(photo: "George et Lewis" par Dr Devo)

Chères Scrutatrices, Chers Scrutateurs,
 
L'actualité nous porte bien évidemment vers l'Allemagne. Et donc, par voie de conséquence, vers Christoph Schlingensief, dit Le Superbe par nos propres services, puisque nous l'avions déjà signalé en parlant de son superbe UNITED TRASH il y a peu.
Schlingensief, bien sûr, fut la révélation de cet Etrange Festival 2005. Distribué nulle part ici, même pas en DVD (c'est un scandale total bien sûr, on y reviendra), inconnu de tous sauf de notre collaborateur Tournevis (dernier article en date ) qui avait été bien étonné d'entendre parler de l'Iconoclaste sur Arte, je crois. Arte, la chaîne galico-prussienne qui, si j'ai le temps et le courage, devrait également en prendre pour son grade d'ici la fin de l'article.
 
Admettons que tu sois trop fatigué pour lire l'article sur UNITED TRASH, et bien tant pis pour toi. Va jeter un œil quand même sur les derniers paragraphes pour avoir une idée. Ce film nous avait lessivés, certes, mais émus (et fait rigoler !). La mort de Robert Wise l'autre jour m'a fait naturellement penser à LA MELODIE DU BONHEUR, film avec lequel j'ai un rapport ambivalent, quelles que soient ses qualités ou pas, mais immédiatement, je repensais à cet incroyable reprise, dans UNITED TRASH donc, d'un des morceaux (et de sa séquence !) les plus édifiants du film de Wise, à savoir EDELWEISS ici repris en instrumental et au tuba. Brrr... J'en ai encore froid dans le dos.
 
Le petit Schlingensief est un prolifique, on peut dire.13 films en 20 ans, c'est pas mal, et à voir le bonhomme qui était présent lors de l'Etrange Festival, on pouvait se douter que le petit vélo intérieur tournait sans cesse, promesse de nouveaux projets.
Son dernier film, FREAKSTARS 3000, a fait couler pas mal d'encre et de salive outre-alsace, et on peut l'imaginer sans problème au simple énoncé du principe du film. C’est à la fois un documentaire et mockumentaire comme disent nos amis anglo-saxons, c'est-à-dire également une parodie de documentaire, sans le dire.
Dieu que j'exècre le documentaire. Pour une seule et simple raison. En effet, pourquoi le documentaire ne serait pas mis en scène, c'est-à-dire fait avec : du montage, du jeu sur le son, de la musique, et surtout avec différentes prises, et, encore plus, avec du montage ? Bref, pourquoi le documentaire, injustement raccroché au "cinéma du réel", ce pieux et vénéneux mensonge, n'est-il jamais mis en scène, à une poignée d'exceptions près (Peter Watkins notamment, ou le très beau ENQUÊTE SUR LE MONDE INVISIBLE) ? Ben parce que c'est comme ça, mon gros bêta, serait-on tenter de répondre. Evidemment, la coutume n'est jamais un principe juste, et je reste sur ma faim. Les documentaires sont en général d'une indigence cinématographique absolue, et au mieux sont montés avec une certaine indigence. Alors évidemment...
Une parenthèse ici. Tout le monde s'est réjoui des films "légers", tournés à l'arrachée, de Cassavetes à Von Trier. Incursion du documentaire dans le cinéma, avec de belles remontrances à ceux qui auraient osé faire le contraire (rappelons notamment les cris épouvantés des Gardiens du Temple au début de la vidéo lorsque les documentaristes voulaient abandonner le support pellicule). Du coup, des années plus tard, c'est-à-dire maintenant, le documentaire n'est quasiment plus rien. À part les journaux qui sont tout contents de voir des "docs" sortir sur grand écran depuis l'effroyable succès de ÊTRE ET AVOIR, force est de constater que le genre, à force de camper sur ses positions théoriques, a pourri jusqu'à l'os. Notamment parce que le genre est un des musts de la télévision (c'est un genre populaire). Au final, le documentaire est devenu... du reportage ! Du reportage télé ! Belle ironie. Et les documentaristes, pour survivre, sont obligés de prévoir le pire, c'est-à-dire des versions de 52 minutes de leur reportage d'une heure et demi. À vouloir protéger le temple saint, le doc est maintenant un espace soumis de déchéance. Les documentaires sortent en salles, certes, mais ils se ressemblent tous ou quasiment, et surtout il en sort encore peu. Ce sera sans doute le dernier sursaut d'un genre mort ou presque. Triste, mais c'est bien fait.
 
