UNITED TRASH, de Christoph Schlingensief (Allemagne-1996) : Etrange Festival et tant mieux !

Publié le par Docteur Devo

(Photo: "Sadness Leads to a Building on Fire" par Dr Devo)
 
Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
Continuons notre exploration de ce merveilleux Etrange Festival qui a lieu en ce moment et pour dix jours encore au Forum des Images à Paris. Le cinéma, non pas par la tangente mais par l'oblique, avec moult voyages dans ses galaxies parallèles ou inconnues, voilà ce que propose le festival qui ne vole pas son nom, plus que jamais. Après une ouverture en demi-teinte et même franchement décevante avec A BITTERSWEET LIFE dont je vous ai parlé hier, nous nous dirigeâmes, Bernard RAPP et moi, vers une deuxième journée festivalière où nous avions prévu d'affronter les films de l'inconnu allemand Christoph Schlingensief, auquel le festival consacre une rétrospective quasi-exhaustive. Ne connaissant le teuton ni de nom ni de réputation, nous y allions prudemment, il faut bien le dire.
 
Le premier film de Schlingensief auquel nous nous sommes confrontés en ce deuxième jour de festivités fut UNITED TRASH, avec Udo Kier dans un des rôles principaux. Kier était d'ailleurs présent, avec sa silhouette étrange certes, et donc complètement raccord, mais surtout inquiétante, malgré tout le bien qu'on pense du bonhomme. Voir sa silhouette chaloupée hanter le festival n'a rien de rassurant. Peur et respect. J'y reviendrai dans un prochain article d'ailleurs.
 
Le film le plus difficile à résumer au monde, voilà d'abord ce qu'est UNITED TRASH pour le cinéphile bloggeur ! L'action se passe de nos jours en Afrique. Comme de bien entendu, le pays est dirigé par un Dictateur du cru (dont le corps est aussi énorme que le statut social !) dont l'obsession première est d'envoyer une bombe sur les USA afin de détruire définitivement ce pays haï. Les premières minutes de film présentent les personnages certes, mais décrivent surtout la première tentative de lancement de fusée meurtrière vers le territoire américain (d'ailleurs, pour que la fusée-bombe marche bien, on enferme dedans un pauvre autochtone qui mourra sans doute dans l'opération !). Cette première tentative d'anéantissement du territoire américain (plus que jamais chez Nous, comme on dit souvent sur ce site, et même chez Eux, les Africains, comme une des dernières scènes du film nous le démontrera, toutes les scènes censées se dérouler aux USA étant évidemment tournées en Afrique !), ce solde par un cuisant échec.
On découvre en tout cas les différents protagonistes de cette histoire comique et tragique. Le Dictateur donc, et surtout Udo Kier dans le rôle d'un général de l'ONU, complètement perdu et azimuté, marié à la fantasque et délicieuse Kitten Natividad, une des actrices fétiches (et ex-compagne) de Russ Meyer (et aussi de Schlingensief, qui la fait apparaître avec gourmandise dans ses films, même de la manière la plus impromptue, on y reviendra), célèbre pour son tour de poitrine 240 Double-D et dont nous avions déjà parlé à l’occasion du raté DOUBLE-D AVENGER. Le couple n'est pas au mieux de sa forme. Kier est de plus en plus déboussolé par ce pays, et Kitten Natividad tombe miraculeusement enceinte ! Le film nous apprend très vite, via une double voix-off omniprésente dans ce film déjà bruyant, que Udo Kier et Natividad, bien que mari et femme, n'ont pas recours au sexe ! Cette naissance est donc une sorte de miracle ! Effectivement, Kier est aussi sûrement général de l'ONU qu'homosexuel à peine refoulé (très culpabilisé en fait). Il trompe d'ailleurs allégrement sa femme avec un gros culturiste américain de cinquante ans à la perruque blonde et frisée, personnage hors norme, HENAURME, qui à lui seul vaut le déplacement ! Son nom est Johnny Pfeiffer, et ce mec est génial, acteur qui ressemble à une version sénile de Schwarzenegger mélangé à l'acteur Charles Napier, et surtout complètement folle ! Ce n'est pas triste.
Kitten Natividad attend donc un enfant ex-nihilo (elle est vierge, bien sûr !), et cet enfant pourrait être le nouveau Messie ! L'évêque (formidable acteur allemand qui joue sans son dentier et dont je ne connais pas le nom), un vieux bonhomme édenté, postillonnant, inversé dans tous les sens du terme (obsédé sexuel notamment, et à moitié folle sans doute lui aussi), croit fermement à l'arrivée de ce nouveau messie qui plonge déjà les croyants dans un syncrétisme fait maison et que lui-même encourage ! Mais ici, en Afrique, dans un pays où le Noir est simple et bon (comprendre : pauvre et qui ne pose pas de question), à quoi va bien servir ce messie, d'autant plus que oui, après tout, si on a l'ONU, à quoi ça sert un messie ?
En tout cas, l'enfant naît, et on le cache. À la suite d'un accident, l'enfant (un nain noir en fait !) développe, conformément à la prophétie, une énorme protubérance sur son crâne monstrueusement difforme, véritable béance vaginale dont coule une semence équivoque (tour à tour qualifiée de sperme, puis de vomi, puis de crème anglaise ce qui est sûrement le produit utilisé pour faire ce piteux effet spécial !), semence synonyme de miracles futurs. Ce qui est sûr, c'est que Jésus-Mohamed, c'est son nom, va bouleverser le paysage local et détraquer encore un peu plus ce pays chaotique, jusqu'à la prochaine  tentative de destruction des USA par fusée-roquette...
 
