LILA DIT ÇA de Ziad Doueiri : les meilleures intentions

Publié le par Dr Devo

Chers Amis,

Mon périple dans le cinéma industriel (voir article d'hier) continue. Curieux Ziad Doueiri... Curieux personnage et en même temps pas tant que ça... Mais on verra ça plus tard. Dans ces affaires-là, il faut savoir ne pas faire les choses n'importe comment.

"Lila Dit Ça" raconte l'étrange rencontre entre Chimo, un jeune, avec Lila, jeune aussi mais déroutante, car moins jeune que Chimo, plus "mûre" sur les choses de la vie. Ils se rencontrent comme ça, sans rien, simplement, et très vite le verbe fourchu de Lila prend le dessus, quasi-immédiatement en fait. Ils parlent encore et encore. Et de quoi ils parlent? Ils parlent de sexe. Enfin, surtout Lila, Lolita pulpeuse, ange ou démon, es-tu ange... ou démon, candide ou provocante. Sans doute les deux. Une passion naît, et malgré le Verbe très en chair de Lila, et les réponses sincères de Chimo, peu d'effleurement et de caresse, si on excepte une sulfureuse et très digitale ballade en solex, qui sera le point de départ de tout, une sorte de "postambule" (le début est ce qu'aurait pu être la fin). Mais après, place à la passion et au Verbe. Chimo apprend à analyser ses sentiments, chavire pas mal, et se déchire d'avec sa bande copain, dont un furax de ne pouvoir lever la minette, ni même lui parler, ni rien. Trahison en filigrane. Passion sur le devant. Et corps pulpeux en avant-scène. Nous sommes à Marseille.

Hopopopop! Je te vois venir le Marquis, Pape de Toutes les Cinéphilies, et néanmoins ami (et bientôt collaborateur de ce site ?), je te vois venir. Marseille oui, mais Pagnol, fort heureusement non. Nous ne sommes pas dans le théâtre filmé (quoique). Précision technique.

Que dire? Permettez-moi de vous raconter un peu le pré-générique. Le film sera commenté de tout son long en voix-off par Chimo lui-même. Il couche au moins ses mémoires sur le papier, dans le but, lui qui n'a jamais lu un seul livre jusqu'au bout (dixit), d'en écrire un, justement, de livre. Premier plan avec ce fil vocal sur les toits de Phocée, petite cabane au-dessus de l'immeuble où il fait bon s'enfermer pour réfléchir et créer. MMMmmmm... Déjà vu ça, sans doute... La thébaïde au-dessus du monde. On ne va pas se fâcher pour si peu. Deuxième plan en caméra panotante, intérieur cabane, exposition décor. Joliment foutraque la cabane à l'intérieur, la caméra glissée et passe nonchalamment sur le volume de chez Folio, négligemment posé sur un tabouret ou une table, je sais plus: "L'Avalée des Avalées" de Réjean Ducharme. Mr Ziad Doueiri, là, vous m'avez scié!!! A peine une minute d'écoulée, et voilà Réjean Ducharme, l'Oublié des Oubliés, poète maudit, Gérard Manset du roman, qui débarque. Je suis sur le cul, non pas emporté par un lyrisme flamboyant, c'est un peu court, mais par la remontée inattendue de ce nom qui a toute ma sympathie et ma tendresse. A quel sauce, vais-je être mangé, se dit le bon Docteur? On apprend plus tard que le volume a été piqué dans le cambriolage d'un cash converter local. Détail réaliste, car je vois bien la plupart des lecteurs jeter le livre de la sorte contre dix centimes d'euros. Et complètement surréaliste car qui achète Réjean Ducharme. Personne.

