LE JOUR DU FLEAU, de John Schlesinger (USA-1975) : Hollywood à la Masse

Publié le par Docteur Devo

(photo: "Bist du traurig ?" par Dr Devo)

Chères Dames, Chers Sirs,
 
Bon, il faut annoncer la couleur tout de suite. Tout d'abord, il va être assez difficile de parler de ce film de manière complète. Je ne savais pas du tout le sujet avant de le voir, et je l'ai emprunté à la médiathèque locale à cause des acteurs, Karen Black et Donald Sutherland, que j'adore tous les deux, sans savoir véritablement où je mettais les pieds, intrigué quand même par le titre certes, mais aussi par l'affiche originale, à la fois drôle, grotesque et inquiétante, mélange de nuances assez inattendues. Quel film pouvait oser se vendre avec une telle affiche ? Ça sentait gentiment le singulier. Et d'une. Deuxièmement, il va falloir vous prévenir : si jamais vous avez le DVD entre les mains (publié chez MGM, qui nous ressort de temps en temps des raretés oubliées sur un coup de tête), surtout, par pitié, surtout, ne lisez pas le résumé en quatrième de boîtier ! Il annonce un flash-back qui n'existe pas dans le film, et dévoile la fin. Une de ses qualités est sa propension à dévier lentement et à devenir autre chose, à s'imposer de manière inédite. Faire un article sur ce film sans dévoiler la dernière partie va être très dur. Mais je ne peux rien vous dire, et vous me remercierez à genoux, le jour où vous verrez le film, de ne pas vous avoir dit de quoi il en retournait, et d'être arrivés devant ce film comme l'agneau qui vient de naître. Même si l'intrigue ne dévoile pas de secret révélateur à la SIXIEME SENS, il faut faire le parcours du film, qui dialogue souvent avec le spectateur, et savoir la fin avant de le voir peut être désastreux car la posture de l'histoire et de la mise en scène est incroyablement gonflée, franche et hénaurme. Il faut rendre à ce film cette volonté de tout risquer sur le dernier coup de dés, et ce pari de proposer une telle conclusion qui ose affronter le ridicule, ou disons, qui prend le risque de l'être. Devant "l'incroyabilité" (je fais une faute qui est à la hauteur de cette fin, croyez-moi) de la dernière partie, il faut être vierge, s'y confronter et décider soi-même si cela est grotesque ou pas (ça paraîtra ridicule, mais on peut dépasser cette première impression et atteindre ainsi la sève du projet). Et puis, le film perdrait un enjeu considérable et sombrerait dans le syndrome du "bonnet de nuit" cher à Isabelle Huppert. Savoir le contenu de la fin, même vaguement, aplatirait votre vision du film et gâcherait les ouvertures nombreuses et constantes qu'il propose. Vous verrez, vous me léguerez entièrement tous vos biens par testament lorsque vous verrez le film, tellement vous serez reconnaissants à l'égard de Matière focale de vous avoir évité cette erreur fatale.
Quant à MGM qui ose mettre un tel résumé sur le boîtier de son film, c'est surréaliste ! Soit personne ne l'a vu depuis longtemps à MGM France, soit ils se foutent complètement de rendre à ce film son aura fabuleuse (et donc, ils s'en foutraient dans cette hypothèse de vendre ou pas le DVD, ce qui est assez plausible vu l'anonymat dans lequel le film est sorti). Et d'un geste majestueux du pouce, il appuya sur la touche ENTER, signalant ainsi un nouveau paragraphe qui marquerait à ses lecteurs que l'introduction, aussi délicieuse soit-elle, était bel et bien finie.
 