[Il faut être juste cependant, et admettre que le diktat prévisible des télés et du 52 minutes rend bien médiocres des films déjà assez anonymes.]
 
Passons. Schlingensief, lui, n'a pas fait du documentaire au sens de reportage dans ce FREAKSTAR 3000. Le film que nous avons vu à l'Etrange Festival fait 1h30 ou un peu moins, et il est le résultat d'une émission en plusieurs parties, plus de six heures en tout, qui est passée sur la télé allemande. C'est donc un remontage, et plutôt astucieux.
Schlingensief a été dans un institut qui s'occupe d'handicapés physiques et mentaux, et leur a proposé le projet suivant : faire une parodie de jeux télévisés, genre POPSTAR ou STAR ACADEMY. Dès le départ, les choses étaient claires. Ça ne passerait a priori pas à la télévision, et il n'y aurait rien à gagner (tout cela a été diffusé, mais bien après le projet fini et monté). Le but était de s'amuser et de monter ensemble (l'équipe de Schlingensief et les handicapés) un joli projet amusant. Le film raconte le projet en entier en train de se faire, et aussi le résultat, l'émission factice. C'est donc à la fois une fiction et un documentaire sur le work-in-progress, au sens  étymologique du terme.
 
Evidemment, malgré le peu de moyens, Schlingensief (qu'on va maintenant appeler Christoph, ce sera moins pénible à écrire !) déclenche une vague d'enthousiasme sans précédent dans l'Institut, et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il met le paquet, le garçon. Après une brève explication du dispositif, il balance un générique en synthèse, mais délabrée, dans le meilleur style des collages des Monty Python. Ce dispositif servira de chapitrage des diverses séquences du film, et sera une sorte de présentation des différentes rubriques de l'émission (le dispositif ne se limitant pas à STAR ACADEMY, mais aussi au débat politique, à la météo et bien sûr au téléachat, avec une vague de produits totalement impossibles à vendre, un siège de toilettes en plastique notamment). Evidemment, nombreux sont les volontaires, d'autant plus nombreux que l'équipe médicale a joué le jeu en laissant chacun, quel que soit son handicap, participer ou pas. La première séquence (avec voix off très chic et réaliste) nous montre le premier tour des sélections, où les candidats doivent chanter ou réciter des poèmes. Du coup, on entend énormément de chansons tristes (épouvantablement tristes, genre SOMBRE DIMANCHE, ou des chansons d'amours impossibles) qui sont sûrement des trucs populaires en Allemagne. Certains ont beaucoup de mal à chanter bien sûr, mais Christoph est à l'affût, à la fois émerveillé par ses collègues (puisqu'ils le sont désormais) handicapés, et absolument poilé devant le chaos induit, chaos qu'il ne cesse de canaliser avec une patience phénoménale et une énergie lucide. À ce premier stade, tout le monde ou presque est sélectionné, Christoph jouant aussi avec les fantasmes de nous tous, les spectateurs, à savoir "ils ont tous gagné ! 10 ! 10 ! 10 !", comme pour les enfants fanés de jadis. Le deuxième tour, où les candidats défilent par trois devant Christoph et ses deux assistantes, sera plus dur, mais bientôt certains émergent du lot. Ils sont tous différents, et ce serait très long de vous les décrire. On retient Sabrina, une petite trisomique vite éliminée malheureusement, mais qui continuera de participer au film, et qui aide tous ceux qui ne peuvent pas participer aux épreuves (ce qui nous vaut une série de duos sublimes) ; Horst, incroyable showman qui finira présentateur de l'émission et qui est formidablement compétent, avec son énergie folle furieuse, et sa gouaille hallucinante ; Helga, qui est visiblement moins lourdement handicapée que les autres (et qui aura une sublime scène, j'y reviens) ; et Mario, entertainer né qui jouera dans plusieurs films de Christoph (notamment le rôle du réalisateur dans le film LES 120 JOURNEES DE BOTTROP).
 