La plupart d'entre-vous, et c'est bien normal, ne connaissent pas Ducharme. C'est un romancier fabuleux. Robbe-Grillet, Céline et Ducharme. Si jamais on ne doit que trois choses, ça peut-être ça. Abe Kobo aussi, sûrement et Arno Schmidt, bien sûr. Non, sans rire, cet écrivain québécois est immense. Ces Livres sont chez Folio. Vous allez être renversés. Ce n’est pas le plus dur à lire de la liste, et c'est un des plus lyriques. Si on avait bien rêvé à une adaptation de Abe Kobo par Cronenberg; de Arno Schmidt par un Greenaway ou par Margaret Tanaka, on rêve encore à la générosité d'un Blier pour nous adapter Ducharme... ou pourquoi pas sa compatriote Carole Laure, la réalisatrice sublime de "Plus Près du Sol"? (Carole, si vous me le permettez, vous avez toute mon admiration. Vous êtes une réalisatrice admirable. Spéciale dédicace.) J'exagère mais, sans blaguer, il est indispensable de relire Réjean Ducharme. Le Marquis, grand spécialiste de cet auteur, devrait nous faire un article sur lui. Je passe. Et me souviens avec nostalgie et émotion, de cette VHS assez pourrie où nous découvrions, le film "Léolo" du très décédé Jean-Claude Lauzon (quelle fabuleuse terre le Canada!), film qui est à la fois adaptation et non-adaptation de "L'Avalée des Avalées". Film sublissime, marquant dans un parcours de cinéphile et, encore une fois, oublié de tous. Mr Doueiri, merci pour la réminiscence.

C'est peu de choses mais ça fait plaisir. Retour dans la cabane. Chimo écrit sur un cahier clairefontaine volé à Prisunic, précise-t-il. Tu le sens? L'histoire peut commencer.

Malheureusement en ce qui me concerne, l'enthousiasme s'arrête la. Je suppose que l'adaptation du livre de Chimo, grand classique de la littérature érotique m'a-t-on dit (il se trouve que je ne connais pas ce livre, si j'ose dire), est assez fidèle. Dans ce cas, si l'hypothèse est juste, je crains que ce ne soit fort peu intéressant. L'érotisme supposé se révèle plutôt être une compilation touche-pipi (c'est un peu dur, je grossis le trait, mais c'est quand même ça à mes yeux) sans grand intérêt, trop lisible et énormément prévisible. Pas beaucoup de poésie là-dedans. Ça sent le Prisunic, justement, et peut-être même le vol de Prisunic de sentiments à trois balles. Non pas que le thème n'aurait pas pu être intéressant, non. Mais on peut légitimement s'attendre à ce que les sillons dessinés se creusent un peu, et révèlent autre chose que le trop simple "dépouillement" d'un "Je T'aime" trop tardif. [Je ne sais pas ce que j'ai, mais je pète la forme ce matin!]  En s'arrêtant en ce supposé (tout cela reste à prouver) bon chemin, on tombe dans le simplicisme, pas si éloigné de Pagnol, du coup.

Coté scénario, transposition et mise en scène, c'est la même chose. On emprunte des chemins connus, là encore, en dépit du fait qu’on n’a jamais mis les pieds, malheureusement, à Marseille. Le film s'embarrasse trop du contexte de ce quartier arabe, fausse contradiction, en terme de cinéma bien sûr, à la passion des deux héros. La "banlieue" (lieu fantasmé par tous les spectateurs) c'est morose, la banlieue c'est pas rose, et basta! Ça vise trop court, ou plutôt trop long, et ça infirme le reste. Un dépaysement de l'auteur lui aurait été sûrement profitable. Là aussi, la lecture du film devient naïve. Les dialogues, très écrits, ce qui est loin d'être un défaut à mes yeux, tombe à plat. Relire à ce sujet le deuxième paragraphe de mon article sur "The Grudge" où j'évoquais le dialogue dit de "la ferrari" qui ouvre la bande-annonce de "Lila Dit Ça".  Le reste est à l'avenant. Dialogues entre copains, dialogues avec les flics, dialogues avec le vieux dans le centre de transfusion... Ça ne va pas loin et ça ne révèle rien. Comme une impression de clichés déroulés au kilomètre. On est loin de Blier, par exemple, dont les dialogues de "Merci La Vie" ou de "Un, Deux, Trois, Soleil" faussement naïfs, ou vraiment d'ailleurs, ouvraient des abîmes de douleurs et de nuances. Je n'aime pas non plus les situations : cambriolage, les copains qui vont chez la pute (et encore un périphrasé "rouleau de printemps" pour désigner la prostituée asiatique... Que c'est court, même dans la bouche d'un personnage... On n'est pas dans "Taxi 2", quoi! Et comment oser enchaîner tout de suite après sur le cliché que vous dénoncez, Mr Doueiri, à savoir "Tous les arabes s'appellent Mohammed" pour paraphraser Fassbinder?), la tata incestueuse obsédée par le minou de l'ange (là aussi, sans relief, et c'est le moment qui m'a le plus dérangé... J'ai eu l'impression que l'on me forçait à regarder dans le trou de la serrure, comme un vieux dégueulasse, ce qui je suis sûr n'était pas le but en plus), la maman qui prend plus soin d'elle mais si finalement, la tata folle du sexe de l'ange, folle tout court et folle de Jésus, le prêtre débile, le coup de la Mercedes (expliqué malheureusement), la référence au 11 septembre, la maman femme de ménage... à la mairie, etc... La coupe est pleine. Ça, en plus des dialogues en forme de "Ferrari tombée dans la décharge", c'est beaucoup trop, et au final c'est n'importe quoi.

