LE FILMEUR, d'Alain Cavalier (France, 2005) : la malice Kavaliere !

Publié le par Docteur Devo

Photo : "Le Pôle (hommage à Olivia Adriaco)" par Dr Devo

Chères Spectatrices, Chers Spectateurs,
 
Matière Focale, le site rien que pour vous, est plus que jamais une terre de contrastes. C'est pour ça que tous les matins, il fait bon se mettre au travail, dans un réflexe hallydaysque, et tel Sisyphe. Hier, érotisme inédit et japonais, et avant cela, animation japonaise de science-fiction et polar pulp américain. Tout cela entre des chroniques de SAN KU KAÏ (en forme d'hommage à Allen Ginsberg, quand même !). Tout est faisable ici, du moins en principe, et enfin, on peut parler du meilleur (Von Trier), de l'inédit (Schlingensief), du commercial, de l'art et essai : de tout, quoi, dans un même sac et dans un seul but, finalement : parler vraiment de cinéma. Dans la presse, ce refus du chapellisme mais sans chouchou, où tout le monde, bons et mauvais, commerciaux ou confidentiels, sont traités dans la même marmite, on n'en trouve pas. Sur internet, c'est un peu plus le cas déjà. Vous trouverez dans la rubrique LIENS d'autres sites, tous assez différents, qui œuvrent en territoire iconoclaste.
 
Retour en France. Ça n'est pas tous les jours, et d'une. Et se retrouver rassasié après un film français, ça arrive finalement peu. Est-on plus imbécile que les autres ? Non bien sûr, et on pourrait remplacer l'adjectif français par européen. Le niveau est assez médiocre en général, traversé ça et là par de brillants soleils (INNOCENCE, par exemple). Comme pour le marché américain, tout pareil, la somme de déchets est énorme, les USA ayant le léger avantage de n'avoir pas sous-estimé certains genres, aussi industriels soient-il, comme le film de college par exemple, formidable territoire de petites mais décisives expériences, et incroyable école de formation des acteurs. [C’est par l'absence d'un équivalent français du genre que nous avons un cheptel si pauvre en acteurs... J'en parlais récemment.] À part ça, on est chez nous en Amérique, comme le dit la formule extra-lucide souvent employée dans ces pages. En fin de compte, France, Europe, USA, tout ça c'est presque pareil, peut-être. C'est ça, après tout, être sans a priori. Et libre ! De toute façon, loin de tout sectarisme, ici, tout le monde est nourri pareil, à l'aune d'une seule échelle : poésie über alles !
 
Mais ne faisons pas grise mine. C’est comme ça, c'est notre donne. Ce n'est pas spécialement révoltant. Et on arrive bien sûr à voir des choses belles ou au moins sympathiques, en étant un minimum curieux (ou fortuné, dit ma petite voix intérieure, le cinéma étant quand même un sport de luxe !).
Retour en France, donc. Par moments, quand l'esprit cesse d'être lucide (quand on est un peu énervé, par exemple), on se demande vraiment qui fait avancer le schmilblick en France. Qui essaie d'aller défricher de nouveaux territoires, qui se risque ? Ben, y'en a pas des masses, mais il y en a. Je faisais le compte en allant chercher mon journal tout à l'heure. Voici ma playlist, comme qui dirait... [Au fait, ça vous plaît, ma musique dans le Juke Box à droite ?]
 
Dans les petits jeunes, Philippe Grandrieux, véritable miracle ambulant qui semble remettre toujours en jeu sa mise. Chapeau. Gaspar Noé. Sa compagne Lucille Hadzihalilovic, réalisatrice de INNOCENCE, sans doute un des plus beaux films de l'année (avec J'ADORE HUCKABEES, bien sûr, que je n'avais pas cité depuis longtemps, et que je laisse tomber ici, comme par hasard, comme un billet tombé par inadvertance de ma poche, pour que vous le ramassiez, comme une sorte de don faussement involontaire, la classe !). Bruno Dumont, bien sûr, dont je n'ai toujours pas vu TWENTY-NINE PALMS. Et dans les vieux sorciers, les époux Straub, loin devant, loin... Robbe-Grillet, l'imbécile, est en retraite, ce qui est fort dommageable car c'est sûrement l’un des plus grands réalisateurs que nous ayons. Blier aussi, tiens, qu'on enterre vite, je trouve... Il y en a sûrement quelques autres... Ils m'excuseront.
 
