WOYZECK de Werner Herzog : Kinski über alles

Publié le par Dr Devo

(d'après une photo du site www.institutdrahomira.com Tous droits réservés)

 

Chers Amis,

Activons nous un peu hors des sentiers battus, et retournons un peu Allemagne. Nous avions déjà jeté un oeil sur Fassbinder (voir articles, rubrique "Corpus Filmi"), et c'est avec grande joie que votre bon Docteur se penche sur le cas aussi fascinant de Werner Herzog, l'autre grand contemporain d'Allemagne avec Syberberg et Werner Schroeter.

WOYZECK est tiré de la pièce éponyme de Georg Büchner. Le film raconte le parcours d'un soldat pas comme les autres dans une toute petite ville, dépeinte dès le générique (grâce à un carton) comme une très jolie bourgade, sans doute la plus jolie même. Woyzeck, joué par Kinski, est donc un soldat, assez inutile dans cette petite ville paisible. Un feu intérieur immense le brûle incessamment. Ses occupations se bornent à tailler la barbe de son capitaine, et à servir de cobaye pour le professeur de médecine qui le force à s'alimenter uniquement de pois, pour voir les effets d'une alimentation pauvre mais suffisante sur l'organisme. Expérience stupide sans doute, harassante certainement, mais qui permet à Woyzeck de gagner quelques pièces en plus de sa solde de militaire. Cet argent, il le donne quasi entièrement à sa femme (une ex-prostituée?), c'est-à-dire à la mère de son enfant (deux ou trois ans), avec laquelle il ne vit plus, mais à laquelle il voue toutes ses ressources. Il s'occupe d'ailleurs, lors de ses jours chômés, de son enfant avec la plus grande attention. De son mysticisme "idiot", au sens de Dostoïevski ou Von Trier (Woyzeck entend notamment "les bruits de la terre", et lance sans cesse ses questions vers Dieu), Woyzeck ne récolte que mépris et moqueries. Pris dans son monde, il s'en fiche, mais  traverse sa vie comme un écorché vif, cherchant sans doute le moyen d'être lui-même. Son existence bascule lorsqu'il apprend que sa femme l'aurait "trompé" avec un autre soldat. La tragédie est alors en marche.

Une fois de plus, il est difficile de parler de ce film sans vous dévoiler ses mystères, qu'il faut découvrir sur écran et non dans un article, croyez-moi. Le film a été tourné dans la foulée de "Nosferatu", dans la même ville et avec le même acteur. Herzog mettra seulement 21 jours à tourner le film et à le monter. Quand j'ai appris cela, je suis tombé par terre, bien entendu, et à plus d'un titre.

On sent tout de suite que Herzog a dû couper dans le lard de la pièce. On imagine facilement la pièce de Büchner remplie de dialogues denses et nombreux. Herzog compose avec ces dialogues de manière étonnante. Quelques passages denses certes, mais au final c'est le silence et l'épure qui prédominent. Herzog, loin de trahir le texte original, lui a rendu sa grâce en l'adaptant au prix de fortes coupes qui rendent totalement l'incroyable force de Büchner. L'adage "plus tu trahis, mieux tu adaptes" est encore vérifié. Ce travail d'épure est déjà, en soit, digne des plus grands cinéastes, mais ce n'est pas tout. Le découpage et le montage sont d'une puissance folle. Le générique, agité par une bouleversante musique (sortes de dissonances entre Hendricks et la musique baroque pour faire court), nous happe et nous propulse vers l'incroyable cruauté que doit affronter Woyzeck. En une dizaine de plans, c'est toute l'ambiance du film qui nous traverse l'âme. Pendant tout le film, le cadre  sera somptueux oscillant entre un certain réalisme (souvent modéré par un sur-éclairage de bon aloi) et une composition quasi-picturale dont la magnificente beauté enfonce beaucoup de monde (suivez mon regard du côté des réalisateurs "à costumes"!). Quant à l'utilisation du ralenti dans la dernière partie, elle est vraiment stupéfiante, proche du lyrisme d'un Ken Russel. Je peux vous assurer que vous n'avez jamais vu ça ailleurs et que la puissance des ces scènes vous clouera à votre fauteuil. C'est sublimissime! Depuis "Psychose" de Hitchcock ou "Suspiria" de Dario Argento,  aucune scène de meurtre ne m'avait ému et étonné de la sorte. Rien que pour ça, "Woyzeck" devrait un classique du cinéma, et donc connu de tous. Passons.