Le film se décompose donc en plusieurs rubriques télé, comme je le disais plus haut : notamment le hit-parade (incroyable apparition de Nana Mouskouri dans cette séquence), les différentes phases de sélection, la préparation physique des futures stars, le faux direct 24/24 (avec un des candidats qui prend l'Institut en otage et menace de tout faire sauter ! Ou encore l'hospitalisation factice de Werner l'alcoolique en plein enregistrement de l'album !) Et la fameuse cabine de confession intime. Le plus impressionnant reste sans doute le Press Club, où nos acteurs se lancent dans de phénoménales impros, toutes absolument marquées par un humour dévastateur, et qui révèlent au mieux l'incroyable ressenti, l'incroyable impression de violence et de déchirement que leur renvoie la société contemporaine. On croise là les dialogues les plus splendides du film, mélange de poésie et de questionnement (politique et moral principalement). Cette rubrique, d'abord très désordonnée, s'organise très vite sans que Christoph n’ait rien à faire sinon compter les points. On comprend alors ce que ce FREAKSTARS 3000 induit.
 
Vous l'aurez compris, Christoph n'a pas voulu faire un STAR AC' avec des handicapés par provocation, mais il a voulu faire un projet avec eux, c'est-à-dire une vraie collaboration. Une grille de cases / rubriques leur est proposée, et après tout, c'est eux qui les remplissent en improvisant et en se fendant la gueule. Il n'est donc pas accessoire de dire que ce sont eux, les handicapés, qui font le film. Et il est absolument renversant de voir comment ils se sont approprié la chose. Il est évident que le projet de Christoph est complètement dépassé.
Pour nous spectateurs, le résultat est bouleversant. D'abord, évidemment, parce que nous éclate à la figure la présence d'une société qui, pour nous, n'existe pas les autres jours de l'année parce qu'elle est invisible. C’est une lapalissade bien sûr, mais il faut vraiment s'asseoir 90 minutes dans la salle et voir ce film pour réaliser qu'il y a une autre cité, sous la nôtre ("sous" dans tous les sens du terme, cette cité est diaboliquement inférieure), un société complètement lucide sur la nôtre, et qui notamment renvoie avec une puissance atomique le peu d'Histoire (avec un grand H) que nous partageons ensemble. [Ce sont les passages les plus bouleversants, où nos héros racontent sans le dire le passé de l'Allemagne (ce chant nazi chanté de nos jours dans un bus, brrrr...), la périclitation de la Société, le vide politique... Ben oui ! Je vous assure, c'est absolument fabuleux !]
La vie s'écoule en une joyeuse parodie de la télé, mais aussi d'elle-même. Cet institut fourmille d'histoires, et c'est une société à part entière, avec ces questions (au hasard) de couple, de travail, d'alcool et que sais-je... Et enfin, une fois qu'on est moins secoué (parce que c'est quand même fabuleusement bouleversant, et humainement absolument chargé), on voit avec quelle intelligence et gourmandise (là où on ne s'attendait qu'à de l'instinct brut de décoffrage), ils construisent et écrivent le show.
 
[Je note au passage que les chansons, au fur et à mesure, sont moins tristes et même carrément plus déconnantes !]
 
Bon, évidemment, on n’est plus dans la beauté cinématographique de UNITED TRASH. Ce film est clairement destiné à la télé. Mais il n'est jamais complètement potache. On a aussi des moments de pause superbes, notamment à travers Sabrina, la jeune trisomique qui, après son élimination, la truffe humide et le regard embué, se fait rattraper par Christoph qui lui demande "tu es triste ?". Non, dit-elle. "Tu es déçue" ? Elle marque un temps très court, la buée augmente dans ses yeux, mais sans déborder au prix d'une incroyable seconde d'effort, et elle dit : "Oui, je suis déçue". C'est un petit morceau de rien du tout dans l'iconoclaste maelström du film, mais n'empêche. Dans ce moment, il y a un vrai dialogue et un véritable moment ensemble. Parce que justement, Sabrina, la positiviste de la bande, la Boucle D'Or du groupe, admet qu'elle est incroyablement déçue, et elle saisit au vol la fabuleuse nuance entre les deux termes (triste et déçue). Quelle force, et sans insister, comme en passant en plus ! La classe.
 
