MOI, TOI ET TOUS LES AUTRES, de Miranda July (USA-2005) : Splendouille vs kitsch

Publié le par Docteur Devo



(photo : "Et à chaque fois que je vois un escalier, je pense à toi" par Dr Devo)

Chères Sœurs, Chers frères,
 
Reprenons le cours de nos aventures après l'interlude musical que je vous ai imposé hier... [Ça a plu à quelqu'un, KAVALIERE ?] Nous nous étions arrêtés à KEANE de Lodge Kerrigan, que nous congédiâmes fermement mais avec douceur, car nous avions très faim et que notre ventre était encore vide. Et avant d'attaquer les deux ou trois films sérieux qui approchent sur mon agenda (suspense...), je me suis dit qu'il serait temps que quelque chose d'un peu excitant sorte, parce que là, je n'en peux plus. Réflexe d'enfant gâté bien sûr, ou conséquence d'une nourriture trop riche en trois semaines. LE JOUR DU FLEAU, dont je vous parlais, hantait le bon docteur comme un spectre lugubre et déchirant (quel film !). Le lendemain, j'ai quand même vu THE CARD PLAYER, de Dario Argento : quel brio, et surtout quelle malice ! On oublie de dire, avant de l'enterrer, que ce film est d'une espièglerie et d'un humour absolument remarquables ("Croire à une histoire de serial killer en 2005, c'est comme croire que le Yam's est un jeu de stratégie !", me suis dis-je, si je veux, pendant le film). Beau sens du détail également. Dès que j'ai vu que le policier qui se ballade avec un caméscope dans le commissariat (Que c'est drôle !! C'est le peintre qui va au musée regarder les gens qui regardent son tableau !) plaçait sa caméra hors du champs haut, j'ai su que c'était la partie de poker la plus importante. Et le bar où va le jeune prodige ! Sensationnel, non ? Très bon film. Et les prochains seront délicieux, maintenant qu’Argento sait qu'il ne retrouvera jamais son public (qui lui crache à la gueule en général). Tu ne vas pas avoir beaucoup d'amis, Dario, mais on sera de ceux-là ! [Stefania Rocca est formidable, ajouta-t-il in petto, en buvant une gorgée de café trop tiède.]
 
Bon. Ce sera MOI, TOI ET TOUS LES AUTRES de Miranda July, dont j'avais vu l'innommable film-annonce. Encore un truc art et essai, une grande nunucherie nostalgique et fleur bleue, Harlequin pour semi-intellos avec histoire d'amour breluche avec des gens moches, bref, que du propre à rassurer les petits bourgeois de spectateurs ("Ces laids sont touchants et drôles !"), en attendant le Patrice Chéreau. Bref, je rentrais d'humeur lucide, pensais-je, anticipant par avance mon sentiment de supériorité et de déception.
On a beau être un vendredi après-midi, c'était bien vide, avec seulement quatre sièges occupés. En même temps, la chose passait en VO pour faire la nique au cinéma art et essai juste à côté. Ça commence bien, voilà ce que je me dis quand apparaît le logo signalant, en début de film, que le métrage a remporté la caméra d'or à Cannes. Quelle horreur, j'aurais dû aller voir MR & MRS SMITH (qui passe encore !), pensais-je.
 
Miranda July est une drôle de bonne femme. Son métier, c'est taxi pour vieux. Et dans son appartement, son loisir, c'est de filmer des photos sur son caméscope puis de doubler la bande avec des dialogues qu'elle réenregistre par dessus avec un petit micro (en passant par la sortie son de sa télé, ce qui est très drôle, pour pouvoir jouer sur les aigus et les graves !). Bref, son dada, c'est la vidéo et le Kitchen-Movie (que je pratique moi-même d'ailleurs... Le Kitchen-Movie, c'est le cinéma que font les gens qui tournent leurs films chez eux, dans leur cuisine ou dans leur chambre, et qui assure toute la fabrication du film de A à Z en toute autonomie... et sans budget !). Une douce rêveuse, juste un tantinet fofolle, mais c'est très léger...
John Hawkes est marchand de chaussures dans un shopping-mall. Récemment séparé de sa femme (j'ai déjà vu cette actrice noire quelque part...), il emménage dans une nouvelle (et assez piteuse) maison avec ses deux enfants : un de 14/15 ans et l'autre beaucoup plus petit. Hawkes, lui, est assez fou-fou et complètement à la dérive sans en avoir l'air. Il rêve que quelque chose se passe, et la vie quotidienne a tendance à le déborder un peu. Pendant ce temps, ces deux gamins vont tchater sur les forums pour adultes !
Miranda emmène un de ses vieux clients acheter des chaussures. Entre elle et John, une espèce de coup de foudre bizarroïde a lieu...
 