Bon. D'accord. OK. C'est cela. Gardons notre calme. Mon résumé a beau être honteusement falsifié, je crois qu'il a l'avantage de soulever un peu le voile, et de vous faire imaginer, ne serait-ce qu'un peu, ce que peut être la folie baroque de cet étrange film. Nous ne connaissions pas Schlingensief, et ce fut un choc ! On comprend très vite que le film sera foutraquement baroque, et je dirais même plus, aussi baroque que fabriqué. Malgré un nombre assez incroyable de figurants indigènes, le film semble avoir été fait avec trois francs six sous, ce qui n'entame en rien sa fabuleuse énergie. Le film est surchargé de dialogues souvent absurdes et drôles, la musique est omniprésente (on ou off d'ailleurs), ça crie, ça hurle, ça gémit, ça souffre dans une cacophonie sonore, et aussi visuelle, absolument dévastatrice. Fellini et ses exubérances peut se rhabiller ! Ici, c'est encore plus chargé ! L'ignoble Kusturica peut également retourner au bac à sable qu'il n'aurait jamais dû quitter, car ce film est encore plus bruyant que son très nul UNDERGROUND, sauf qu’ici, c'est avec goût, entendre un bon mauvais goût, et avec une pertinence toute cinématographique (le montage sonore et le timbre général du film sont vraiment impressionnants et maîtrisés, paradoxalement).
On pense évidemment dès les premières secondes à une sorte de John Waters, en dix fois, que dis-je, cent fois plus chargé. Schlingensief ferait du réalisateur américain une sorte de Bergman réfléchi ! Un Waters sous acide, en quelque sorte. Mais les deux réalisateurs (Waters et Schlingensief, pas Bergman !) ont en commun le culte du dialogue absurde, et bien entendu de ce fameux "mauvais goût", cette volonté d'enfoncer tous les tabous cinématographiques et autres grâce à une galerie de personnages plus que hors normes, et qui enfoncent leurs gros doigts boudinés dans tous les orifices douloureux ! C'est la même provocation, en quelque sorte, ici encore plus "lourde", encore plus chargée! Si, si, je vous assure, c'est possible...
Et si on est ravi de retrouver chez l'Allemand le noble esprit potache de l'Américain (car UNITED TRASH, gardez bien ça en tête pour la suite de l'article, reste toujours et constamment potache), on a un peu peur, une fois l'introduction du film passée. La charge est lourde, certes, mais surtout, le contexte nous fait un peu redouter le moment où le film avancera un peu moins masqué et délivrera son "message", sinon son but. Dès les premières minutes, on croit reconnaître un brûlot un peu anar', où l'on trouve bien sûr une charge antimilitariste et anticléricale (pourquoi pas, d'ailleurs) qui nous fait redouter le moment, donc, où ce fameux "message" fera surface... En un mot, on attend le message politique ! On le sent venir à trente lieues à l'avance...
 
