LE CHATEAU AMBULANT de Hayao Miyazaki: le choix des lecteurs de MATIERE FOCALE

Publié le par Dr Devo

photo: "(ceci n'est pas une chanteuse de droite)" par Dr Devo 

 

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,

C'est ton choix! Il y a quelques jours, dans mon article consacré au film "Closer" de Mike Nichols, je vous proposais, comme dirait le poète, "un petit jeu sans conséquence". Avec rien à gagner. Chers lecteurs, vous avez participé en masse (à l'échelle de ce blog au moins), et je vous remercie. Comme je le rabache depuis une semaine, vous savez que moi, Dr Devo, je suis passé au stade industriel de la critique, en acquérant un coûteuse carte illimitée dans un des grands cinémas de la ville. Il faut rentabiliser l'investissement. Depuis que je suis propriétaire de cette carte, je n'ai pas rechigné à la tâche, il faut bien le dire, et malgré la faiblesse de la programmation hebdomadaire, je suis allé m'enfermer dans des tombeaux obscurs quasi-quotidiennement depuis presque une semaine. Ayant épuisé les films qui avaient un semblant d'intérêt, même faible et même par esprit de contradiction, je me suis trouvé fort marri au bout de trois ou quatre jours de visionnage. Le bas du panier s'offrait à moi. Impossible de choisir. J'ai donc eu recours à vos services et vous ai demandé de voter, de sorte que c'est vous qui m'avez envoyé au cinéma. Dr Devo au rapport, donc.

Ce n'est pas passé loin... J'ai loupé, de peu, "La Marche de l'Empereur", le film à pingouins! Je déteste les films animaliers, même documentaires, et j'avoue que cette banquise au kilomètre me faisait un peu peur. Finalement, le choix s'est porté sur le "Château Ambulant" de Miyazaki. Ouf!! Je ne suis peut-être pas grand fan de cinéma d'animation, loin de là même, mais j'aime assez Miyazaki dont le "Princesse Mononoké" était de fort belle facture. Bon choix, les petits gars. Sans vous, je ne serais sans doute pas allé le voir, le film étant projeté en VF, et de bien piètre qualité une fois plus. Mais bon, du coup, et malgré les sévères remontrances de mon ami Le Marquis, copieusement scandalisé, j'ai vu un film, un vrai, ce qui m'a bien changé de mon horrible parcours de crucifixion de cette semaine.

Tiens, ça commence bien. Avant le film, j'ai vu les films annonces des prochains films d'animation qui vont débarquer. Des horreurs galactiques. "Le Manège enchanté", version bouillabaisse sous-pixarisée. J’en frissonne encore. Ecoutez les paroles de la chanson, en fond musical, c'est véritablement à se flinguer. Puis, un autre film en images de synthèse (j'aime utiliser cette expression obsolète), "Pinocchio Le Petit Robot" qui a l'air de valoir son pesant de cigarillos cubains également. Là aussi, chanson débile, mais pas de quoi faire se suicider quelqu'un de dépressif, contrairement à l'horrible chien pro(c)to-anglais sus-cité (d'ailleurs, ironie du sort, c'est cette vieille ganache d'Henri Salvador qui double la Bête, effort totalement vain et purement marketing, car sa voix, après être passée à la moulinette du mixage ("Les amis s'est sakwé!") est absolument méconnaissable. Un super-vieux matou pour doubler un super-jeune chien, c'est plutôt n'importe quoi). J'ai prié Dieu pour arrêter le supplice de cette infernale première partie et je fus exaucé. Nouveau film-annonce pour la version long-métrage de "Bob L'Eponge". Là, j'ai beaucoup ri. Cette série, pas révolutionnaire, mais très sympathique, est plutôt nonsensique et absurde. En fait, le film avait l'air beaucoup plus drôle que le prochain film de Gérard Depardieu et Jean-Paul Rouve.  J'irai voir mon ami Bob à sa sortie. On va bien rire. Et je vous tiens au courant.