Et puis, parmi les joyeux brigands de grands chemins, il y a le petit père Cavalier. Lui aussi est évidemment aux avant-postes. Je me suis précipité avec lenteur sur LE FILMEUR, sorti mercredi dernier, en me disant que, cette semaine, il allait soit disparaître de l'écran, soit avoir deux horaires de projection tout pourris, et bien sûr ça n'a pas loupé. Dans la ville où j'exerce, il est passé de 5 séances à 2 séances par jour ! [Le nerf de la guerre, c'est vraiment la distribution, plus que jamais. Que votre cinéma s'appelle "art et essai" ou "commercial" n'a strictement aucune importance.]
Et c'est marrant pour moi de voir ce film à ce moment précis. D'abord parce que je suis en train de monter un de mes kitchen-movies, qui n'est pas basé sur la même démarche que le film de Cavalier (Kavaliere ! Kavaliere ! Ecoutez de toute urgence sur ce site la chanson de Die Tödliche Doris, à droite dans le juke-box), mais qui est un lointain cousin en quelque sorte, car il s'agit de récupérer de vieilles cassettes... Non je ne dis rien. Je garde la bonne idée pour moi. Et puis, ce n’est pas fini après tout. Passons.
Autre bonne raison de voir ce film à ce moment-là, c'est mon récent article sur le beau FREAKSTAR 3000 de l'allemand Christoph Shlingensief, dont je vous parlais l'autre jour. Allez jeter un œil au début de l'article. Je me plains de l'incroyable médiocrité du monde du documentaire, et analyse les simples raisons structurelles qui clouent le genre dans la grisouille. Et d'une.
Et puis, je défendais le principe de base du Kitchen-Cinéma dans mon récent article sur TOI MOI ET TOUS LES AUTRES. Une caméra, un logiciel de montage, et c'est parti. Le cinéma n'est vraiment plus une question de moyen (à condition de faire le deuil de pouvoir en vivre).  Si on peut faire un film comme THE AVIATOR, sombre bouse, on peut évidemment faire mieux dans sa cuisine, chez soi.  Et ce n’est pas vous, Alain Cavalier, qui allez me contredire, hein ?
 
[J'entends déjà des gens protester, à juste titre : "Oui mais moi, ce que j'aimerais, c'est faire des films d'invasion extra-terrestre, et ça, Docteur, dans sa cuisine, on ne peut pas le faire !", ce à quoi je réponds "Faux !", bien sûr on peut le faire. Allons, un peu de réflexion. Non ? Vous ne voyez pas ? Bon, alors allez chercher le passage sur l'exemple de l'ambulance dans le beau livre de Robert Bresson, NOTES SUR LE CINEMATOGRAPHE, même si on n'aime pas les films du bonhomme d'ailleurs, ce livre est forcément le meilleur livre écrit sur le cinéma. C’est d'ailleurs le seul que j'aie lu, et je soupçonne que ce soit le seul vraiment utile !]
 
Sous ses airs très sérieux, Cavalier est un type complètement foufou. Il se ballade avec son caméscope mini-DV absolument partout ! Et il filme, filme et filme tout, sans jamais s'arrêter, sinon pour dormir. Et encore, je le soupçonne d'avoir des insomnies exprès. Et ça fait un moment que ça dure. LE FILMEUR est le résultat de cette prise de notes vidéo. Le principe est simple mais gonflé. Il s'agit de compiler, en quelque sorte, dix ans de captation vidéo en un peu moins d’une heure et demie. Et Cavalier s'y prend d'une drôle de manière. Toujours dans l'entre-deux, il nous met dans une drôle de position : on hésite en effet à dire si le montage est chronologique ou pas. Et on ne peut pas dire qu'il soit thématique non plus ! En fait, je le soupçonne d'être chronologique dans son entier, mais on n'en est jamais sûr. Et outre, le procédé de filmage, sur lequel je vais revenir plus bas, c'est là un des principaux fondements de ce film étrange. La temporalité est curieuse et impromptue au possible. On a l'impression d'être dans un territoire inoccupé du cinéma (ce qui n'est pas tout à fait vrai, mais c'est l'impression ressentie), une sorte de One Man's Land curieux. Le sentiment de plongée dans un monde qui n'est pas vraiment le nôtre, puisque que terriblement intime, est totale, et le dépaysement, en quelque sorte, est assuré. La preuve en est que, même si on ne connaît pas le réalisateur, on peut complètement nager dans cette océan vidéo avec délice. Ce qui ne veut, et c'est un paradoxe, pas dire non plus que Cavalier ne parle pas de son travail, par exemple. Mais que vous le connaissiez ou non, ce travail, la communication, fonctionne quand même, et pas qu'un peu. Ça a, vous vous en doutez, un charme fou. Car Cavalier a compris une chose simple (et que j'adore) : les choses arrivent par la petite bande ! Jamais directement. C'est aussi, bien sûr, une conséquence logique du dispositif. Le fait de compiler des centaines de cassettes en 87 minutes (je crois) aboutit forcément à un travail tout en ellipses, la cohérence du film étant faite de trous. C’est une lapalissade, mais c'est vrai.
Et puis non, ce n'était pas si évident que ça. Cavalier aurait pu faire un montage chronologique des moments importants et décisifs de sa vie (chose qu'il fait sans doute d'ailleurs, en loucedé et à notre insu, ce qui est assez classe). Mais il choisit pourtant une non-hiérarchisation de ces événements, voire une chronique sans événements du tout ! On est là aussi dans un superbe entre-deux, très courageux. Le banal côtoie l'existentiel, sans jamais en avoir l'air. Non pas que le film soit sans rythme, mais Cavalier, au  contraire, regarde ces images avec une certaine distance, forcément lucide donc, et finalement en s'amusant. Il n'a pas le nez scotché à une certaine forme d'encyclopédisme (qui aurait pu s'exprimer dans une sorte de "Moi, Alain Cavalier, Ma Vie, Mon Œuvre"). Et en même temps, ce n'est pas non plus un montage de vidéos familiales. On est dans une espèce de tout, où le parcours personnel bien sûr a son importance, mais où aussi l'objet lui-même (le film) impose sa contrainte, sa vision des choses. Tu la sens la richesse qui monte ? Bref, c'est du malin.
 
