LES SOEURS FACHEES de Alexandra Leclère : plus c'est moins nul, moins c'est plus bon

Publié le par Docteur Devo

Chers Amis,

 

 

Avant de commencer cet article, voici quelques nouvelles du petit concours sans prix que je lançais à votre attention avant-hier, à la fin de mon article sur "Closer". N'ayant pas pu aller au cinéma hier, les votes ne sont pas clos. Ils le seront ce lundi vers 13h30. Voilà. Si certains d'entre-vous veulent participer c'est le moment. Je publierai l'article correspondant au film que vous me ferez voir demain matin.

 

 

Mon chemin de croix continue. Mon passeport masochiste pour le cinéma s'appelle "carte illimitée". Je la teste, je la re-teste et je la rentabilise au mépris de toute activité raisonnable. Jusqu'ici le tableau de chasse fait peur : "The Aviator", l'immonde boursouflure de Scorsese, "Alexandre" de Oliver Stone avec ses jupettes au kilomètre et ses semi-remorques de eye-liner, "Closer" de Mike Nichols quand même plus respectable. Et aujourd'hui quatrième station: "Les Soeurs Fâchées" de Alexandra Leclère...

 

 

Une parenthèse avant de revenir sur le territoire français. Mon ami l'Ambassadeur du Néant, qui vous prépare un sublimissime article et une toute nouvelle rubrique, "Vulgaire!", bientôt ici, l'Ambassadeur, dis-je, m'apprenait hier que Rabane, un de nos amis communs, qui travaille dans une boîte d'effets spéciaux pour le cinéma, avait travaillé sur "Alexandre" de Oliver Stone. Chose que j'ignorais. Rabane est un homme de bon goût (cf. www.institutdrahomira.com) et, selon lui, la première version finalisée du scénario de "Alexandre" était très belle. Selon lui toujours, le premier montage du film par Stone lui-même était une splendeur. Ça sent le travail de sape du côté de la production, donc. Bien fait pour eux, le film s'est semi-planté. Difficile cependant de deviner le bon film qui se cache sous le remontage contre-productif final. Quelle tristesse. En tout cas, Oliver Stone, si tu nous lis, envoie moi un mail (drdevo@matierefocale.com ) qu'on puisse en discuter tous les deux. Ça m'intéresse...

 

 

Revenons en France, notre beau pays, et revenons à nos "Soeurs fâchées". Le chemin de croix continue-t-il? Ben oui. Certes, un film français avec la "sobriété" de moyen qui existe ici, ça repose malgré soit des méga-productions charcutées ou non susnommées, mais bon... Est-ce une raison?

 

 

Comment dire cela, sans qu'on en vienne aux mains, et sans conférer au métrage de Alexandra Leclère (2461 mètres selon mes calculs estimatoires) une importance démesurée en mal comme en bien? D'abord, en rappelant qu'ici, entre nous et en toute franchise, on juge sur pièce, le plus subjectivement possible et le plus honnêtement possible. Donc, si bouse il y a, si travail d'acteurs médiocre il y a, nous ne ferons pas comme les autres "articleurs" professionnels, et nous ne laisserons pas passer, fût-ce Isabelle Huppert, Jeanne Moreau ou Gandhi... Rien! Cette habitude indigne de pardonner aux actrices "cashables", fussent-elles arty, ne passera pas par moi. Gardons notre sang froid. (Les plus sceptiques d'entre-nous iront sur allocine.fr lire la critique concernant ce film, et jugeront sur pièce de l'incroyable indulgence qui parfois sévit dans ce genre de films où "une grande dame" ou un "grand monsieur" du cinéma français se compromet...).

 

 

