MANDERLAY, de Lars von Trier (Danemark-2005) : Les chemins de l'enfer que nous pavons tous ensemble...

Publié le par Docteur Devo

(photo: "L'épaule Aveugle" par Dr Devo)

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
La troisième journée passée à l'Etrange Festival, sublime chose, fut encore plus dense que ce que je vous ai raconté dans les deux derniers articles !
 
Si vous avez raté le début : Dr Devo, très triste suite à la vision de A BITTERSWEET LIFE, où le réalisateur sud-coréen de DEUX SŒURS vend son âme aux Dieux de la Médiocrité, fut par contre complètement bouleversé par la vision de UNITED TRASH, le sublime et drôlissime film de Christoph Schlingensief, cet allemand inconnu dont on peut déjà dire que son importance dans le paysage cinématographique européen est majeure. Au troisième jour, Dr Devo alla voir trois films, dont une superbe chose de Schlingensief (encore !) et deux chefs-d’œuvre galactiques absolus ! Tout ça dans la même journée. Quelques jours plus tard, aujourd'hui même pourrait-on dire, il est bien embêté, lui qui avait prévu de faire un article par journée de festival. Mais c'en était trop, il décida de parler du dernier film vu ce jour-là...
 
Et oui ! Deux chefs-d'œuvre sublimes dans la même journée ! J'étais sur les fesses, littéralement. Parlons un peu du dernier film vu ce jour-là donc, le fameux MANDERLAY, la suite attendue du DOGVILLE de Lars Von Trier.
 
USA, chez nous en Amérique, en 1933. Grace est fille de gangster, un peu en rupture de ban. Après avoir séjourné dans la commune de Dogville, et après avoir pris les décisions que l'on sait (et que je ne dévoilerais pas pour laisser le lecteur qui n'aurait pas vu le film vierge de toutes réflexions a priori), la jeune fille reprend la route. Son père (James Caan dans DOGVILLE et Willem Dafoe ici) profite du chemin retour pour reprendre en main ses affaires. Il s'est absenté longtemps, et quelques uns ont pris des libertés en devenant Capone à la place de Capone. Il faut faire le ménage et montrer qui est le vrai chef. En chemin, la caravane de tractions avant s'arrête et fait une pause à Manderlay, grande plantation de coton perdue au milieu de nulle part dans le sud du pays. Grace (adieu Nicole Kidman, la petite stupide qui préfère jouer dans MA SORCIERE BIEN AIMEE que dans un Lars Von Trier, et bonjour Bryce Dallas Howard) est témoin dès sa descente de voiture d'une scène hallucinante. Une esclave noire arrive vers elle en lui expliquant qu'un autre esclave va être injustement fouetté, suite à un vol qu'il n'a pas commis. Grace va voir ce qui se passe, ne comprenant pas qu'en 1933, on puisse encore avoir des noirs qui soient "esclaves", l'abolition ne datant pas d'hier. Révoltée, elle interrompt la funeste punition devant le regard plus que réprobateur de Mam', la propriétaire de la plantation (Lauren Bacall). Cette dernière ne tarde pas à mourir, mais avant d'expirer, demande à Grace de brûler le livre qu'elle cache sous son lit. La vieille meurt, et Grace découvre effectivement ce livre manuscrit, lequel est en fait l'ensemble des règles tordues et ultra-précises régissant le fonctionnement de Manderlay et la "gestion" des esclaves. Grace veut révéler le livre aux esclaves, et en profiter pour leur rendre leur liberté. Le plus vieil esclave de la plantation, Danny Glover, qui est aussi sans doute le plus sage, convainc Grace de garder le livre secret. Au vu son horrible contenu (notamment la classification de chaque nègre par archétype psychologique !), Glover estime que les siens ne sont pas prêts, et que déjà, cela va être dur pour eux d'apprendre à vivre en dehors du joug blanc.
Grace retourne à la voiture et va voir son père. Elle restera à Manderlay le temps de gérer la transition et de rétablir les injustices. Son père, devant cette nouvelle lubie (on sort quand même de la tragédie de Dogville ! On le comprend !), lève les yeux au ciel, n'essaie même pas de la raisonner et lui annonce que cette fois, il ne pourra pas l'aider avant un an. Grace prend note, et fidèle à son entêtement, reste à Manderlay, en lui disant : "Quand tu reviendras, tu seras étonné de voir de ce que j'aurai fait de Manderlay".
Elle établit un nouveau principe : les ex-esclaves noirs deviennent actionnaires du domaine (et donc potentiellement leur propre propriétaire), la famille de feu Mam (une bonne famille de blancs négriers) deviennent esclaves au service de la communauté (fallait oser !), et enfin, chaque jour, elle décide de donner une leçon de Liberté aux Noirs afin de les amener peu à peu vers l'indépendance, et les doter d'une structure stable. Après, elle s'en ira. Une fois que la démocratie sera durablement installée...
Mais le chemin sera long... Grace remarque que les travaux dans les champs prennent du retard et que la récolte est menacée, et aussi que Timothy, le noir qu'elle a sauvé du fouet, est plus que revendicatif... Elle ouvre le livre de Mam et découvre que celui-ci est classé dans la catégorie la plus intelligente de nègre : le Nègre Fier !
 