Je suis un peu désolé, mais je ne peux pas vraiment faire mieux. À l'instar du polémique COLLISION dont nous avons parlé la semaine dernière, MOI, TOI ET TOUS LES AUTRES est un film choral, mais avec un nombre de personnages plus réduit, ce qui peut empêcher le scénario de tomber dans une sorte de grandiloquence cosmique ! En tout cas, il est difficile de décrire comment se sont passées les choses.
Le film s'ouvre sur la séquence de doublage vidéo, qui déjà est la colonne vertébrale du film annonce ("I'm gonna be free, I'm gonna be free..."), et tout de suite, c'est très horripilant, et je me dis, amis, qu'est-ce que je fais là, c'est quoi ce machin tout rose, c'est quoi ce kitsch cucul, homondieumondieumondieu, sortez-moi de là. Heureusement, ça ne dure pas longtemps. Je me dis que cette Miranda July a un sacré look, qu'elle a vraiment chargé la mule en mettant des ceinture supra-fines sur ses chemisiers de satin rayés des années 80 ! Puis vient la scène du poisson rouge, qui m'a donné envie de hurler (un poisson rouge qui est coincé dans son sac sur le toit d'une voiture... Si la voiture accélère ou freine, il tombe sur la route et meurt ! Tu le sens, le symbole qui monte ?), c'est pas vrai, elle charge quand même. La grosse métaphore de la vie à deux balles. Et en plus, elle se met à prier pour le poisson ! Je suis les chez fous, me dis-je.
 
Le problème, c'est que... Je n'aime pas du tout le kitsch. Pas du tout. J'adore l'incongru, le malpoli et le surprenant, mais alors le kitsch, non désolé, je ne peux pas. C'est pour ça que je n'aime pas : la movida espagnole, Claude François, François Ozon ou le revival Casimir. Pour moi, le kitsch est une opération de groupe. C’est comme chanter dans un stade, je ne peux pas, c'est au-dessus de mes forces.
 
Ça commence fort, me dis-je. Dieu merci, ça se calme ensuite, au moins un petit peu. Je me dis alors qu'on voit vraiment que c'est du cinéma, que c'est fait avec trois bouts de machin, que rien ne colle vraiment, qu'on sent les coupes dans le moindre champ / contrechamp, que des fois la lumière est rigolote et d'autres fois complètement laide, etc. Et puis, n'est pas Hal Hartley qui veut, me dis-je.
La moitié des situations sont quand même attendues. Peut-être même toutes. Et puis cette musique low-fi est un peu trop frimeuse, il aurait fallu mettre du Solex (colleuse de samples néerlandaise avec une voix qui devrait être plus qu'irritante, mais qui par miracle fait un élégant contrepoint à la musique ; j'en rajoute deux dans le FocaleBox pour vous montrer). Tiens, qu'est-ce que je disais, on commence par du low-fi, et dès qu'on peut, on place un gros thème à la Air-Coppola qui, eux, avaient déjà piqué plein de choses de mise en scène chez Peter Weir (dans son PIQUE-NIQUE À HANGING ROCK), etc. Ce thème, ce n’est vraiment pas juste, c'est dégueulasse.
 
Et puis, mine de rien, on reste dans la salle, et mine de rien, on ne trouve pas le temps si long. Ben alors, que se passe-t-il ? C'est assez dur à dire. On va commencer par le tangible. La mise en scène ne casse pas trois pattes à un canard. Le montage est classique. La lumière est inégale, mais avec de beaux moments. Question cadrage, en général, ce n’est pas extraordinaire sans être complètement infamant. La musique est peu énervante, surtout dans le thème principal. Voir plus haut. [Un ou deux passages sont quand même assez ratés, pour des raisons purement techniques, comme la conversation sur le trottoir où John et Miranda discutent longuement).
Ce qui est assez troublant, outre l'espèce de constance de la direction artistique à enlaidir, et volontairement, les personnages (décors et encore plus vêtements et maquillages), c'est l'incroyable côté bébête, et pour ainsi dire "idiot", du tout. C'est à la fois complètement calculé (dans le sens ou le cinéma "dit indépendant" a aussi ses moyens de racoler), et complètement stupide, tellement stupide qu'on se dit : "Non, c'est pas possible, elle ne va intéresser personne avec ce truc, elle est en train de se ridiculiser, ça ne plaira à personne" ou "c'est complètement concon" ou "elle a quel âge, 14 ans ou 40 ?". C'est un film idiot, dans le sens où Miranda July semble complètement inconsciente.
Au fur et à mesure, et même si certains de ces moments ne sont pas particulièrement stupéfiants d'originalité, certaines scènes trouvent complètement leur rythme (bizarre !) et s'avèrent même assez pertinentes. Ce sont principalement les passages sur le tchat des enfants de John, qui excitent des mecs sur les forums ! Choses qui devraient être d'un glauque immonde, mais sont doucement curieuses. Cette partie du film se terminera de manière absolument splendouillette et inattendue. Les autres passages les plus intéressants concernent tout ce qui touche à la galerie d'Art Contemporain. Tout cela est extrêmement drôle et touchant. Peut-être la présence de Tracey Wright dans ces scènes y est pour quelque chose. [D'ailleurs, cette actrice-là, je la connais, mais d’où ?] L'Art est un piège, fait pour les gens beaux et riches, où plus que tout ne compte que l'apparence. Ces passages sont richement illustrés, sentent sans nul doute le vécu, et malgré leur grande naïveté, font passer des idées toujours agréables à entendre (le papier de hamburger qui va un peu plus loin que le célébrissime exemple du radiateur, la séance diapo, la scène d'ascenseur, la cassette de Miranda...). Tout cela est vraiment bien, notamment cette vidéo avec le ghetto-blaster. [Le seul défaut de la partie "contemporaine" est sans doute la vidéo finale qui est exposée, et qui n'a vraiment pas l'air bien du tout. Je préférais justement le ghetto-blaster !]
Il finit donc, par intermittences seulement, par se dégager une sorte de tendresse complètement cucul, un peu gênante, mais entrecoupée par des passages d'une noirceur inattendue (le tchat, la petite voisine, la scène d'ascenseur, etc.). La laideur globale de l'ensemble finit par avoir une espèce de charme, loin de la guimauve léchouillée que semblait nous promettre l'affiche.
 
