MA SORCIERE BIEN-AIMEE, de Nora Ephron (USA-2005) et L'ANNIVERSAIRE, de Diane Kurys (France, 2005) : faut-il choisir l'exil ?

Publié le par Docteur Devo

(Photo : "Camarade" par Dr Devo)

Chères Cosmonautes, Chers Spationautes,
Comme promis, continuons de rattraper notre retard.
Avant d'être grossièrement interrompus samedi dernier, nous parlions de MA SORCIERE BIEN AIMÉE de Nora Ephron avec Nicole Kidman et Will Ferrell.
Voilà où j'en étais, c'est-à-dire pas trop loin. L'histoire est relativement originale, disais-je. Plutôt que de faire une version ciné de la célèbre série, on a misé ici sur une histoire en trompe-l'œil moins attendue.
Will Ferrell, un acteur qui en fait des caisses et en complète perte de vitesse (son dernier film "L'Année Dernière à Katmandou", film de montagne en costumes et en noir et blanc (!) a été un échec public et critique cuisant qui lui vaut désormais le statut de "gros ringard"), apprend qu'un studio de télé s'apprête à faire une nouvelle série de MA SORCIERE BIEN AIMÉE, remise au goût des années 2000. Lui et son agent Jason Schwartzman (le meilleur acteur du monde, je pense, qui jouait dans un des plus beaux films de l'année, sinon le plus beau : J'ADORE HUCKABEES) voient là l'occasion rêvée de se refaire une santé et de revenir populaires. Schwartzman lui fait donc décrocher le rôle, mais arrive à convaincre les producteurs de prendre une inconnue pour reprendre le rôle de Samantha. Ce choix apparemment stratégique en terme d'audience (imposer une inconnue) est une tactique de Ferrell, qui voit là une excellente occasion qu'on ne lui vole pas la vedette ! Car l'acteur, en voie de ringardisation définitive, a un énorme défaut : il est extrêmement imbu de lui-même !
La production fait passer des castings pour trouver sa nouvelle sorcière, en vain. Jusqu'au jour où Ferrell croise la femme parfaite pour le rôle, Nicole Kidman, grande fille nunuche et naïve qui ne connaît absolument rien en matière de télévision ou de cinéma, et qui de plus n'a jamais vu un seul épisode de la série. C'est la greluche parfaite pour Ferrell...
Mais Kidman n'est pas celle que l'on croit. C'est une véritable sorcière, qui a décidé de quitter ses proches pour vivre avec les gens normaux et trouver des amis (et un homme !), les plus ennuyeux possibles, et ce contre l'avis de son sorcier de père...
 