Enfin, Schlingensief loue un théâtre pour le spectacle final (en public), après la parodie très belle (et cosmiquement drôle et non-sensique) de l'enregistrement de l'album des finalistes. Christoph fait chanter tout le monde sur scène. Tout le monde a un instrument, même ceux qui ne savent pas jouer, et il balance des versions karaoké de chansons. Helga, "la nouvelle Nico" je cite, se met au micro, et là, un miracle divin intervient : le morceau (chant et instrument) sonne comme la plus belle musique industrielle des années 80 ! C'est fabuleux. En plus, ce plan est dix fois plus beau que tout le reste esthétiquement parlant, et c'est là que Christoph commet la seul faute du film : il coupe au bout de cinq secondes ! Alors que la musique était sublimissime ! Ce sera la seule faute de goût du film. Gageons que le spectacle soit en entier dans la version de 6 heures. En tout cas, on entend des sons fabuleux pendant le spectacle, et l'enregistrement de l'album (notamment grâce à Horst qui demande à faire cracher son retour en studio ce qui donne un résultat époustouflant).
 
Bon, vous avez compris, le film est très dur à décrire mais complètement formidable. Je crois que c'est le seul machin audiovisuel où j'ai vraiment vu notre société et la leur se rencontrer, bien loin des ignobles reportages télés sur le handicap (genre ÇA SE DISCUTE ou ENVOYÉ SPECIAL, ou encore l'ignoble Téléthon qui est aussi une belle façon de mettre les handicapés sous le tapis de notre société comme de la mauvaise poussière). Car c'est là que le scandale est double, et qu'on voit bien que Christoph a fait un travail zusammen. En effet, ce film n'a été diffusé qu'en Allemagne. Et d'une. Que fait Arte ? Que font nos élites culturelles, toujours prêtes à se faire des bisous pour le tsunami sur le parvis de la Mairie (les indonésiens doivent être super-contents!), mais qui disparaissent lors des grandes causes fondamentales : par exemple, éditer l'intégrale de Schlingensief en DVD en France (d'autant que ces films sont intrinsèquement populaires). Ou encore mettre des handicapés moteurs ET mentaux partout, partout, partout à la télé ! On s'en fout que le journal ou la météo soient présentés par un Blanc, un Noir ou un Arabe (et les Asiatiques d'ailleurs... On a bien été content de les trouver aussi les Asiatiques ! Pourquoi personne ne milite pour les Asiatiques ?!!!). Nous, ce qu'on veut, c'est des handicapés tout le temps, même dans les émissions de grande écoute, toute l'année, et sur toutes chaînes ! Comme ça, enfin, on pourra se débarrasser de cet ignoble Téléthon, éthiquement parlant, qui en fait arrange bien tout le monde ! Encore une façon de mettre la société des handicapés sous le tapis... Quelqu'un veut signer la pétition ?
 
Fraternellement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Lundi 19 septembre 2005 1 19 /09 /Sep /2005 00:00

Publié dans : Corpus Filmi
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Commentaires

Dr Devo, suite ton message, je suis venu faire un tour chez toi... et j'aime bien :) Si tu cliques sur le bouton "cinéma" dans notre bannière tu te verras en lien ;)
Commentaire n°1 posté par Alex le 23/09/2005 à 11h27
Honte à moi !
C'est sûr cet article que je voulais dire : Vive le téléthon !
Commentaire n°2 posté par Isaac Allendo le 03/12/2005 à 14h16
Ha oui, là je comprends mieux!

Quelle mémoire isaac! revenir sur un vieil artcle fait toujours plaisir!

Tu as complétement raison: c'est vraiment aujourd'hui qu'il faut rappeler ces choese-là et c'est aujourd'hui qu'il faut celebre ce FREAKSTAR 3000 qui les ecrase tous!

merci.

Dr Devo
Commentaire n°3 posté par Dr Devo le 04/12/2005 à 13h50
Retrouvez les dvd de Christoph Schlingensief en VO sous-titres anglais
"Das deutsche kettensagenmassaker"
"100 jahre Adolf Hitler"
"Freak Stars 3000"
sur le site www.chaletfilms.com
ou à la petite boutique ( films rares et de qualité en dvd )
14 rue deguerry 75011 Paris
Commentaire n°4 posté par Claire le 23/03/2006 à 19h07
Ha bien! Voilà une excellente nouvelle!
Merci Claire!

Dr devo.
Commentaire n°5 posté par Dr Devo le 23/03/2006 à 19h47

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