Alors, n'allez pas imaginer non plus une sorte de déballage, un peu dans le style de l'affreux OMELETTE de Rémy Lange. Pas du tout. Et il y a aussi un sentiment étrange, justement, dans cette juxtaposition construite du banal et des moments plus forts. Une sorte de dédramatisation (dans le joyeux comme dans le triste, d'ailleurs), très pudique et plus encore, réflexive. On est toujours très proche du sentiment, sans jamais avoir cette impression de déballage qu'on trouve souvent dans ce genre de projet. Ici, on met les patins, et tout se fait dans une espèce, non pas de langueur, mais de calme. [Ce qui n'exclut pas des réflexions très fortes, qui surgissent par endroits, "comme un baleine qui remonte furtivement à la surface pour respirer". Désolé, la métaphore est pourrie !] Une nette impression de pudeur se dégage mais, en fait, ce n'est sans doute pas ça. Cavalier a de la bouteille. Il sait ce qu'il est en train de faire : un film. Et c'est donc le montage qui importe, si j'ose dire. Pas les événements, ou plus exactement, pas le déballage du sac. Il s'agit, avant de faire passer "le message Cavalier, sa vie, son œuvre", de faire un film, bon sang de bois. Voilà d'où elle vient, cette sensation d'entre-deux, de rebonds, de choses arrivants par la petite bande. De fait, le film a la qualité de n'être jamais "sociologique" mais complètement impressionniste. Le voyage est subjectif, complètement dépaysant et ne ressemble à rien (sans doute à Cavalier, mais moi, je ne le connais pas) sinon à un film ! Cinéma über alles. LE FILMEUR est un film de structure.
 
Alors, on dira au spectateur éventuel d'y aller sans crainte. Je vais zapper volontairement les événements un peu graves du film, pour ne pas donner l'impression d'un film spécialement austère, et surtout pour ne pas donner l'impression qu'il faut aller voir le film avec une mine sérieuse, voire déconfite "devant la tragédie du Monde", et en portant un bonnet de nuit ! La réflexion sur certaines images est grave par endroits (et pour cause !), mais elle n'implique pas une mise en scène au tragique ostentatoire et dramatique. C'est pas du mélo, ni vraiment un spectacle. [Et ce n’est peut-être pas complètement un documentaire d'ailleurs !]
 