"Résumé", conclua-t-il dans sa tête.
Les années 30. William Atherton (acteur que je ne connaissais pas, vu aussi dans SUGARLAND EXPRESS de Spielberg) débarque à Hollywood. Il a été engagé par la Paramount, au département de Direction Artistique. Artiste graphique de talent et observateur attentif, il intègre une équipe de 5 ou 6 autres dessinateurs. Ils sont chargés de faire des dessins préparatoires qui serviront de bases pour les décors, les costumes, le cadrage et le look global des futurs films. Paramount, via l’un de ses producteurs exécutifs (John Hillerman, plus connu pour avoir joué le rôle de Higgins dans la série MAGNUM, ben oui, et ici très bon, avec une voix totalement douce, c'est étonnant), a embauché ces 6 dessinateurs mais n'en fait travailler qu'un à la fois (!), les autres s'occupant à faire des mots croisés dans leur bureau et à s'ennuyer ferme en étant payés à rien faire. [C'est l'Hollywood de l'âge d'or, industrieuse, surpuissante et ne rechignant pas à la dépense.]
William s'installe donc dans un petit regroupement de maisons-appartements, du style de ceux qu'on voit dans le MULHOLLAND DRIVE de David Lynch. Ce lotissement est uniquement occupé par des acteurs ou performers venus à Hollywood pour faire carrière : un vieux nain, une maman qui pousse son petit garçon de 10/11 ans à devenir la nouvelle Shirley Temple (horrible mais fabuleux personnage), vielles actrices à la retraite, etc. On croise même un couple d'esquimaux venus faire des extras pour NANOUK, et qui depuis sont restés là ! William fait aussi la connaissance de Karen Black, une belle fille blonde,  apprentie actrice qui fait de la figuration en attendant de décrocher un rôle, et qui vit avec son père, légèrement alcoolisé, ex-performeur de music-hall au chômage, et qui en est réduit à faire du porte à porte dans les villas luxueuses de Hollywood pour vendre des produits miracles ! [Rôle tenu par l'excellent Burgess Meredith, plus connu, malheureusement, pour avoir été l'entraîneur de Stallone dans la série des ROCKY !]. William tombe immédiatement amoureux de Karen, pourtant frivole et superficielle (tout le contraire de lui), grande flirteuse devant l'Eternel, mais qui refuse toujours les avances des garçons.
La chance ne tarde pas à tourner pour William, qui décroche rapidement sa première mission importante à Paramount : préparer la direction artistique du prochain Cecil B. DeMille, un film sur Waterloo...
 
LE JOUR DU FLEAU (en VO, THE DAY OF THE LOCUST, soit le jour de la sauterelle, parabole biblique plus ambiguë !) décrit avec une force certaine, sans vraiment en avoir l'air, le Hollywood omnipotent de l'époque, grand vecteur de rêves et bien sûr grand briseur d'espoirs. À travers le personnage de Karen Black, on découvre l'archétype de ce rêve que le réalisateur John Schlesinger décrit avec un talent littéraire quasiment, mais sans oublier de faire de la mise en scène, plutôt soignée, voire luxueuse. La première partie du film se déroule donc sur un ton plutôt doux, jouant un peu, mais sûrement, l'air de la nostalgie de l'âge d'or, et du rêve hollywoodien qui sommeille en chacun de nous. Après une ouverture assez majestueuse sur un plateau de tournage, Schlesinger, chose assez étonnante avec ce prédicat, dresse un portrait plutôt réaliste et pas forcément féerique de ce microcosme. Il préfère curieusement, donc, évoquer la vie quotidienne et banale de ces apprentis d'Hollywood, plutôt que de tresser les mailles dorées de la fascination qui sied souvent à la description de l'Usine à Rêves.
Karen Black, ou plutôt son personnage, est haute en couleur. En attendant de décrocher le rôle de sa vie, elle est dans la vie comme elle sera peut-être à l'écran, c'est-à-dire une sorte de pré-clone de Marilyn Monroe (le cliché de l'actrice blonde, et je parle ici du personnage de Marilyn plus que de la femme, justement !). Schlesinger fait bien les choses. La chronique de ces petites mains d'Hollywood est douce-amère, très légèrement ironique, et on sent bien qu'il suffirait de peu pour que le vernis se craquelle et dévoile une face plus morose. À travers la découverte du métier par William, on découvre aussi, mais seulement en surface, les occupations du tout-hollywood (nababs comme acteurs ratés), notamment la visite assez surréaliste et feutrée d'une très chic maison close dont on préfère ne pas imaginer d'où viennent les girls !
La mise en scène est donc soignée, avec une jolie photo et une très chouette direction artistique (un miroir en forme de cercueil par exemple), discrète mais personnelle.
 
Et puis il arrive quelque chose de très surprenant. Un personnage, Homer Simpson (!) (interprété par Donald Sutherland) arrive malgré lui dans le film (dans le rôle d'un ancien comptable, très éloigné des milieux du cinéma). Et là, en quelques plans, le film bascule, sans rien brusquer, dans une tonalité qui ne sera plus douce-amère. La séquence où Sutherland apparaît tire dans deux sens opposés (on ne sait pas s'il est en train de se faire arnaquer, et ce qui est véritablement en train de se passer). La scène suivante, incroyablement montée, toute en ellipses, fabuleusement impressionniste, installe comme mètre-étalon la tristesse et l'existence rongée de solitude de ce personnage. Indubitablement, le film a changé de ton. Enfin, une troisième scène (celle du feu de bois, avec son cow-boy de rodéo), bizarrement construite sur une série de plans rapprochés et frontaux, fait entrer définitivement cette fêlure presque fantastique  dans le métrage. C’est très impressionnant.
 
