à l'intervention ex-machina du scénario, intervention qui non seulement empêche ce qui aurait pu être un défi narratif (tuer le héros une demi-heure avant la fin du film !) mais aussi rend bien manipulatrice et presque putassière la fameuse dernière séquence qui, en fin de compte, n'a rien à dire (et là encore, on ne cesse de penser à OLDBOY au profit très net de ce dernier, beaucoup plus généreux). La séquence du pistolet russe est également assez réussie, et de bout en bout cette fois.
Enfin, un mot sur la musique très indigente, qui fixe le film dans un romantisme factice, prétexte de contrepoint face à la violence "hardcore" (ou qui se veut comme telle) du scénario. Tous ces éléments, en plus de nous plonger dans la tristesse infinie de voir un réalisateur doué s'immoler lui-même aux Dieux de la Banalité, font de A BITTERSWEET LIFE un film de plus, un film anonyme voire frimeur dont l'ambition sans aucun doute, et même avec une certitude mécanique, est de concourir dans les plus grands festivals internationaux en donnant à leurs spectateurs et à leurs jurys tout ce qu'ils désirent, c'est-à-dire une enfilade de clichés asiatico-cinématographiques et d'ambiances connues d'avance. Tout cela n'a strictement aucun intérêt spécifique, et devrait même nous plonger dans une extrême colère au vu du précédent film du réalisateur qui était tout le contraire. Mais c'est, au final, la tristesse qui prédomine, celle de constater une fois de plus l'arrivisme artistique de certains metteurs en scène bien sûr, et de voir déçus les fabuleux espoirs que laissait entrevoir DEUX SŒURS, qui avait la sublime prétention d'être un objet abstrait, généreux et à part. Certains, malheureusement, n'ont d'ambition que d'être réalisateurs, et non de faire des films (nuance !). Ici, la déception est immense car on aurait été loin de penser que Kim Jee-Woon serait celui qui rejoindrait aussi vite les rangs des cinéastes opportunistes et anonymes.
 
On aurait pu presque verser  une larme, tant nous étions émus de voir ce triste destin et ce film gris qui brisera le cœur du cinéphile le plus endurci. Le Bel Ange Fragile s'est révélé être un imposteur... Et ça, ça donne envie de pleurer.
 
Heureusement, l'Etrange Festival nous réservait d'autres surprises, et mêmes quelques chocs telluriques. Car, tenez-vous bien, comme disait Bernard RAPP que j'accompagnais à chaque séance :"Tu te rends compte, on est quand même à un chef-d'œuvre par jour !" Et le bougre avait raison... Et ça, je vous en parlerai demain !
 
Justement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

Publié dans Corpus Filmi

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Un arbre perché... 15/04/2006 23:15

Hi hi

Un arbre perché... a vu The Quiet Family, The Foul King, A Tale of Two Sisters, 3 histoires de l'au-delà et le court Coming Out.

Le tout, en direct, à Séoul.

" Annyonghi kyesayo"
??? ???

Nadine De R. 08/04/2006 07:16

Tss Tssss, Mr Mort, mon cher amir, ne vous énervez pas, c'est un malentendu. Ce qu'Un arbre Perché (pseudonyme fort amusant pour "renard") a voulu fai faire, c'est dire ceci:Tiens, il pleut comme "c'est curieux, et, oh tiens, c'est très etrange figurez-vous que j'ai un avis assez différent du vôtre. Laissez-mopi vous le conter" (etc...)Je suis peut-être une vieille roturiére paimbéche, Mr Mort, mais j'ai toujours garder le contact avec les jeunes, et croyez le bien Mr Mort, je n'ai pas perdu la main lorsqu'il s'agit de les comprendre! Ce qui est parfois je vous l'accorde , un peu compliqué...Bien à vous,

Mr Mort 08/04/2006 03:06

alllons bon c'est reparti avec les mêmes vieilles sentences... Par pitié, allez polluer l'article sur REVOLVER, on y a déjà tout dit!Arbre Perché n'a sans doute pas vu DEUx SOEURS... Ca avait quand même bien plus de "caractère". Mais c'est bien connu, la critique elle descend tout, la critique elle comprend rien, et la critique c'est des frustrés , il savent même pas faire des films... je conseille à arbre Perché de tapre "critiques" ou "la critique" dans le module de recherche (colonne de droite) et il sera surpris de voir les reponses...Vive le gris!

Un arbre perché... 08/04/2006 02:22

Il est sûr que tout ce qui se trouve dans ce film AVANT la scène finale est : exagéré, énervant, abracadabrant, abusé, invraisemblable, trouble, ABSURDE. Mais c'est ce qui est le plus jouissif surtout lorsque l'on découvre lors de cette scène finale les réelles motivations du protagoniste.

Peut-être A Bittersweet life est-il arrivé trop tard, d'une certaine manière oui, mais le style Kim Jee-woon fait aussi son effet, quand bien même on ait déjà vu et revu les John Woo, Melville, Tony Scoot, Johnnie To and co...

Continue Kim Jee-woon d'explorer si bien tous les genres, pour moi A Bittersweet Life restera une expérience très particulière et un film qui a du caractère. Le pauvre Luc Besson l'avait compris pourtant : la critique n'est que critique.

Dr Devo 11/09/2005 10:35

La scene de l'evasion me semble ratée, incoryablement mal decoupée (et bonjour m'echelle de plans!). Par contre je crois qu'il y a une scene que tout le monde adore et qui trés réussi: celle du revolver! Là nous sommes d'accord!

Cher Ouistiti, merci por ces commentaires, je m'en vais faire de suite un tour sur votre site!

Dr Devo