Et bien, aussi surprenant que cela puisse paraître, de message politique, il n’y en aura point ! Etonnant, non ? Bien plus qu’étonnant même, le procédé est complètement sidérant. Une fois qu’on a compris qu’aucun message  ne viendra perturber la narration du film, celui-ci acquiert un nouveau statut, plutôt inédit, d’une magnifique incongruité puisque la charge potache du film, sa base fondatrice, semble elle aussi avoir changé de statut, ou plutôt semble dévoiler son vrai statut. En plus d’être une espèce de johnwaterserie 100 fois plus surchargée que la voix de son maître qui plus est, UNITED TRASH se révèle être un surprenant artichaut ! Une fois feuilles et poils enlevés (au propre comme au figuré), le cœur de la chose est fabuleusement surprenant. Devant nos yeux ébahis se déroule alors un flot de poésie brute, immense et vertigineuse presque. Le sens nous arrive uniquement par rebonds, sans qu’on puisse en identifier ni la source ni le propos, et le spectateur ébahi est envahi de cette étrange poétique propre au cinéma (quoique…) qui donne cette impression d’abstraction complète, l’impression que le film met le doigt dessus, avec une précision chirurgicale, sans qu’on puisse dire justement sur quoi le doigt est en train d'appuyer. Le film nous parle dans une langue bizarre et déstructurée (à l’image de l’anglais, de l’allemand et de la langue africaine qui se répondent de manière fort mystérieuse pendant tout le film), on ne comprend pas vraiment ce qu’il nous dit et pourtant c’est là : chaque rire, chaque gag, ouvertement et tangiblement (eux !) drôles et compréhensibles, nous renvoient à une émotion précise, touchante et parfois même dévastatrice. Cette émotion, on peut maintenant cracher le morceau, c’est l’émotion de la mise en scène, bondissante, outrancière, effarante, qui se fonde sur une narration déstructurée et non-sensique qui creuse des sillons profonds dans l’âme et le cœur du spectateur. C’est d’une beauté hallucinante, malgré un dispositif souvent brut de décoffrage (cadrage frontal avec bizarreries incluses ça et là, lumière utilitaire…). Une beauté soutenue donc par une narration étrange et venue d’ailleurs, quelquefois concrète (le jeu constant avec les cartons « informatifs » pour le spectateur, genre « deux heures plus tard » ou « 5 jours après », les cartons des chapitres dont le dernier intervient en tête de générique de fin (!!!!), la voix-off multi-canal dont celle de Jesus-Mohamed déjà commentateur de l'action avant même que le personnage ne soit né, etc.), quelquefois abstraite au possible. Impossible de remonter le propos du film à sa source, impossible d’avoir les clés de décryptage, mais l’évidence est là : le film touche et parle comme un scalpel opère sur un endroit précis de la peau. Frappe chirurgicale effectuée par un troupeau d’éléphants, en quelque sorte. Le film devient un véritable paradoxe ambulant. C’est assez sublime, et même sublime tout court.
 
