ESPACE DETENTE de Yvan Le Bolloc'h et Bruno Solo: nevermind the bolloc'h!

Publié le par Dr Devo

Chers Vous,

Jusqu'où irais-je? Jusqu'où irais-je pour vous? Jusqu'où irais-je pour moi? Devo The Dog, maître et esclave en même temps, a décidé d'enlever son collier lui-même, avec une volonté qui confine au masochisme, et a pénétré telle une machine à voir impitoyable dans la salle qui projette "Espace Détente"  dans "son" cinéma, le cinéma auquel la carte illimitée l'attache comme une laisse.

Autant le dire tout de go, attaque Devo attaque, je ne suis pas fan de Caméra Café dont j'ai vu trop peu d'épisodes (un ou deux tout au plus) pour m'en faire une idée. Loin d'être dans la position du tireur couché, car ici tout le monde est traité à la même et dur enseigne, de Josiane Balasko à Marguerite Duras, je suis dans la meilleur position : la position "neutral" cher à notre ami Jean-Claude, que je salue au passage, la mort dans l'âme ayant loupé son dernier métrage-météorite déjà disparu... Le temps du monde du cinéma est impitoyable. Passons.

Le cinéma français, si fier de se vanter de ses résultats croissants, repose en fait sur un principe. Quelques réalisateurs-stars, attirant mécaniquement les foules en jouant sur le nombre de copies disponibles pour un film (voir à ce sujet mon article "Si j'étais président de la république"), quelle que soit la qualité des dits films, de Jeunet à Jugnot, pour le meilleur et pour le pire. Quelques uns donc, et la liste ne s'allonge pas. Cette espèce disparaîtra doucement. Pour le reste, depuis quelques années, le cinéma français repose uniquement sur les projets de gens issus de la télé. Point et barre. C'est le cas ici avec ce concept, dont même les deux réalisateurs (eux ont osé réaliser leur film, exception rare ; les autres se contentent de jouer) eux-mêmes se distancient arguant que c'est "quand même différent", c'est le cas ici avec ce concept, dis-je, de "Caméra Café Le Film". Ainsi soit-il et Dieu reconnaîtra les siens, je suppose. De toute façon, là n'est pas la question (celle de Dieu), et ne vous inquiétez pas, je suis Docteur bien que Devo (le critique au collier), et c'est là "mon unique prérogative", comme dirait la poète.

Il manque, c'est vrai, une bonne comédie sur le monde du travail et le monde en entreprise. Ce n'est pas avec l'horrible "Placard" de Francis Veber (dont la photo était signée, c'est étonnant, du chef-op' de Dario Argento ; Les voies des Saigneurs sont impénétrables, si vous me permettez...), que nous avons été rassasiés. Une comédie sur l'entreprise, ça manque, et c'est dommage car aborder le plus grand espace de violences sociales et de violences tout court par la petite bande, via la comédie et donc dégagée de toute interprétation idéologique [sans le "gauchisme" pluriel (c'est à dire dans tous les sens du terme d'un Tavernier ou d'un Costa-gravas... mais ça vient, ça vient...)], aborder cet espace, dis-je, serait assez instructif pour tous. Bah, on passe.

Je ne sais dire, je ne sais mettre des mots sur ce que j'ai vu. Ce film est-il plus indigent que les diverses séries Z, ou plutôt sous-Z (je reviendrai sur cette idée qu'il y a un niveau en dessous du film de catégorie Z dans un article prochain) que j'ai vues ces derniers jours. Non. Soyons honnêtes. Ce n'est pas plus mauvais qu'un "Lila Dit Ça", pourtant plus respectable et que beaucoup classeront dans les bonnes fréquentations, privilège art et essai oblige, ce n'est pas plus mauvais que "Les Soeurs Fâchées". Et c'est à peine plus mauvais que "The Aviator" ou "Alexandre", qui eux, je l'accorde, ressemblent plus à du cinéma. Mais à l'heure des comptes, le peloton de queue de ceux qui vont la course à l'envers est serré.

[Sois dit en passant, je ne regrette pas, du coup, l'indulgence que j'ai portée à "Danny The Dog". Souci de mieux faire. C'est bien. Voilà un film, très loin d'être génial, mais qui a la franchise d'essayer, au moins, de faire du cinéma, fut-ce d'exploitation. Je ne comprends pas les gens qui critiquent Besson à tout bout de champs, bien que le barbu me semble complètement antipathique. Il est normal qu'il raffle la mise dans ces productions les plus soignées. Il essaie de faire du cinéma. Pas toujours, mais certaines fois il essaie.]

Revenons à "Espace Détente". C'est l'indigence complète. Pas de cadrage. Pas de mise en scène, excepté un très moche travelling compensé qui flaire bon la retouche numérique. Pas de direction artistique, et là c'est plus grave. Parce que le look du film s'affiche, à travers ses décors, ses costumes et ses accessoires, comme une kitscherie hors-temps (on ne sait pas, au niveau visuel, si on est dans les années 80 ou 90 ou de nos jours), la comédie perd déjà tout son potentiel. La sphère du film est intouchable. Ce n'est pas notre monde, même caricaturé, qui défile  sous nos yeux, mais un "univers" artificiel, ce qui contredit complètement la volonté des auteurs. Il aurait mieux valu la carte de la sobriété au niveau du visuel. Le film aurait pu être alors plus troublant. Cela est, de plus, accentué par une lumière hideuse. Disons le franchement: un téléfilm est bien mieux réalisé et plus "joli", aussi triste que cela puisse paraître. Rien que pour ça, on peut légitimement poser la question: "Pourquoi faire ce film?". J'y reviendrai.