Le film a basculé dans une immense tristesse certes, mais il reprend quand même son cours. Sutherland s'incruste, plus ou moins malgré lui, dans le métrage, pièce rapportée qui en principe n'a rien à faire là, vampirisée par Karen Black. Le vernis ne cache plus vraiment la véritable identité de ce microsome : des gens qui finiront sans doute sur une voie de garage, ou qui le sont déjà, sans qu'on quitte cette douceur triste, à la différence près qu'on devine dans les interstices que ce film construit,  dans les ellipses générales de la narration et dans les visions subjectives de ce petit monde à travers le regard de William (le seul à réussir dans le bizness), que c'est un univers bien dur, même si feutré, cet Hollywood, espace de fascination aussi populaire et global que le nombre d'élus est désespérément minuscule face au nombre d'appelés.
Le vernis se fendille, la situation des personnages, sentimentale et professionnelle, n'est pas facile, les heurts sont nombreux, et malgré tout rien ne semble déstabiliser la marche tranquille et certaine des candidats motivés, et aussi de l'Industrie Cinématographique elle-même, qui tourne à plein régime. Rien ne semble, malgré les épreuves, atteindre cette bulle, ni la rudesse du climat social américain de l'époque, ni la politique chahutée de ces temps troublés. Les Etats-Unis sont une chose, mais Hollywood n'est qu'un état indépendant, une enclave dorée.
 
On est bien loin cependant des cycles de fascination / décadence fitzgeraldien  et tavianesque du style DERNIER NABAB, tant c'est le quotidien, banal mais pas forcément tranquille, qui est décrit ici, de manière, il faut bien le dire, pas forcément naturaliste, le film ouvrant notamment des béances énormes derrière les ellipses, comme par exemple cette séquence proprement ahurissante de radio-évangélisme qui débute, comme souvent les grandes scènes de ce film, comme une séquence onirique, alors que nous sommes en pleine réalité, subjective certes, mais palpable et tranchante comme un rasoir. Pas de fascination nostalgique chez Schlesinger, mais un sens aigu d'une certaine violence, encore une fois feutrée, anodine, où le grotesque, la passion, et la vie simple se mêlent naturellement. Pas non plus de scénario dans le style "grandeur puis décadence du grand Hollywood", même si on en est, théoriquement seulement, très proche. C’est bien plus fin que ça, beaucoup moins pétri de l'hollywoodisme de ce genre de films, et incroyablement plus touchant. Exit donc les Altman et les Taviani.
 
Et puis il y a cette hallucinante dernière partie, parce que la sauterelle est dans le fruit, si j'ose, ce fabuleux retour de boomerang qui donne à ce film pas vieux certes (mais bon, déjà trente ans quand même !), une incroyable actualité. Fascination de la masse (dans laquelle le film souligne avec nuance que les travailleurs d'Hollywood, comme les spectateurs, en font partie... Quelle intelligence !), dérapage de la Société dans son entier, tout y est. Le grain de sable finit par révéler ce qu'est NOTRE société, détruisant le mythe de la bulle, et l'heure absurde des comptes vient avec une logique malheureusement implacable, révélant ce que sont nos sociétés développées : fascination du spectacle, horreur intrinsèque du groupe dévorant l'individu, et consommation au final, même si le mot n'est jamais prononcé. La société est anthropophage, le Groupe est construit sur une bestialité non-humaine, ou trop humaine, et une situation inattendue de tension fait ressortir non pas nos instincts les plus bas (puisqu'il s'agit quand même un peu de ça), mais nos propres fondements, notre nature intrinsèque ! Quelle horreur ! L'incident nous dévoile, chacun pour sa peau, et dévoile deux vérités encore plus grandes, et d'une lucidité terrifiante, deux scoops en somme : nous sommes fondamentalement fascistes et totals, d'une part, et d'autre part, l'artiste dit ce qui est en train d'arriver, ou plutôt ce qui va arriver, sans forcément s'en rendre compte. Il ne dépeint donc pas le milieu qui l'entoure (cinéma du réel, mon beau cliché) mais bien malgré lui le futur le plus inéluctable ! Tout était vrai, mais nous lisions la partition à l'envers, confondant le début avec la fin. Hollywood, société du spectacle, c'est bien et définitivement chez nous à Hollywood, chez nous en Amérique : corruption, écrasement de l'individu (notamment le rôle fabuleux de cette femme avec des lunettes dans la scène finale, qui apporte la nuance sans en faire un message, sans complètement insister, comme en passant pour ceux qui ont encore envie de voir malgré le chaos ; le personnage le plus anonyme du film (c'est une figurante du film de Schlesinger) mais aussi l’un de ses plus importants), vols, meurtres, tu tueras ton prochain pour t'en sortir, guerre, totalitarisme en prévision, etc. Le Mal est absolu et technique.
 