On constate donc une jolie mise en abyme. Pas de quoi de crier au génie narratif, bien sûr, mais c'est quand même un effort plutôt louable dans ce style de productions toujours très fermées ! Ceci dit, outre cette fantaisie introductive, votre bon docteur n'allait pas voir ce film de bon cœur, en s'apprêtant à être  normalement déçu, comme d'habitude pour ce genre de  production (l'incroyablement médiocre STARSKY ET HUTCH par exemple, qui, même s'il est normal de ne rien en attendre, aurait pu être, notamment au vu du casting, un peu plus fantaisiste que ça ! Peine perdue !). Ma première surprise fut de voir que Jason Schwartzman (le meilleur acteur du monde) était de la partie. Je l'avais aperçu dans la bande-annonce, mais ne m'en souvenais plus, et dès que son nom est apparu au générique, j'avais quand même le cœur plus léger. Ce type est né pour faire de la comédie. Il est hallucinant !
Et bien, au final, le film démarre vraiment bien. Ça reste évidemment un film bêtement commercial, mais avec un petit effort. Les premières 40/45 minutes sont même très agréables, et, dans une certaine mesure, assez surprenantes.
D'abord parce que la première bobine fait un peu de mise en scène, avec deux choses assez belles : un jeu sur la perspective pendant l'installation de Samantha, et quelques secondes avant, une suite de plans en hélicoptère sur la ville des plus classiques, mais qui se finit par un plan complètement foufou que je n'avais jamais vu : le même plan, filmé pareil, mais en plan rapproché et à deux mètres du sol (sur une haie de jardin, je crois). Ça, c'est vraiment gourmand, me dis-je. Ça rappelle un peu ce plan de BEETLEJUICE, où l’on se dit : "tiens, ça fait vraiment maquette, ça !" et qui s'avère en être vraiment une ! Agréable surprise, qui sera suivie par d'autres, notamment l'apparition de la chanson AND SHE WAS du groupe Talking Heads, joliment détournée de son intention principale d'ailleurs ! Talking Heads, Jason Schwartzman, un joli petit plan en faux hélicoptère (et bien amené en plus), et tout le reste... Le film serait-il fait, contre toute attente (je n'aime pas du tout la série originale) pour moi ?
En tout cas, cette première partie est bien fantaisiste, pas du tout feignasse comme habituellement donc dans ce genre de projet, et s'affranchit joliment de l'univers original de la série. Le scénario explore plusieurs pistes intéressantes. Samantha veut devenir une ennuyeuse bourgeoise, et du coup fait l'éloge de la bourgeoise über alles, qui cache une forte part critique très agréable, et qui nous vaut une scène de dialogue assez drôle avec Michael Caine (le papa séducteur)  dans un bricorama, ce qui est une très bonne idée (faire du cinéma à bricorama, je veux dire). Petites pointes vers la société de consommation, petites pointes sur le bourgeoisisme, petites pointes sur les rapports humains et familiaux (dans la scène de la rencontre au café avec cette serveuse (logique, une serveuse !) qui vient souligner l'incroyable con-descendance de Will Ferrell), etc. Tout cela est très sautillant et introduit un joli venin dans le rose bonbon. Cela est d'autant plus agréable que le casting est vraiment  très soigné. On retrouve également Shirley MacLaine, incroyable jeune et pétillante (elle ne vieillit plus, cette fille !) et qui en fait des caisses dans un rôle très ambigu (celui d'Andora) dans le scénario. À la fois présente et absente, la figure d'Andora dans ce remake est très bizarre, un vrai trou noir (pour tout dire, c'est le personnage le plus important de la série, et il est ici étrangement présent / absent... Je me suis dit que le scénario de départ était peut-être beaucoup plus noir, ou que Kidman avait peut-être fait raccourcir le rôle, ou quelque chose comme ça... Sa semi-absence est très étrange en tout cas). La voisine blonde et coconne est très bonne, l'assistante de Kidman est formidable, et ainsi de suite. Will Ferrell joue le rôle d'un acteur ringard qui en fait des caisses, arrogant et prétentieux, ce qui est quasiment son propre rôle. Bonne idée. Tout cela est dont très agréable, et témoigne d'un soin relatif, enfin, et d’une vraie volonté de faire les choses biens. [Quelques très bonnes idées aussi : pas beaucoup d'effets spéciaux, et la séquence de retour en arrière, très belle, parce que répétée deux fois, et en plus très longue... Voilà une vraie idée de mise en scène.]
Bien sûr, il ne se passe pas énormément de choses au cadrage et au montage, faut quand même pas exagérer. On regrette aussi que la deuxième partie du film soit beaucoup plus attendue, "sur les rails" pourrait-on dire, c'est-à-dire moins critique, moins iconoclaste, et trop ouvertement sentimentale, sans jouer sur l'inversion de Samantha (elle veut un mec terne et bourgeois ! Et on pouvait penser que la désillusion de Samantha irait quand même plus loin, ce que laissait entrevoir un scénario classiquement cadenassé). Donc, les dernières 40 minutes, c'est de la roue libre. On ne regarde pas sa montre, mais on attend gentiment que ça se finisse.
Sachant que j'ai vu le film dans une VF des plus ignobles, une véritable honte interstellaire comme je n'en avais pas vues depuis longtemps, cette baisse de régime en seconde partie n'est peut-être qu'une apparence, ou peut-être est-elle plutôt relayée et soutenue par les acteurs... En tout cas, la chose est bien agréable, et j'imagine qu'on doit être proche à certains endroits du délicieux, quand on voit le film dans la langue de Shakespeare.
Et Jason Schwartzman est magnifique !!! Au final, MA SORCIERE BIEN AIMÉE est plutôt une agréable surprise, dont on vérifiera la portée en VO lorsque la chose sortira en DVD. Si l’un d'entre vous a vu la VO, qu'il nous laisse un petit commentaire !
 