On peut remarquer aisément, en discutant avec ses amis ou ses connaissances, ou en lisant nos amis critiques, que Lars Von Trier n'a plus vraiment la côte, si on peut dire, victime de ce fameux syndrome, peut-être (après tout ce n'est pas sûr !), selon lequel on adore brûler ce qu'on a adoré. Pour certains, ça a été l'overdose, overdose culminant avec DANCER IN THE DARK. Le danois traîne une image d'immense manipulateur (ce qui, bien sûr, n'est pas tout à fait faux, j'y reviendrai) et même de cynique, si on se souvient des propos du "réalisateur" Patrice Chéreau, qui refusa catégoriquement de récompenser, lors de sa présidence du jury de Cannes, DOGVILLE ou Greenaway (qui présentait l’un de ses plus beaux films, pourtant). Von Trier et Greenaway auraient bien entendu dû rafler tous les prix, les films récompensés ayant été une fois de plus les plus médiocres, comme le temps nous a permis d'en juger, et sur pièce cette fois ! Bref, Chéreau, et la presse derrière lui, a préféré récompenser des films dits "humanistes", bien émouvants et surtout bien conformes, conformes dans l'acception que je décrivais hier en parlant de UNITED TRASH de Christoph Schlingensief, d'ailleurs... Là aussi, il y a des choses qui ne se font pas, il y a des choses profondément inacceptables, notamment les films qui EUX ont une vraie mise en scène sans doute... Passons. La Bêtise et le tirage du Cinématographe vers le bas sont un sport mondial. Si jamais ce site peut servir à quelque chose, espérons que ce soit à dépasser ce genre d'inepties, à attiser la curiosité et à élargir ses propres horizons, toujours en visant vers le plus Haut et le plus Beau.
 
Si jamais il y en a parmi vous qui ont jeté l'éponge Von Trierienne après DANCER IN THE DARK, chose que je peux comprendre, et qui de fait ne sont pas allé voir DOGVILLE, je leur dirais sincèrement que ce film marquait une étape. Le ton était, malgré le sujet, plus distancié et surtout, en quelque sorte (et en quelque sorte seulement), plus ironique et plus ouvertement drôle ! Il faut du courage pour aller se taper LES IDIOTS (chef-d'œuvre absolu) ou DANCER IN THE DARK. Ce n’est pas de la gnognotte, et ce sont des films assez éreintants qu'on ne peut peut-être pas voir à la légère. Pour DOGVILLE, il n'est pas vraiment nécessaire d'être au top de sa forme psychologique pour le voir ! [Tout ceci est une image, bien sûr !] Pour caricaturer honteusement, on pourrait dire que DOGVILLE était moins agressif, et que le bel humour de Von Trier, toujours allié à une belle intelligence, rendait la chose plus "décontractée" en quelque sorte, quoi qu'il faille bien sûr mettre des guillemets à tous ces termes.
 
MANDERLAY reprend le beau dispositif de son prédécesseur. Le film se déroule dans un espace théâtralisé où il y a le moins d'accessoires possible, et où les décors ne sont pas "en dur" mais marqués sur le sol, comme une carte géographique ou un blueprint. Si le système est épuré, il n'en est pas austère pour autant. L'artificialité de la chose déplace notre vison et nos champs d'intérêts d'une étrange et séduisante manière. On reprend donc dans MANDELAY ce dispositif, en le faisant très légèrement évoluer (j'y reviens), mais en gardant sa magnificence esthétique (car tout cela, on l'oublie trop souvent, en plus d'être un système, est aussi une source d'émerveillement esthétique !).
 