Evidemment, on rit énormément devant cette avalanche énorme. Parce que Kitten Natividad, comme par hasard, se ballade nue comme un ver à la moindre occasion, parce que le film, en plus de transpirer de poésie triste et ultime, transpire également d’humour et d’intelligence. Schlingensief, en fait, révèle son principal trait de caractère : la générosité. Le film est surchargé d’idées qui se télescopent à une vitesse vertigineuse. Là où tous les réalisateurs, tous précieux (précieuses, devrais-je dire) au fond, ménagent leurs effets de mise en scène ou de sens en usant des effets avec une parcimonie toute calculée qui apportera aux yeux du spectateur la certitude d’avoir réalisé un VRAI film complètement brillant, Schlingensief ne garde AUCUNE idée valable dans le tiroir, et balance tout. Tout est à l’écran, dans les dialogues, le jeu d’acteur ou le fabuleux dispositif intrinsèquement cinématographique, tout est là. Ça se fait ou ça ne se fait pas, il s’en fout, l’ami Christoph. Il s’en fout véritablement que dans 10 secondes de film, il y ait 30 idées riches de sens, il s’en fout complètement, il donne tout, parie sans cesse sur la lucidité du spectateur. Il pose tout et ne retient rien ! Toutes ses idées sont dans son film. D’aucun diront que ces chose-là ne se font pas, que le cinéma, ce n’est pas cela, etc. S’il y en a pour penser cela, ils se trompent et ne pensent qu’à une chose : que le cinéma soit conforme à l’idée commune que «on» s’en fait ! Le Cinématographe, comme l’Art en général, ne supportent évidemment pas cette idée complètement reçue, même si certains arrivent à faire œuvre sur ce principe. La vraie et ultime provocation est là : une bonne idée de mise en scène ou de  narration est une bonne idée pour le film, et si le film peut en contenir 10 000, et bien, il DOIT en contenir 10 000 ! Les artistes ne partageant pas ce point de vue tirent évidemment le Cinéma vers le bas. CQFD bien sûr, mais que cela est dit avec émotion et puissance… C’est beau.
 
Du coup, ralentis wagnérien de toute beauté, danse d’Udo Kier avec une robe-banane à la Joséphine Baker (avec maquillage au cirage adéquat), sublimes incursions musicales (dont l’Edelweiss de la MELODIE DU BONHEUR joué au tuba, qui faillit me faire verser des larmes d’émotions), coupes brutales du son, passage en muet, plans en animation, reconstitution de Washington dans les faubourgs de Johannesburg, effets spéciaux miteux en direct, baffrage de l’équipe de tournage devant les yeux des petits figurants noirs, etc., tout est permis, comme dirait Burroughs ! Mais, intrinsèquement, UNITED TRASH et son imparable générosité baroque et post-post-moderne (comme diraient les poètes), c’est du cinéma pur, et de l’avant-garde, enfin !
 
Allez, pour une fois, on peut le dire : chef-d’œuvre !
 
Bernard RAPP me regarda en fin de séance, sourire épanoui aux lèvres, comme le mien, épanoui et triste (le film est émouvant quand même), moi avec mon regard humide de chien, la truffe encore un peu humectée, lessivé que je fus par cette séance sublimissime, RAPP me regarda, dis-je, et nous échangeâmes un regard fragile mais lucide : un auteur des plus talentueux était révélé. Mettez ce nom sur vos plaquettes : SCHLINGENSIEF !
 
Héroïquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : UNITED TRASH fut réalisé en 1996 ! Que fait la police du Bon Goût ? Existe-t-il encore un distributeur digne de ce nom en France ? [Réponse : non !]
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Commenter cet article

proctoman 08/09/2005 12:24

Vais les tuer avec un fusil hein... pas à mains nues ce serait complètement débile...

proctoman 08/09/2005 12:22

Ce film a l'air totalement farfelu. Voilà, sdemble t-il, un petit chef-d'oeuvre qu'il faut voir absolument. Malheureusement je pense qu'il sera difficile de trouver le DVD... N'as-tu pas honte, Docteur, de susciter l'envie alors que celle-ci ne peut être contentée? (hein, dis?...). Du coup vais aller dans la rue tuer des gens... par ta faute, ta seule faute...