Pour une fois commençons avec les acteurs, puisque que c'est de ça qu'il s'agit. Mettre des acteurs dans le film. Les faire jouer, LA motivation, déjà traître, de ce genre de projet. Catherine Frot, j'ai vraiment du mal avec vous. Vous êtes quelqu'un de sympathique mais je n'aime pas les films que vous faîtes. Bah... Je n'aime pas ce personnage de Bécassine. Je ne dirais pas non plus que ça s'affine au fil des bobines, mais cet aspect du personnage s'estompe naïvement car la réalisatrice, trop timide, veut nous faire comprendre qu'au fur et à mesure, on rentre dans le drame (mais pas trop non plus...). Le plan de loufoqueries gestuelles dans la salle d'attente de l'éditeur est en trop. Le film s'arrête et Alexandra Leclère vous capte. Ça ne se fait pas, je trouve. Mais votre personnage me semble construit sur une certaine condescendance scénaristique que je n'aime pas, et contre laquelle, bien sûr, vous ne pouvez rien. On sent, derrière votre métier, une honnête volonté affleurer, mais Dieu que votre personnage est peu intéressant. Ce n'est pas parce qu'on vous fait dialoguer bien, avec des phrases construites, qu'on affine et évite la caricature. Ça se noue sur un autre plan. Il convient, je pense, de mettre votre personnage entre parenthèse, et de ne pas vous juger à travers lui, ce qui du coup, serait à mes yeux injuste. Isabelle Huppert a un rôle plus radical et ça passe mieux. Mme Huppert, je ne vous comprends pas, malgré l'admiration que je vous porte. En interview, vous dîtes de belles choses sur la manière de se glisser dans un film, avec l'inévitable abandon que cela suppose, le tournage terminé. De belles choses aussi sur les mises en scène, et une façon honnête de défendre les rôles les plus iconoclastes.  D'un côté : "Orlando" (au théâtre d'accord, mais quand même, quelle superbe lutte d'appropriation), les films du génial Werner Schroeter, Haneke bien sûr, Hal Hartley Le Maudit, Christophe Honoré même, votre soutien lucide, modeste et critique à Michael Cimino et au sublime "Heaven's Gate", vrai film maudit (à voir seulement dans sa version de 5558 mètres, et non pas justement, confère ci-dessus, dans son charcutage grotesque imposé par la production). De l'autre côté : ces "Soeurs fâchées", Ozon, et Chabrol (que je mets quand même au-dessus des deux autres). Je ne comprends pas, mais ce n'est qu’à moitié le sujet. Correcte ballade. Quand ça éclate, ça fait mal, bien sûr, et avec une grande force encore. Mais bon. Voyez le paragraphe suivant pour comprendre que, si je ne comprends pas l'intérêt, je ne puis juger votre travail. Comme Catherine Frot.

 

 

Bizarrement, François Berléand, qui lui aussi se retrouve souvent dans des chemins indignes de lui, est très bien, alors qu'en ce moment, (j'ai vu "Narco"!), son omniprésence "productionnelle" aurait tendance à vraiment m'énerver bien rouge. Belle surprise, merci Monsieur. Allez voir chez Ruiz ou Greenaway (chez qui ça serait intéressant), où vous êtes sûrement.

 

 

Le problème, c'est évidement le scénario et, mondieumondieumondieu, la mise en scène, enfin si j'ose... Un développement vu mille fois, sans se perdre hors du chemin balisé. Pour améliorer cela, je prescris 10 films de collège américain, puis une rédaction sur le thème "je fais des films de genre archi-rebattus, mais je m'éclate dans la mise en scène". Et pas plus de trois copies doubles s'il vous plaît. Donc, le scénario, je passe, car il sera plus instructif de découvrir certaines joies seul. Mais, mondieumondiuemondieu, la mise en scène bon sang. Qu'est-ce qui vous motive? L'histoire? Les acteurs? Les acteurs et l'histoire? Quelle catastrophe! Photographie injugeable, aucune utilisation de l'échelle de plan, aucune utilisation du son, recours à un des maux du cinéma français, mettre une ou deux chansons populaires et "sympas" pour rendre le film "sympa" (procédé vraiment dégueulasse, je trouve, que 80% des faiseurs en scène hexagonaux utilisent! Infect!). Mouvement de caméra vraiment inutile (évidemment sans découpage...), et par moments d'une laideur monstrueuse (notamment les plans de la visite de Paris en bus, les plans en extérieur en général, et les affreux gros plans de la dernière séquence, introduite là comme un cheveu au milieu de la soupe, évidemment car il n'y pas rupture d'échelle de plans), souvent portés à l'épaule sans trembler certes (il manquerait plus que ça), mais dans un "flottisme" qui n'est pas sans rappeler la vidéocassette des vacances de Tonton Maurice à Phuket (avant le tsunami, bien sûr, un peu de pudeur). C'est mauvais. A peine moins soigné qu'un téléfilm. D'ailleurs un téléfilm, pourquoi pas? Non? Si vous tenez, non pas à faire des films, mais à devenir cinéaste, laissez-moi vous donner un petit conseil. Revoyez "La Garçonnière" de Billy Wilder. Je suis sûr que, comme moi, vous adorez. Regardez l'échelle des plans, la photo, le soin porté au décor, le montage. Ensuite, mais seulement ensuite, sans mettre a charrue avant les boeufs, interrogez-vous sur les nuances de genre dans le film. Où se place la comédie? Où est le drame? Comment sont-ils séparés et/ou mêlés?  Si vous voulez vraiment faire du cinéma, vous allez comprendre, logiquement, beaucoup de choses, et ça va vous aider énormément. Vous serez d'accord avec moi, évidemment. Envoyez-moi vos conclusions, ça m'intéresse. Vous me remercierez dans le générique de votre prochain film. J'en suis sûr. Par contre, si la simple idée de cette suggestion vous met en colère, alors je crains que vous ne vouliez pas mettre en scène des films, sans quoi votre position intellectuelle et morale me parait très douteuse, voire insupportable, dans le contexte actuelle de la production française.

 

 

Sincèrement,

 

 

Dr Devo.