La force du JOUR DU FLEAU est absolument fabuleuse, non pas qu'il nous écrase et nous ratisse comme un gigantesque rouleau-compresseur, mais parce qu'au contraire, il pique une simple aiguille à l'exact endroit du cœur, dans cet atome abyssal, ce trou noir que laisse la Masse dans l'individu. C'est l'Apocalypse avec la précision d'un chirurgien.
Tous les risques sont pris par Schlesinger, poussant son désespoir dans les derniers retranchements, offrant un film finalement baroque, outrancier, prenant le risque du ridicule, de l'absurde et de la logique, jusqu'à détruire physiquement le film (c'est montré à l'écran !), dans une mise en scène de plus en plus iconoclaste. C'est, en fait, la définition même du cinéma du réel, le seul qui vaille, le seul vrai cinéma du réel : celui qui prédit (j'insiste), celui qui défigure, reconstruit, déconstruit et jamais ne dépeint, celui qui touche à la composition même du cœur humain ou de l'âme humaine.
 
La mise en scène est à la hauteur de l'enjeu. La photographie de Conrad Hall est très belle, notamment en extérieur, et même d'un soin maniaque sur certaines séquences (celle du radio-évangélisme, par exemple), le cadre est sublime et souvent original. Le son avance tout en nuances, et encore une fois, le montage, diaboliquement efficace avec ses airs de ne pas y toucher, révèle de superbes ellipses. C'est vraiment un travail passionnant et passionné. Quant à la dernière séquence, elle est extraordinaire, complètement ahurissante, sans doute l’une des scènes les plus sauvages du cinéma. C'est un moment extraordinaire, d'une puissance folle, qui vous touche, incroyable paradoxe, au plus profond de votre intimité de spectateur. Il est même étonnant que ce film, rien que pour cette séquence, ne soit pas cité plus souvent. C'est d'une noirceur extraordinaire, bien rare dans un film de studio.
Schlesinger est un esthète, on le savait à travers son très beau mais inégal LES ENVOÛTÉS (avec Martin Sheen, film aux cadrages et au son très travaillés). Je ne jugerai pas ici son MACADAM COWBOY que j'ai vu étant très petit, et qu'il faudrait regarder une nouvelle fois avec des yeux adultes. C'est aussi un très bon directeur d'acteurs. Les acteurs vont très loin, tout à tour nuancés ou outranciers, toujours dans un travail au scalpel. William Atherton est très bon, et son visage dans la dernière séquence sera imprimé sur votre rétine pendant pas mal d'années. Karen Black, une fois de plus, est extraordinaire. Là aussi, rengaine connue, il faudrait quand même lui rendre hommage et reconnaître cette femme comme une des plus grandes. [Elle était très bonne aussi dans le dernier film dans lequel je l'avais vue, le beau HOUSE OF 1000 CORPSES réalisé par le hard-rockeur Rob Zombie !]. Bref, LE JOUR DU FLEAU, terriblement humaniste, est très éprouvant, certes, mais c'est effectivement un film dont il ne faut surtout pas faire l'économie. Un grand film.
 
[Curieusement, George Romero semble avoir vu le film, véritable cousin, curieusement, de son ZOMBIE réalisé quatre ans plus tard. C'est particulièrement flagrant dans certains enchaînements de plans, et dans certains cadrages.]
 
Apocalyptiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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norla 03/01/2015 13:35


Commentaire quelque peu décalé, depuis 2005. Visionné ce film par hasard, chez un copain, le choc. un OVNI du cinéma, le cinématographe à l'estomac, hollywood (métaphore du genre humain) au
vitriol, j'en passe ... votre commentaire ex-cel-lent. Puis je me permettre d'ajouter ce qui me paraît plus qu'un détail : l'action se passe en 1938. Année de l'anschluss, Schlésinger est juif,
Hitler en arrière plan dès les premières images, les 12 plaies de l'Egypte : on l'on comprend que les méthodes fascistes : mépris, humiliation, sadisme, ainsi que la scène sacrificielle finale du
bouc émissaire font référence précise à la catastrophe apocalyptique qui s'annonce. Ces quelques remarques pour un film comme un coup de poing à l'estomac qui m'a laissé K.O.

abadidon 21/09/2005 20:50

Cher Dr Devo,
Vos désirs font désordre (ha-heu) j'ai modifié votre adresse dans mes liens. Au plaisir de vous lire et patati et patata...

Sire Petit Séb 21/09/2005 19:25

Le " sir" au début de l'article, c'est pour moi !! lol !!
Toujours des articles de haute facture...
Félicitations