A priori, si j'en crois mes souvenirs, du point de la stricte animation, "Le Château Ambulant" me paraît un peu en dessous, techniquement parlant, de l'étonnant "Princesse Mononoké". Ceci dit, ne chipotons pas. "Le Château Ambulant" s'adresse quand même aux plus jeunes. L'univers est beaucoup moins sombre bien sûr (même s'il reste beaucoup de zones d'ombres), et le style graphique, qui joue sur une espèce d'Angleterre fin XIXème rétro-futuriste, est bien différent. Peut-être est-ce seulement la différence de tonalité au niveau des couleurs qui donne cette légère impression. Je laisse cette question aux spécialistes de l'animation. Et n'ayant pas encore vu le sublime coffret dvd de Mononoké que m'a offert mon pote Porzay, je ne peux pas vérifier mon hypothèse. De toutes façons, ce n'est pas un reproche.

On suit donc les traces d'une jeune chapelière (18 ans environ) qu'une sorcière (très réussie, un sorte de grosse super-bourgeoise à la tête démesurée et à la chair dégoulinante qui se transformera en vieille sénile, ce n'est pas triste) transforme en petite vieille de 80 ans. Fuyant sa ville, notre héroïne trouve refuge dans une espèce d'immense château sur pattes, fruit de la bricole d'un magicien beau gosse qu'elle avait croisé avant qu'elle ne soit transformée en petite vieille. La guerre éclate dans la région, et les ennuis commencent... Voilà, laissons les surprises vous étonner si vous allez voir le film.

Il y a de bonnes surprises dans ce film, à la naïveté assumée, mais dont l'apparente simplicité cache une narration assez complexe et plutôt abstraite. Le château est une jolie machine à déconstruire. On peut, en ouvrant la porte d'entrée, sortir dans différents endroits, et même dans la dernière partie du film, à différents moments du temps. Pas mal du tout. Mais le plus impressionnant reste la gestion assez  surprenante que Miyazaki fait de l'âge de son héroïne. Elle a beau être victime d'un sortilège qui la vieillit, au fur et à mesure qu'elle prend conscience de son rôle de vieillarde et de ses sentiments, son âge ne cesse de se modifier. De la grand-mère grabataire à la jeune retraité dynamique, en passant par la femme d'âge mûr et la jeune fille qu'elle a été. Et ça, ça marche drôlement bien. Surtout si on considère comment les changements d'âge sont introduits dans le film. Ça démarre sur l'idée que lorsque l'héroïne dort, elle retrouve inconsciemment ses 18 ans (ouais, idée classique, mais sympathique). Et ça continue de manière achronologique, et là c'est un festival. L'âge ne cesse de varier, d'un plan à l'autre, voir d'un champ à un contre-champ. C'est une idée qui est formidable et qui fissure l'apparente naïveté et simplicité du sujet. Du coup, toutes les abstractions thématiques ou narratives sont permises dans la dernière partie. Bien joué. Ces modifications d'âge sont peut-être moins subtiles que dans la sublimissime série animée japonaise "Lain", série superbe et complètement expérimentale qu'il faut, je pense, avoir vu. Mais, l'apparition des différents âges défie ici la continuité narrative et ce n'est pas rien. Ce n'est peut-être pas du Bunuel, mais ça marche très bien. On rêverait, en France ou tout simplement en Europe d'avoir de telles inventions dans les films pour enfants. Chapeau l'artiste. Enfin, on peu aussi noter, même si cela est moins impressionnant, derrière la naïveté du discours sur la guerre, quelques petites notes sociales assez sombres et là aussi très bienvenues. Clochardisation de la population, fascination du peuple pour les horreurs du conflit, propagande, manipulation et chantage sur le personnage de la mère, disparition de la soeur (simplement enlevée du récit), etc... Un récit en chausse-trappe donc, ouvrant la porte sur plusieurs lectures, qui donne enfin aux spectateurs l'impression de ne pas voir un film pour les enfants, mais un film tout court. Et là, je reprendrai ce que je disais sur Bob l'Eponge : on aimerait qu'il y ait autant de subtilités dans les films pour adultes, notamment ceux que j'ai vu cette semaine, qui bien souvent se construisent sur une seule et maigre idée (ex: le savonnage incestueux à trois balles de "The Aviator). Merci, chers lecteurs de m'avoir envoyé vers ce film.