Grace se demandait ce qu'il fallait faire d'une ville comme Dogville, petit patelin banal mais où l'horreur et la lâcheté étaient omniprésentes, et on se souvient de la réponse radicale mais totalement juste qu'elle apportait ! D'où le scandale, à Cannes et ailleurs, où l’on se garda bien, vous le remarquerez, de parler de mise en scène d'ailleurs ! Von Trier poussait son bouchon drôlement loin, très loin des fables humanistes habituelles (comme MILLION DOLLAR BABY par exemple), notamment dans "l'épreuve du bébé", complètement folle mais d'une justesse symbolique imparable. [Scène qui prouva aussi que peu de gens ont vraiment de l'humour !]
 
Sortie de ce récent contexte, Grace bondit sans réfléchir hors de la voiture de son père, révoltée sans doute de voir un endroit hors du temps où l’on abuse encore de l'esclavage, et bien décidée à remettre l'endroit sur le vertueux chemin, celui de la Démocratie. Nous y voilà. La Démocratie avec un grand D. C'est le sujet de MANDERLAY. Grace se heurte d'abord au lourd passif des années antérieures. Petite, blanche et riche, elle attise la méfiance de la communauté noire par réflexe, et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle n'est pas vraiment accueillie comme le Messie. Malgré tout, la petite s'acharne. Et ce qui frappe au premier abord, c'est l'incroyable constance, si j'ose dire, de Grace qui ressemble à une skieuse en pleine épreuve de slalom : non seulement elle loupe toutes les portes, absolument toutes, mais en plus, on a la nette impression qu'elle se prend le petit drapeau qui délimite ces mêmes portes, à chaque fois, en pleine figure. En début de film, nous avons effectivement la nette impression qu'elle n'évitera, malgré sa bonne volonté, absolument aucun écueil, et que la gestion de Manderlay va être un nouveau parcours du combattant, long et douloureux, à cette différence près que cette fois, c'est Grace elle-même qui a les cartes en main et qui en est la responsable.
Les Noirs se méfient, pas forcément à juste titre, plombés par leur propre histoire. Grace applique de nouveaux principes égalitaires, les laissant maîtres de leurs décisions (presque toujours...), et impose le jeu démocratique, notamment grâce à ce stupéfiant et obligatoire cours quotidien de démocratie qui à lui seul vaut son pesant de cacahuètes. On ne lui fera pas de cadeaux certes, mais l'expérience va étrangement se détourner, semble-t-il. À moins justement que tout cela soit finalement d'une grande logique, et que tout soit prévisible ! Grace fera face à ses responsabilités en tout cas...
 
Lars Von Trier fait mouche. On découvre que la fameuse Loi de Mam (le livre qui rassemble les règles de gestion des esclaves, pas les mémoires Michèle Alliot-Marie !) est loin d'être un système uniquement autoritaire et avilissant, mais aussi, même si cela nous dérange, un incroyable précis de psychologie, réactionnaire certes mais efficace! Les Nègres sont rangés par catégories : le Nègre Parleur (Danny Glover, le gentilhomme sage et discret, véritable interface entre sa communauté et le pouvoir blanc), le Nègre Fanfaron (le comique troupier de service), le Noir Caméléon (celui qui devient ce que son interlocuteur veut qu'il devienne, le Nègre Zelig si j'ose dire, celui qui vous renvoie les mots et les images que vous avez envie d'entendre et de voir) et enfin le Nègre Fier, pas intimidé, qui croit fermement à la dignité et à la conscience des siens et qui est "lucide" politiquement, en quelque sorte (dans le sens où il semble comprendre et pouvoir utiliser le système). Sept catégories de Nègres, sept archétypes, sept numéros de catégories, voilà comment Mam, la vielle esclavagiste décédée, faisait pour tenir son petit monde dans sa poigne de fer. Ça marchait comme ça, et le coton se vendait à bon prix !
 