Autre pays, autre style avec le dernier film de Diane Kurys, L'ANNIVERSAIRE, vu il y a plusieurs jours, à l'heure où j'écris cet article, et dont il faut bien dire que le souvenir n'est pas impérissable, contrairement au précédent, et qu'il s'en faut de peu pour que votre bon docteur ne se rue sur allocine.com pour se remettre en mémoire la vison du film (surtout son casting !).
Vu quelques jours après Michael Caine, Kidman, Shirley MacLaine et Jason Schwartzman (le meilleur acteur du monde), le film de Diane Kurys souffre évidemment de la comparaison, et est complètement symptomatique de la façon dont on fait de la comédie dans notre beau pays, la France. À sa décharge, comme nous allons le voir, le film n'est pas uniquement une comédie, ou plutôt est une comédie au bifidus actif, bonne aussi pour la santé, "les tests scientifiques le prouvent", ben voyons, et il y a de vrais morceaux de drame et d'analyse sociale dedans.
Lambert Wilson est un homme qui a réussi dans le domaine de la production télé. Il dirige une boîte de télé-réalité qui marche du feu de dieu, qu'il gère de main de maître avec son ami et associé Pierre Palmade. Il reçoit le tapuscrit d'un livre assez étrange écrit par son frère, Jean-Hughes Anglade. Ce dernier raconte dans son bouquin l'histoire étonnante de ce groupe d'amis anciennement inséparables, dans les années 80. Tous embarqués dans l'aventure des radios-libres, ils furent néanmoins trahis par Wilson qui, un jour, racheta leur part de la petite entreprise et créa dans la foulée sa propre boîte de production, sachant très bien que Mitterrand, quelques semaines plus tard, allait casser le système des radios-libres. En un mot comme en cent, Wilson les a tous arnaqués, et en plus, a fait fortune ! Le groupe d'amis est donc dissout de fait depuis des années, et le livre d’Anglade est un règlement de comptes grinçant !
Enervé peut-être, et bouleversé surtout par le tapuscrit, Wilson, loin d'empêcher la sortie du bouquin comme on le lui conseille, s'arrange pour le faire publier. Et il invite l'ancienne bande d'amis à Marrakech à ses frais, dans sa luxueuse villa, pour son anniversaire. Contre toute attente, tout le monde accepte, y compris Anglade. Au cours du repas, il annonce à ses ex-amis qu'il a décidé de leur rendre leurs parts dans la boîte de production, au niveau de son cours actuel, comme s’il ne les avait jamais arnaqués. Les voilà tous à la tête d'un joli pactole de plusieurs millions de francs ! Pendant ce drôle de week-end, les souvenirs et les rancunes remontent à la surface...
Alors, évidemment, on peut me reprocher de m'extasier un peu trop sur la mise en scène pourtant discrète de MA SORCIERE BIEN AIMÉE. Bien sûr. Et pourtant, que dire de celle de Diane Kurys ? Les deux films sont, c'est certain, issus de deux systèmes de production complètement différents, et s'adressent à deux pays complètement différents, mais il n'empêche, sans les comparer, on peut s'interroger sur les intentions les meilleures (héhé !) des uns et des autres, et surtout compter les points, parce que les deux bilans respectifs montrent bien l'état de la production de ce côté de l'Atlantique et de l'autre ! Et ça fait mal.
Car oui, la mise en scène de la comédie de Nora Ephron est loin d'être révolutionnaire, mais il y en a quand même. Chez Kurys, c'est tout simplement la catastrophe. Non pas une catastrophe cataclysmique, mais au contraire, et c'est plutôt pire, une catastrophe "normale" dans le paysage cinématographique français. On a déjà parlé ici de TRAVAUX, ON SAIT QUAND ÇA COMMENCE, de TOUT POUR PLAIRE, des SŒURS FACHÉES ou de IZNOGOUD et consorts. Que dire, sinon se demander ce qui se passe dans la tête des réalisateurs français ?
Ce sont toujours les mêmes maux et toujours les mêmes symptômes. Le montage se résume à montrer celui qui parle à l'écran. Le son est strictement narratif, et ici, infesté de tubes des années 80 de la pire espèce, dont les droits ont sûrement été achetés rubis sur l'ongle par une production aisée, sans que cela n'introduise aucune atmosphère (si c'était ça, la musique des radios libres, on n'a rien perdu ; et que c'est putassier de faire de son film une espèce de best-of ! C'est très vulgaire !). Le cadrage est d'une médiocrité absolue, malgré l'utilisation du scope, désastreusement laide (et pourtant, Dieu sait que ce format est ostensiblement lyrique !), et empâté dans une utilisation incompréhensible, une fois de plus, de l'échelle des plans qui ne semble pas exister, et qui de toute façon privilégie tellement les gros plans ou les plans rapprochés que toute tentative esthétique serait réduite à néant. De toute façon, des tentatives esthétiques, il n'y en a aucune. [C'est bien plus mal ficelé qu'une comédie comme MA VIE EN L'AIR, qui pourtant n'est pas le CITIZEN KANE français, loin de là !] Bref, en plus d'une photographie complètement anonyme, on se demande bien ce qui nous vaut l'honneur de voir ce film distribué en salles, et de quelle manière, alors qu'encore aujourd'hui, des tas de films ne trouvent même pas un distributeur pour leur tirer ne serait-ce que 8 copies, et disparaissent dans les Limbes, quelquefois sans avoir eu la chance de sortir et de rencontrer leur public ! Point de vue mise en scène, et c'est vraiment très triste à dire (n'y voyez aucune tentative d'humour), la moindre série télé est bien mieux réalisée que ça... PJ par exemple... C'est complètement médiocre, mais c'est mieux réalisé que ce film qui est à la limite de nous faire mal aux yeux, malgré les moyens ostensiblement riches qui sont déployés.
Dans le fond, c'est également la catastrophe. À moins que voir des amis autour d'un piano en train de chanter du Aznavour ne vous remplisse d'une joie fabuleuse (pas cliché du tout, en plus, comme idée !), vous allez vous ennuyer ferme. Car le film se veut aussi un drame sur la maladie, bien sûr annoncée d'entrée de jeu, et développée de manière complètement hypocrite (vraie-fausse euthanasie, encore une fois un gros cliché qui tue, dont on est incapable de dire ici s'il jouait sur l'ambiguïté comico-dramatique ou si c'est juste mal foutu). Et aussi une analyse des temps, donc sociale, sur les années Mitterrand vues sous le prisme le plus caricatural de la gauche-caviard. Mitterrand, c'est comme la maladie, c'est comme les copains : des fois, ça fait du bien, des fois, ça fait souffrir ; des fois, ça nous enrichit, des fois, c'est dégueulasse. [Parce que, bien sûr, des clichés du genre "c'est con la mort !", je peux vous assurer qu'on en mange !]
Bref, rien de sauve ce film du désastre antipathique et arriviste, gorgé de stars quelquefois, ou de seconds rôles écrits avec une monstrueuse condescendance souvent. Que cela est antipathique !
Evidemment, ici, nous ne sommes pas contre la France, ni contre la comédie (voir ici), mais que voulez qu'on vous dise ? Un film qui ne déploie aucun effort de mise en scène, bourré de fric, et sur-gâté... Où il n'y a même pas un effet de montage ou un joli cadre en une heure et demie ?!!? À 7 ou 8 euros la place, il faut dire ce qui est : c'est du vol !
 