Et puis il y a quelques acteurs très bons. Notamment, exceptions qui confirment la règle,  les enfants, vraiment chouettes (à part la scène de la chanson dans la rue, mais que voulez-vous, il faut toujours une chanson lyrique dans un film art et essai !). Mention spéciale à l'extraordinaire petite fille obsédée par les ustensiles ménagers : beau personnage, et bien joué. Tracey Wright est sensass'.  Quant à Miranda July, c'est un peu les montagnes russes : on ne sait pas si elle est irritante ou pas, si elle ne se paie pas un peu notre tronche ou pas... Je vous laisse juges, mais...
 
Au final, même si on sent par moment le calcul (ou on croit  le sentir), on peut être assez conquis ou réjoui de voir un film qui semble également se foutre de paraître smart ou pas, et qui ne pose pas la question de savoir ce qui est laid ou pas, ce qui est idiot ou pas. Une sorte de franchise, mais totalement fabriquée. C'est très bizarre.
 
En tout cas, j'ai passé un excellent moment (après 5 minutes éprouvantes, quand même !), à me laisser glisser là-dessus. Peut-être aurais-je peur de dire : c'est peut-être bizarre, mais c'est cent fois moins prévisible que le Lodge Kerrigan ! Scandale ! Bref, j'ai malgré moi choisi mon camp. Kerrigan est sans nul doute un type plus intéressant que Miranda  July, infiniment plus doué aussi sans aucun doute, mais n'empêche... Allez, MOI, TOI ET TOUS LES AUTRES, ça m'a fait rire ! Je sais que les gens vont l'aimer pour de mauvaises raisons sans doute, et je culpabilise, mais il n'empêche, ça m'a fait marrer ! Voilà, c'est dit, ça va mieux !
 
Et puis un film qui dit que l'art, c'est pour les débiles, et que ça ne se fait bien que dans sa chambrette ou dans sa cuisine ne peut pas être totalement malsain !
 
[Parce que ça, c'est être vraiment indépendant. Quant Télérama fait un dossier sur le cinéma des "fauchés" et des indépendants, ça me fait rire. Entre TARNATION, produit par Van Sant, et CAPTAIN SKY ET LE MONDE DE DEMAIN où le réal' sans le sou a fait, dit la légende, son film soi-disant tout seul (quelle que soit la qualité du film, d'ailleurs) mais a quand même réussi à engager Gwyneth Paltrow, Jude Law et Angelina Jolie... C'est louche, non ? En vérité, ces gens-là sont déjà installés. Ce n'est pas du cinéma fauché ou indépendant ! C'est faux : ces deux mecs-là ont déjà reçu le soutien d'investisseurs, et ce sont des pros ! Par contre, si moi je fais un film dans ma cuisine, je peux vous assurer que, même si le scénario est bon, Paltrow ou Law ne viendront jamais tourner dans mon appartement ! Or, MOI, TOI ET TOUS LES AUTRES rappelle quand même que le cinéma, on peut en faire dans sa chambre ! C'est très agréable à entendre... Mais qu'on arrête de nous bassiner avec ces soi-disant petits prodiges venus de nulle part, parce que le système n'a aucune envie de les financer. Ces gens-là sont des pros qui ont réussi à vendre un projet, et non pas des petits génies qui ont réussi à percer avec leurs seuls moyens et talents. Ce qui, d'ailleurs, n'empêche pas que leur film soit bon ou mauvais. C'est un simple constat. Voilà tout.]
 
[Encore une parenthèse. Je ne vais pas vous le dire, mais ce que font les deux garçons de John sur les chat-rooms est... assez hallucinant. Et la conclusion de cette partie du film vaut son pesant de cacahuètes ! C'est excessivement drôle. Je soupçonne Miranda July de n'avoir le fait que pour raconter cette histoire !]
 
Tranquillement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Roxanne 30/09/2005 21:07

Alors,là,je m'insurge!!!!Tu es contre le "revival Casimir"???Et les petits moutons,alors????