À travers cette grille régressive mais formelle de lecture, sur laquelle tout le film se développe, on assiste à un spectacle hallucinant, destructeur... et drôle ! Je fus d'abord incroyablement surpris [ce mot est assez vain : j'étais sidéré !] de voir avec quelle lucidité et quelle logique Von Trier extirpe la moelle, substantifique de bout en bout, de son histoire. Ce type est fou. Après avoir montré le calvaire de Grace à Dogville, le danois assène une véritable leçon politique et morale, hallucinante à tout point de vue (même quand on est en "affinité" avec cette vision). Grace est décrite comme une imbécile (et non pas une Idiote, attention au contresens), de manière complète et indépassable. Avec une volonté de bien faire totale, volonté qui ne lui enlève en rien, mais alors en rien du tout, ses responsabilités dans cette histoire [...ce en quoi le film est totalement humaniste, contrairement à l'hollywoodisme rampant qui mine ce genre de sujets lorsque le cinéma les aborde !], Grace prend certes toutes les portes en pleine figure, mais met en place une démocratie complètement absurde, mélange de logique implacable et d'empathie. En voulant satisfaire le plus grand nombre, et dans sa volonté farouche de ne faire qu'un avec la communauté (noire) qu'elle est en train de construire (car un de ses buts est de se faire accepter et de montrer à la dite communauté qu'une blanche peut être juste), Grace creuse volontairement un sillon fertile où toutes les inégalités et les violences vont pouvoir pousser allégrement. Le système lui-même, une fois pleinement développé, se rappellera à son bon souvenir, logiquement et sans haine, froidement en quelque sorte. Grace construit un système absurde et meurtrier qu'on appelle démocratie, certes, mais qui n'est finalement qu'un vaste geste dévolutionniste. Il ne suffit pas d'être la dame patronnesse qu'elle-même déteste. Il ne suffit pas de paver les chemins de l'avenir des "meilleures intentions" (dans tous les sens du terme, y compris cinéphiliques ! héhé!). Le jeu ne peut pas marcher quand on fait soi-même, et sans s'en rendre compte, de l'autoritarisme, et lorsqu'on veut contenter tout le monde, ce qui revient toujours à contenter le Groupe contre l'Individu, et paradoxalement, amène indéniablement à favoriser les intérêts personnels ! La pitié ne vaut rien. La commisération est un masque pour les imbéciles. Et Grace construit et conforte au final un système anti-humaniste, profondément basé sur l'idée de communauté. Et c'est elle qui l'a construit, brique par brique. Les retournements finals de la dernière partie n'en sont pas. Tout cela est d'une logique implacable. La démocratie (et c'est ici un démocrate absolu qui vous parle ! Ce qui est encore plus drôle !) est constitutivement vouée à l'échec. Bon. Et Grace se retrouve une fois de plus avec, au moins symboliquement, du sang sur les mains. Et cette fois-ci, la responsable, c'est elle ! En vérité je vous le dis, et son jeune âge n'excuse rien, Grace est une imbécile finie !
 
MANDERLAY est un film cynique alors ? Euh, non, pas du tout. Pour parodier Camus, c'est peut-être le seul film humaniste que nous méritions. Sans aucun doute. Von Trier joue constamment sur le terrain du symbolique, crée la distance par son dispositif, et surtout déploie une narration incroyablement précise et jusqu’au-boutiste. Le contrepoint du scénario, c'est la mise en scène. On est loin d'une mise en scène froide et omnisciente qui ne soit qu'un pamphlet à la troisième personne. Au contraire, Von Trier démultiplie les regards et les angles sans en avoir l'air, plante des indices qui, à force d'évidence, ne sont plus des achoppements pour un retournement possible mais des marque-pages, en quelque sorte, des points symboliques qui jamais ne nous prendront au dépourvu. Le film est prévisible en un sens. Von Trier est, comme tous les artistes dignes de ce nom, un manipulateur, puisqu'il re-crée un contexte. Mais on ne peut pas dire qu'il nous prenne en traître, contrairement à sa réputation. Mais alors pas du tout. Au contraire, ce bon vieux Lars avance démasqué, en toute franchise et avec un soucis d'ouverture vers son spectateur absolument incroyable, d'une générosité, finalement, complètement folle. À l'heure des comptes, s'il y en a bien un qui ne soit pas cynique, c'est bien lui !
La mise en scène reste sublime. Le dispositif photographique reste le même, à ceci prêt, comme me le faisait remarquer très finement mon ami Bernard RAPP, que la caméra, contrairement à DOGVILLE, s'autorise des axes privilégiant beaucoup plus la hauteur, ce qui donne un souffle supplémentaire au dispositif global. Le montage reste précis et lyrique sans en avoir l'air. Dans ce canevas superbe, Von Trier place quelques gourmandises de toute beauté, incroyablement hallucinantes, à l'image du plan d'ouverture (je vous laisse découvrir ça) ou de la scène de la tempête, qui est une des plus belles choses qu'on ait eu l'occasion de voir ces derniers temps. Le scénario est d'une maestria phénoménale, encore plus impressionnant que DOGVILLE, et où chaque élément est soupesé et placé avec une maniaquerie folle, avec une précision lyrique mais chirurgicale. C'est, de très loin, le plus beau scénario de l'année, du simple point de vue de l'écriture.
 