Quant à ceux qui continuent à aller voir ces films boursouflés et qui ne font aucun effort sous le prétexte que "c'est sympa" (jugement étonnant), ils devraient aussi se poser quelques questions. Le petit-bourgeoisisme, quel que soit le milieu social où l'on vit d'ailleurs, n'a jamais apporté rien de bon, et d'une, et d'autre part, rappelez-vous, à chaque fois que vous donnez votre argent à ce type de production, un film qui sort (et avec quels moyens ici !), c'est 20 qui ne sortent pas ! Et quand je pense à tous ces réalisateurs qui essaient de monter des projets avec du vrai cinéma dedans (du montage par exemple !), ou qui, et c'est bien pire, ont fini leur film et que personne ne veut distribuer (je connais deux films sublimes dans ce cas, dont un des deux pourrait être le ERASERHEAD français, et il n'y a que les copies à tirer ! Le film est déjà fait !), je n'ai qu'un mot à dire : c'est DEGUEULASSE !
 
On ne peut pas toujours se défausser sur le système (comme le fait le film dans son sujet d'ailleurs, c'est marrant) : au final, c'est le spectateur qui a le choix, et il serait peut-être temps de reprendre ses responsabilités, si on ne veut pas finir complice d'un système qui génocide les petits mozarts. Soyons moins dégueulasses que ces gens-là, et boycottons ces machins-là !
 
Et si on donnait notre agent à des films beaux ? Choisis ton camps, camarade !
 
Rationnellement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Il est évident que les remarques que je viens de faire à l'occasion de la vision du Diane Kurys ne concernent pas uniquement le cinéma commercial. C'est EXACTEMENT LA MÊME CHOSE sur le marché de l'art et essai, où 80% des films, eux aussi, ne sont pas mis en scène, et ceci est de la même manière insupportable.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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raptor 15/10/2005 20:36

ils sont tous nuls... de toute façon pas besoin d'être bon pour un film pour les moins de 5 ans!

Dr Devo 07/10/2005 07:15

Et Jason!

Bernard RAPP 07/10/2005 03:17

Bonsoir Docteur. J'en sors. De la V.O.

Je te/vous trouve assez indulgent/bon public avec toutes ces (de mon point de vue évidemment) fausses bonnes idées autosatisfaites de mises en abîme de petits malinous de scribouillards holly(se fait hollywwod)diens. Du genre :
- "Chef, chef! j'ai une idée incroyable (prononcez "Euuummmmmeilllllllzing!") En fait Samantha serait non pas une sorcière, mais une sorcière jouant une actrice jouant une sorcière qui fait semblant de ne pas être scientol... euh je veux dire Nicole Kidman!
- C'est formidable mon petit vieux, et si le personnage d'Endora faisait vraiment semblant de ne pas être une vrai/fausse sorcière?
- Oh oui chef, quel chef ce chef!"

J'achète pas.

Cela dit, Will Ferrel est très très bien.