 

 

 

 

 

 

Publié dans Corpus Filmi

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LN 02/02/2008 05:31

merci pour les beaux conseils dr devil, je l'ai pas louéPS : les intellectuels de gauche je suis contre ! ...d'ailleurs j'y crois pas !

Le Marquis 27/01/2007 00:50

Il n'est jamais trop tard pour réagir. Encore faudrait-il tourner sept fois sa langue, etc. Pourquoi être indigné par ce qui n'est qu'un avis donné sur tel film ? Le déplaisir qu'il nous a procuré et dont nous nous expliquons t'enlève le plaisir que tu y as puisé ? (Et qu'est-ce que cet article a de "graveleux" ???)Ce qui m'attriste, c'est que tu es probablement tout ce qu'il y a de plus sincère. Des propos de ce genre justifient pleinement que la critique et une bonne part des scénaristes et cinéastes tiennent les spectateurs pour des moutons foncièrement incapables de réflexion. Si tu visites le site, tu ne pourras pas nier le fait que nous sommes on ne peut plus ouverts au cinéma populaire, ce dont d'autres nous font d'ailleurs le reproche ! Nous n'avons pas le moindre problème avec les comédies grand-public ou la légèreté, la réalité est tout simplement qu'il existe des films de ce type qui présentent une mise en scène, un savoir-faire et une intelligence soufflante sans pour autant viser "l'art et essai", et la comparaison avec des métrages aussi insipides et télévisuels ne nous rend pas très indulgents envers leur laideur et leur condescendance. En clair, c'est précisément le contexte (et donc l'existence d'un cinéma populaire de grande qualité) qui ternit des navetons comme LES SOEURS FÂCHEES. Le nivellement par le bas, ça use.

benjamin 26/01/2007 23:23

Je réagis un peu tard, désolé ! Je suis profondément indigné par la critique graveleuse que vous diffusez ici ! Mais quelle prétention, quelle suffisance dans vos propos ! Vous avez l'air d'un professionel du cinéma, professionel au sens technique du terme. Et là est votre problème, vos propos sont trop techniques, trop calculés. Vous analysez le film comme on analyse une formule mathématique. Or, le public auquel ce film s'adresse est un public populaire, et le peuple en question se contrefout de voir qu'un plan est grossier ou qu'il n'y a pas de découpage etc etc... L'histoire, l'humour, l'émotion sont là ! Bien sûr que ce n'est pas un bijou du cinéma français dans le sens qu'il n'est pas travaillé au sens formel du terme comme certains films d'auteur, mais enfin replaçons-nous dans le contexte ! Vous êtes enfermé dans une analyse mathématique froide des films et je vous plains réellement pour cela. Laissez-vous aller à un peu de légereté et appréciez le comique de situation du film plutôt que de chipoter sur un découpage mal fini ! Tout ceci est d'une superficialité coupable !

Dr Devo 01/08/2005 10:48

Cher Civetta,

Ben non, là, je suis pas du tout, mais alors pas du tout d'accord avec toi, et pas qu'un peu.

Je ne vois pas pourquoi on paierait le même prix un film sublime danois ou américain ou ce film, en quelque sorte!!!

D'abord, on paie, et donc on est en droit d'avoir un produit de qualité. Surtout que le cinéma est devenu exorbitant, un vrai sport de luxe!

ET deuxiement: poésie, poésie, poésie! Si tu vas dans un musée à Barcelone et qu'il n'y a que des toiles de M...E accrochées, tu vas râler, et tu ne ne vas pas simplement dire: "oh ben oui, mais après tout ce n'est pas le Louvre".


Enfin je ne vois pas en quoi le français ne serait pas capable de faire du cinéma beau et intelligent. Ca arrive à beaucoup de pays, pourquoi pas nous? (hahahahha). Si des gens font des films laids comme celui-là, je trouve ça injuste car il y a plein de gens qui attendent avec leur sublime scenario sous le bras et qui se voient  toutes les portes se fermer. Le vrai scandale est là: LES SOEURS FACHES trouvent un financement sans problème, avec un scénario médiocre et AUCUNE volonté de mise en scène (comme si un groupe de rock s'en foutait de la musique!).

J'ai un ami, proche de ce site, qui a fait un film sublime, un vrai chef-d'oeuvre qui pourrait faire de lui le nouveau Greenaway, et j'exagère à peine! Son film, dejà finit, qu'il a produit de manière alternative, bref son film est fini, il n'y a plus qu'à distribuer et persone ne veut le faire (extraits sur www.institutdrahomira.com, rubrique cinéma, puis video samples). Voilà le scandale: on donne tout l'argent aux petites merdes genre LES SOEURS FACHEES, et on coupe les mains aux petits Mozarts!


Dr Devo.

civetta 01/08/2005 08:29

oui, bon, c'est un film "français", quoi... A partir de là, faut le prendre pour ce qu'il est. Ca peut pas être Barry Lindon non plus!