Bref. Cavalier n'y va pas de main morte, en tout cas. Le dispositif est brut de décoffrage (au moins dans le principe, car le résultat est complètement monté et plutôt poétique). Ce n'est pas filmé en caméra HD !  C'est en 1.85 d'ailleurs, pendant que j'y pense. Ce qui a son charme. Le son est également très "bisou barbu". On entend ostensiblement le son des moteurs de la caméra, si caractéristique et que j'adore (et qui permet, je vous le dis, de faire de superbes liés sonores, ce qui est toujours utile quand on monte de la vidéo ! Mais le répétez pas, c'est un secret), même si le film est sans aucun doute très mixé. Les images sont donc d'une qualité "inférieure" pour ainsi dire, mais c'est très beau. Cavalier filme des plans assez serrés en général, sur des objets du quotidien et sur ses proches quand il y en a. C'est le dispositif minimum : une caméra grand public et un micro pour le son, tout ce qu'il y a de plus banal, quitte à ce qu'il y ait du souffle. Bref, ma brave dame, c'est du CINEMA avec zéro francs ! Et ça les amis, si vous saviez comme ça me fait plaisir ! Qu'on se le dise une fois pour toute : celui qui veut faire du cinéma peut en faire, sans aucune contrainte ! L'argent n'a rien à voir là-dedans (ou presque).
Car, au delà de ce que je viens de dire, c'est le sens de l'accident qui est beau chez Cavalier, et cette incroyable énergie pour aller capter des choses, quitte à les rater d'ailleurs (j'imagine...). Au final, LE FILMEUR est une petite mine de plans rigolos, et de temps à autres très beaux. L'esthétique du film ne tient pas seulement à son dispositif (notamment, étalonnage direct de la caméra, sons impromptus, commentaires en direct (tourné-commenté), point automatique quelquefois).  C'est un choix, et surtout c'est un regard qui transcende largement la qualité "anniversaire chez tata Jeannette" qu'aurait pu avoir le film (Cf. OMELETTE d'ailleurs, à ce sujet). Comme dirait l'autre en rigolant : "Le pire, c'est que c'est beau !" Ben ouais ! CQFD ?
 
Il en ressort l'image d'un bonhomme plutôt pudique, ou plus justement timide, mais aussi déterminé sans doute. Et d'une malice et d'une gourmandise complètement délicieuses. Cavalier s'émeut certes, mais s'amuse aussi avec une jeunesse absolument folle et un appétit dont le moins que l'on puisse dire est qu'il fait plaisir à voir. Le gars est lucide, rigoureux et construit son film comme un jeu. On sent qu'il en a encore sous le pied, et on se réjouit de le voir si frais, si assoiffé et si volontaire. Cavalier est anti-aigri et d'une rare délicatesse. C'est un sentimental, loin d'être bête (pour reprendre le poète), toujours au service de son film, d'abord et par dessus tout. On est loin, en quelque sorte, et pas qu'un peu, de la (je déteste cette expression mais bon) "masturbation cérébrale" ou sentimentale d'ailleurs que ce genre de projet, fort risqué, peut engendrer. Chapeau bas !
 
[Je m'aperçois que je ne vous ai pas décrit de quoi parlait le film exactement, mais en même temps, les journaux se sont repus d'analyses personnelles sur Cavalier. Vous trouverez ces renseignements sur le net. Et encore une fois, cela m'évite de vous donner l'impression d'un film tragique qui déballe à tous vents ses egos et pleurniche à tout va. Et ça permet de rentrer au cœur du film, encore plus que de Cavalier. Ce n’est pas plus mal.]
 
Passionnément Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Commenter cet article

fabiuslegitimus 28/09/2005 22:35

Il y a pleins d'autres écrits UTILES sur le cinéma. Si, si, je n'ai pas vu le film dont tu parles mais cela m'intrigue très fortement, j'irai le voir s'il passe par chez moi! Il est bien ce papier. Ca me rappelle sleep de Warhol, sauf que là du montage, que nenni!

Baggins 28/09/2005 19:57

Tres bon blog je ne conaissais pas je viens de le decouvrir ....je suis nouveau sur over blog

Pierrot 28/09/2005 16:41

Très bel article sur un film que je n'ai pas vu mais que je ne manquerais pas s'il arrive dans ma campagne.
Il y a quelques années (comme le temps passe!), j'ai eu l'occasion de voir Cavalier en salle, venu présenter "Libera me", film sur l'oppression sans la moindre parole. Je me souviens d'un type totalement passionné par son art et qui s'excusait presque de faire des films "difficiles" mais expliquant qu'il ne pouvait pas faire autrement car c'était comme ça qu'ils se présentaient à son esprit et pas autrement.
J'avais été très touché par la douceur et la modestie de cet homme qui n'est quand même pas n'importe qui dans le cinéma français. Et je le retrouve totalement dans le beau portrait, très juste, que tu traces de lui. Bravo.

Dr Devo 28/09/2005 16:14

Etrange, Kavaliere est pourtant la plus belle chanson du monde...

En tout cas voilà un avis franc comme je les aime!

Merci,

Dr Devo.

le gros lourd 28/09/2005 15:29

Je n'ai pas d'autre qualificatif qu' "atroce" pour Kavalière de Doris..
En revanche, La reprise de GhostBuster par Vomitron est immense (la basse slappée est un grand moment)