Côté acteurs, c'est du tout bon. Isaach de Bankolé retrouve enfin un rôle à sa hauteur. Il est superbe. Bryce Dallas Howard se plonge avec courage dans son rôle, faisant dévier d'ailleurs le personnage vers un âge plus jeune, ce qui est très intéressant. Elle est formidable. [Ça ne m'étonnerait pas que Von Trier choisisse une actrice plus mature pour clore la trilogie !] Willem Dafoe, très sobre, est très bon, comme d'habitude. Sa dernière réplique est... Comment dire... disons : proprement hallucinante, parce que très bien écrite, bien sûr, mais aussi parce que le bonhomme l'a juste chargée au minimum, ce qui est un délice absolu qui, à lui seul, vaut aussi le déplacement. Quant à la voix de narrateur de John Hurt, elle est synonyme de délice absolu. [Tiens, John Hurt ! Encore un exemple d’acteur sous-employé… On attend qu’il meure, je pense !]
Et puis, avant de construire le piédestal que Danny Glover mérite définitivement, il faut que je précise deux ou trois choses. Mon article est terriblement elliptique. Il aurait fallu, pour être plus clair, que je vous donne plus de détails, ce qui est complètement impossible. Je tiens à  vous laisser le plus vierges possible devant le film. Révéler tel ou tel événement est absolument criminel. Par conséquent, écrire sur ce film revient à résoudre la fameuse quadrature du cercle. C'est comme ça ! Il y a donc des choses absolument cruciales dont je me suis abstenu de parler (ça m'étonnerait, soit dit en passant, que mes collègues pros ou amateurs fassent de même !).
Toujours est-il que ma première réflexion en sortant de MANDERLAY fut la suivante. DOGVILLE avait fait polémique. Bon. Mais, lors de sa présentation au Festival de Cannes cette année, MANDERLAY ne déclencha aucune polémique, d'une part, et eut, ce qui est encore plus étonnant, plutôt bonne presse. C’est stupéfiant ! Les deux films sont incroyablement liés et cohérents entre eux. Et je ne vois pas comment on peut ne pas aimer DOGVILLE et encenser MANDERLAY ! Premier point. Deuxièmement, MANDERLAY, dans cette société qui est la nôtre, devrait en tout état de cause provoquer le scandale de l'année ! Von Trier dit avec humour que, grâce ce film, les Black Panthers et les Blacks Muslims vont être pour la première fois d'accord dans leur détestation commune du film ! Ce n'est pas faux, bien sûr, mais au-delà de ça, je pense que si la France était cohérente et honnête avec elle-même, elle devrait faire un scandale phénoménal lors de l'accueil public du film. Von Trier renvoie tout le monde dos à dos, crache sur le communautarisme avec force, dénonce tout mouvement identitaire comme une chose autoritaire et violente. La fin du film, dont je ne peux pas parler pour les raisons expliquées plus haut, est d'une justesse absolue, certes, mais surtout est un pavé extraordinaire dans la mare aux clichés humanitaires et intégrationnistes ! Von Trier a raison, et logiquement, son film, profondément non-raciste (saisissez la nuance),  devrait fédérer les colères militantes, même opposées. On peut facilement imaginer que les droites les plus dures vont trouver le film dégueulasse, que les militants des associations antiracistes vont lui tomber dessus, que les mouvements de reconnaissance de l'histoire des communautés noires vont monter le ton, que les mouvements à gauche vont crier à la trahison. Bref, ce film devrait déclencher un scandale complet, unissant tout le monde dans une même protestation. [La fin du film est vraiment, vraiment, vraiment, incroyablement malpolie ! Je ne peux vous en dire plus, mais jamais on n’a dit ça au cinéma !]
C'est pourquoi je me dois de construire un piédestal à Danny Glover ! D'abord parce qu'il est une fois de plus excellent, et que depuis quelques temps, ses choix de films sont bougrement passionnants et pleins de risques (cf. LA FAMILLE TENENBAUM). Deuxièmement parce que ce type, dans son pays, est une figure du militantisme lié à la cause noire, sujet sur lequel il est très prudent. Ce type est politiquement impliqué dans sa communauté, et on sait que tout positionnement sur ces questions communautaires est drôlement délicat dans ce pays. Là aussi, lorsque vous découvrirez la fin du film, vous mesurerez l'immense courage de l'acteur (qui à coup sûr va décevoir énormément bon nombre de ses compatriotes), et surtout dévoile son intelligence suprême. Ce type a tout compris, et vous verrez que le mot courage n'est pas usurpé. Un jeune acteur n’aurait peut-être pas pu le faire… Je ne sais pas, mais en tout cas, cette intelligence fait plaisir à voir. Messieurs, Mesdames, enlevons chapeaux et bobs, et faisons deux lignes blanches d’hommage à Monsieur Danny Glover. Chapeau bas !
 