Toutes ces raisons sont déjà amplement suffisantes et tiennent du miracle. Mais il y a plus encore. Et cette puissance de réalisation est sans doute "mise au carré" par Klaus Kinski. Certes, la relation d'amour et de répulsion entre Kinski et Herzog a fait couler beaucoup d'encre, sans doute à juste titre. Il reste, ce qu'on oublie souvent derrière l'anecdote, aussi extraordinaire soit-elle, que ces deux-là forment un des plus beaux couples de cinéma qu'on ait connu. Ici, Kinski, loin de l'écrasante folie de "Aguirre", compose un personnage qui a autant de force, certes, mais qui révèle un panel de nuances phénoménales. Et c'est, au final, l'image d'un personnage humilié, humble et touchant, que Kinski construit, loin d'enfermer Woyzeck (le personnage) dans l'image de la folie meurtrière, loin de lui faire perdre, sous prétexte de démesure, son aura mystique et ses questionnements. Kinski ne commet pas l'erreur de faire sombrer son personnage dans une folie plus grande que nature (image qui colle un peu à Kinski, en général). Au contraire, il traque l'humain et la souffrance dans le moindre détail, de manière complètement anti-naturaliste, et se livre tout en émotion. On oublie souvent, malheureusement, que Kinski n'est pas forcément cette espèce de bête autodidacte qui s'empare de tout aveuglément et recrache la partition avec génie. C'était surtout un acteur à l'intelligence immense qui a su suivre certains réalisateurs dans des territoires un peu inconnus (notamment chez Zulawski, ou dans "Fou à Tuer", série B américaine bouleversante où Kinski campe le fils d'un ancien docteur nazi qui, réfugié aux USA, continue ses "expériences". Un film qui aurait du être une sorte de thriller fantastique et qui se révèle aussi troublant qu'original; surveillez les bacs de vieilles VHS!).

Grâces soient rendues alors à l'éditeur des superbes coffrets DVD sur Werner Herzog, qui ne s'est pas arrêté aux films les plus populaires du cinéaste allemand, et qui nous permet de découvrir ce grand chef-d'oeuvre, un peu méconnu. Chapeau bas! Quant à Kinski, dont Jean-Pierre Dionnet disait avec humour et justesse, qu'il était sans doute le plus grand acteur du monde, capable d'être génial dans de grands chefs-d'oeuvres et génial dans les pires bouses, quant à Kinski, dis-je, on mesure à quel point il nous manque. Pour ce qui est de Woyzeck (le film et la pièce), on mesure à quel point encore de nos jours, l'histoire est surprenante d'actualité et de modernisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

Passionnément Vôtre,

 

 

 

Dr Devo.

 

 

Publié dans Corpus Analogia

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Dr Devo 02/02/2006 07:59

Ah ben moi tout pareil!!!!! Bon, bien bien, et merci our tous ses commentaires, c'est délicieux!Dr Devo.

kfigaro 01/02/2006 10:59

j'adore moi aussi le film "Woyzeck" de Herzog (mais tout Herzog est à voir de toute façon, son Nosferatu aussi...), et rien que le début et la fin du film sont formidables... et je suis véritablement un dingue de Kinski !! (un vrai fou ce type) :)

joe 06/12/2005 22:23

ah ah ah

Bernard RAPP 06/12/2005 18:38

Quant on pense à l'époque où le clergé, seul, était lettré... (soupir et double décroche)

Lévéque 06/12/2005 18:10

c cool mé je dois faire un résumé sur Arold é Maude sa va pas ettre du gateau