En ce qui concerne la mise en scène, pas de quoi remplir mon estomac bien vide non plus. Bon, soyons quand même justes, il y a une certaine volonté de faire quelque chose. Mais là aussi, ce n'est pas renversant, même si c'est, heureusement, un peu moins indigent que le scénario ou les dialogues. C'est quand même bien mieux que la non mise en scène des "Soeurs Fâchées", où là c'est le grand n'importe quoi. Mais, il n'y a pas grand-chose à manger encore une fois. Arrêtons, messieurs les réalisateurs de coller des transitions musicales partout (ici la scène initiatrice qu'est celle du scooter). Musique electronicaca anonyme et affreuse pour cette relecture de "Jules et Jim"(un peu incompatible, je crois avec Réjean Ducharme, d'ailleurs). Encore une fois que des gros plans, flottants ceci dit, dans les dialogues entre les deux héros. Et ce plan hommage, à la fois anti et pro DePalmesque, avec la mobylette qui tourne. Ce n'est pas beau, tout comme les axes et cadres de la séquence en scooter. Le reste est anonyme je crois. Ziad Doueiri est le "first assistant camera" de Reservoir Dogs, Jackie Brown, et Pulp Fiction. J'ai lu quelque part que ce terme de premier assistant caméra, avait été traduit dans un article par cadreur. De deux choses l'une. Soit Ziad Doueiri était vraiment le cadreur de ces trois films, et dans ce cas, si c'est lui qui a cadré son propre film, c'est vraiment lamentable, et si c'est un de ses assistants, ce n’est vraiment pas bon. Soit, deuxième hypothèse, "First assistant camera" ne désigne pas le cadreur, ce que je comprendrais mieux. Dans tous les cas, on aurait aimé une mise en scène plus élaborée, plus stricte et plus "baroque" (moins sage) pour filmer un métrage qui se veut dans la lignée de "Léolo". Chose impossible à approcher, sans parler d'égaler, tant "Lila dit Ça" n'allie pas l'audace, la simplicité, l'épure et le baroque, cocktail paradoxal certes, mais fondateur qui donnait à "Léolo" de Jean-Claude Lauzon tout son charme. Comme dirait le poète : "On est loin des amours de loin. On est loin des amours, de loin. On est loin..." Et dans les intentions et dans la forme.

Radicalement Votre,

Dr Devo

PS: la "Chanson de la Semaine" arrive cette fin d'après-midi...  

 

Publié dans Corpus Filmi

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Commenter cet article

Uso Dorsavi 23/02/2005 13:56

Qu'est-ce qui est lamentable? Que quelqu'un ne partage pas ton enthousiasme pour un film que tu as aimé? Oui. C'est un peu court. Vous balayez une critique détaillée et argumentée sans avancer le moindre argument en faveur du film : si vous l'appréciez tant, défendez-le intelligemment au lieu de cracher comme des mômes sur ceux qui ne sont pas de votre avis.

Dr Devo 23/02/2005 11:54

Nayla, il est évident que je n'ai rien conte la mobylette! Sinon, nous sommes ici entre amis, et bien sûr l'avis exprimé dans cet article n'engage que moi. Les commentaires ça sert à ça. Amicalement, Dr Devo.

nayla 23/02/2005 10:22

Dr Devo! votre commentaire est lamentable! 1 conseil! un petit tour a mobylette vous fera du bien!!!

pas d'accord 07/02/2005 00:08

j'ai été conquis par le film.
cette analyse masturbatoire me fait de la peine.