Donc, impossibilité complète de parler de cinéma. Tout juste peut-on voir la "chose", vrai symbole du film, comme du théâtre filmé... Et encore. Parlons du fond, puisque le monde des professionnels du cinéma semble croire que faire des films c'est raconter des histoires! Les personnages sont assumés comme étant laids, vulgaires et méchants. Soit. Pas de gentils et pas de méchants. Soit. Mais certains plus que d'autres quand même. La secrétaire ringarde est mal dialoguée. Le patron joue au golf pendant la journée. Le responsable de la sécurité est  un manipulateur violent. Et la pédale de service est une folle dans la plus grande tradition des années 70. Le SDF est un maniaque. Les thèmes pourraient être intéressants: trahison, hypocrisie, lâcheté, pression infâme sur les employés, manipulations psychologiques, drogues, corruption des élus locaux, utilisation des réseaux, promotion canapé, etc... Mais rien n'est fait, malheureusement. Vaguement tous pourris, vaguement tous attachants, le film ne tranche jamais, et c'est bien pratique ce méchant  capitaliste échappé de l'asile, qui fait sortir les deux seuls personnages intéressants du film: les deux femmes qui seront successivement bras droit du patron, deux parcours d'executive women qui étaient plutôt intéressants. La palme revient quand même au Diable de l'Histoire : le personnage du syndicaliste psychopathe (lui aussi, ce qui est un sérieux indice sur la pensée des deux réalisateurs), tueur, mafieux... C'est lui le mal, c'est lui le manipulateur suprême et c'est sans doute lui la cause de tout. Car c'est le monde du syndicalisme qui est le plus mal loti. Dans cette sphère, il n'y a pas d'échappatoire. On ne se rattrape pas. Aucune empathie. [Bizarrement, la caricature porte non pas sur la CGT mais sur la CFDT... Comprend qui peut!]

C'est dégueulasse? Oui!

Qu'ajouter d'autres? Rien. Les acteurs sont épouvantables, en dépit de la sympathie éventuelle qu'on peut avoir pour Solo et Le Bolloc'h, et Thierry Frémont est insupportable, grossier et incontrôlable. Sinon, effectivement, rien à ajouter.

Si, quand même. Une chose de plus est à vomir. Quand les producteurs et les investisseurs  arrêteront-ils de faire des ponts d'or aux gens de la télé, alors que depuis des années cela mène à la catastrophe? Mon fantasme cauchemardesque de voir "Moumou et Chelou, le Film" se rapproche à grands pas. Pendant ce temps, des dizaines de films restent dans les limbes (c'est à dire qu'ils ont été tournés mais que personne ne les distribue en salles). Des dizaines de personnes qui, elles, veulent faire du cinéma, c'est à dire de la mise en scène, voient les portes de leurs vocations à jamais fermées, en dépit de leur talent (ou de leur manque de talent d'ailleurs!). Car finalement, Solo, Le Bolloc'h, Eric et Ramzy, Les Nuls, Chouchou sans loulou et le reste, ET PAS SEULEMENT EUX, mais aussi les "réalisateurs" qui répétent ad vitam des projets de comédie bankable, eux tous verrouillent tous les accès. Personne n'y trouve rien à redire, sur toute la chaîne de production, du producteur au spectateur, en passant par le journaliste. Personne.  Et sur la cinquantaine de comédie populaire, squatté par les stars, qui sont sorties ces dernières années, pas une ou presque ne remplit son rôle : être un film de cinéma. Et ce sont ces films qui occupent des centaines d'écrans en France empêchant des films plus modestes de sortir. Pendant ce temps-là, sur le trottoir des réalisateurs de talents! Bien qu'ayant peu de contact dans le monde du cinéma, j'en connais deux. Tous les deux ont fait un film. Et les deux films ne sortiront jamais. Et pourtant pour l'un d'eux, il s'agit d'un des plus beaux films qu'il m'ait été donné de voir. Dégueulasse! Il est là le scandale.

Furieusement Vôtre,

Dr Devo.   

Publié dans Corpus Filmi

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Dr devo 03/06/2006 07:51

Wow! Un commentaire sur un article hyper vieux! Ca fait plaisir, tellment plaisr que je ne le decouvre que maintenant! Oui c'était une période soùmbre cher confrére où aller au cinéma était synonyme de danger:!
Dr Devo

Dr Orlof 31/05/2006 19:54

Je viens de découvrir ce film et je souscris à chacune de tes phrases!
Quelle purge!

Dr Devo 05/02/2005 07:55

Pas vu, cher PSG... Voila qui est intéressant...
Dr Devo

Pr. S.G 05/02/2005 01:58

Oui, vous avez raison pour le monde du travail.
Je ne sais pas pourquoi, mais je pensais à Deux ou trois choses que je sais d'elle, qui tant au niveau de la production que du public parle, après coup, de Camera Café.
Ouais, rien que ça.

ess 05/02/2005 00:10

dis-donc, ce que tu leur passes!
je continue sur ma lancée moi : mais arre^te de te faire du mal! va au thêtarte!

allez voir "espace détente"... c'est pas quand même over-blog qui te faire perdre le sens des réalités?