Avant de partir, une petite note humoristique et désespérante sur ce film. Note que je rapprocherais de mon article "Si j'étais président de la République" où je conseillais aux cinéphiles aventureux de faire le test de ne pas lire les critiques pendant un an. Quand Le Château dans le Ciel" a été montré au dernier Festival de Venise, Didier Peron, journaliste à Libération écrivait ceci: "[...] Ce n'est évidemment que le début d'un film inouï, quelque chose qui s'approche pour Miyazaki en termes de dislocation des paramètres de la continuité narrative, de la cohérence des époques, des lieux, à un équivalent du Twin Peaks-Fire walk with me de David Lynch. Un maelström qui sidère en même temps qu'il terrifie. Le feu est d'ailleurs l'un des éléments clés du film..."

Je veux bien être gentil avec les critiques professionnels mais il y a quand même des limites. Etant plutôt content du "Château dans le Ciel", étant très fan de "Princesse Monoké", et considérant que "Twin Peaks - Fire Walk with Me" est des plus beaux films jamais réalisés, je trouve absolument scandaleux qu'on puisse dire des choses pareilles. Cette analyse est stupide et ne reflète qu'une chose: la crasse inculture de Didier Peron qui 1) compare ces deux films de manière erroné 2) ose mettre le film de Miyazaki au même niveau que celui de Lynch. C'est absurde. "Twin Peaks", le film, est un phénoménal travail de déconstruction, qui n'a quasiment pas d'équivalent et qui, de toute façon va beaucoup plus loin, à des années-lumière d'avance sur tout le monde, que "Le Château ambulant" (ce qui, comprenons-nous bien n'enlève aucun mérite à Miyazaki). Dire que ce film est la continuité d'une narration à la Twin Peaks est un mensonge absolu, et promettre un nouveau "Twin Peaks" dans le "Château Ambulant" est d'une bêtise et d'une inculture effarantes. Mr Perron, revoyez Twin Peaks et faites vos excuses.

Merci à vous encore une fois.

Sympathiquement vôtre,

Dr Devo.

PS: deux petites notes techniques. Dans mon article sur les "Soeurs Fâchées", hier, je donnais un lien Internet vers le très beau site de L'institut Drahomira. Une faute s'est glissée. Toutes mes excuses (le vrai lien est www.institutdrahomira.com ). J'ai modifié l'article en conséquence.

Retour dès demain de la rubrique musicale "Chanson de la Semaine". C'est promis.

 

Publié dans Corpus Filmi

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Le Marquis 08/05/2005 19:46

Pas de problème, j'adore les commentaires tardifs, ils me permettent de prendre le train des commentaires en marche. A ce propos, j'ajouterais à ce que je viens de lire que pour ce qui est du merchandising, Disney écrase Miyazaki (qui lui n'a jamais produit de suites hideuses pour le marché de la vidéo).

le nonox 08/05/2005 19:11

Commentaire très tardif... Pour l'analyse de peron, vous avez raison - suis fan des deux films. Le chateau ambulant revisite plutôt jules verne non ?

Balibaloo, Destroy me, I wanna be dirty 02/02/2005 19:49

Je me solidarise d'ess finalement -après une peur certaine, aussi, je l'avoue.
(C'est lâche, non? sans même entrer dans le débat... héhé...)

Dr Devo 02/02/2005 16:53

ess,
vous m'avez fait peur! Me voilà bien rassuré!
Dr Devo

ess 02/02/2005 16:20

ah bon sang, faut que je me relises avant de poster. mais enfin la réponse coulait de source : c'est sûrement pas Disney qui a garder son intégrité! Les dessinateurs du Jungle book s'étrangleraient, je suis sûr, dans les allées des actuels dysey world... alors qu'au contraire Miyazaki contrôle son musée... mais quid quand il sera mort?