La vision du film est un délice complet, une jouissance absolue, un geyser constant d’intelligence… et aussi d’humour. La fin est aussi véridique que scandaleuse, je l’ai dit, mais tout au long du métrage (mouvement qui s’accélère au fur et à mesure), on rit également énormément, tant Von Trier enfonce les portes les plus solidement  fermées, sans en louper une. Une fois parti, on a l’impression que rien ne peut l’arrêter, ce qui pourrait lui valoir de devenir extrêmement impopulaire, mais qui est extrêmement courageux. Comme disait Christopher Walken à la recrue Broderick dans BILOXI BLUES : «Monsieur, vous n’allez pas vous faire beaucoup d’amis ici, mais soyez sûr que je serai un de ceux-là !» Il faut bien avouer que je n’ai que rarement ri si profondément au cinéma : c’est un délice ! C’est un rire de souffrance, bien sûr, car on sait que tout cela est rigoureusement exact !
 Quant à vous, chers lecteurs, qui n’avez pas eu la chance de… et de… connaître les transes de l’Etrange Festival, sachez que le film sort le 9 novembre. On reparlera du film, bien sûr, mais notez déjà la date sur vos plaquettes. Pour résumer, deuxième jour d’Etrange Festival, et déjà deux chefs-d’œuvre ! Que demande le peuple ?
 
Humanistement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS: Un autre article à été consacré à MANDERLAY : cliquez ici !
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Dr Devo 02/12/2008 12:55

Hello Vinz!
Merci pour ce commentaire qui fait toujours plaisir!
Grace à vous, voilà qui est fait: on a parlé du générique!
 
Dr Devo.

Vinz 19/11/2008 18:37

Premièrement, petit hommage à votre site  qui (m')ouvre les mirettes.Et bravo pour l'article! Rien à ajouter sur le film si ce n'est un petit mot sur le générique de fin, petit film en soi qui m'a soufflé. EVisuellemnt, sémantiquement et provocativement. Trier montre sa face roublarde, et sur "Young Americans" en plus! Franchement c'est grandiose, j'en reviens pas. Ca aurai mérité une ligne - mais peut être l'ai-je loupé, je vais relire l'article de ce pas.Voila, c'est la persistence rétinienne qui a parlé :)

Magnifique 18/11/2005 09:25

Un franc dans le nourrin.

papy navo 17/11/2005 23:04

Magnifique, la stratégie du baiser de Midas est vieille comme le monde, elle en dit plus sur vous que sur le film, et ça, non plus, peut-être ça ne mérite "pas plus".

Magnifique 17/11/2005 21:22

C'est mieux que rien et, honnêtement, ça ne mérite pas plus.