Chers Amis Cinéphiles,

Enfin, nous allons pouvoir parler de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Et par la petite bande, c'est-à-dire sans parler d'un de leurs films, mais à travers "Où Gît votre sourire enfoui ?" (superbe titre, n'est-il pas?), c'est-à-dire à travers le documentaire que leur a consacré le réalisateur portugais Pedro Costa. Et comme ça, par la même occasion, ce sera aussi le premier article de Matière Focale sur un documentaire, genre un peu triste qui n'a cessé sans doute de s'uniformiser au fil des années et de se faire contaminer par sa version télévisuelle: le reportage (sur cette question, si vous n'êtes pas d'accord, signalez-le dans les commentaires, car c'est une question qui m'intéresse).

Danièle Huillet et Jean-Marie Straub sont de sacrés loulous, si vous me passez l'expression qui les ferait bondir à coup sûr. Agés de plus de 70 ans (Danièle est un peu plus jeune et aura 70 ans l'année prochaine), ils n'ont jamais cessé de tourner et ont 22 films au compteur, rien que ça. C'est d'autant plus étonnant que ces deux-là, mari et femme depuis longtemps, occupent une place particulière dans le cinéma français. Ils font partie de cette caste d'inclassables du 7ème Art, au même titre que Godard (qui est suisse, je vous l'accorde), Marguerite Duras ou Alain Robbe-Grillet. Au niveau internationnal, la liste pourrait s'allonger de Werner Shroeter (auteur de "Malina" avec Isabelle Huppert ou encore le très ignoré "Roi des Roses") ou Syberberg ("Hitler,un film d'Allemagne"), nos deux Allemands préférés qui, eux aussi, font des films aussi originaux qu'étranges. Ce qui caractérise ces cinéastes, c'est le fait de faire des films qui ne ressemblent qu'à eux, des ovnis dans le paysage cinématographique. Et tous ont aussi en commun de repousser les limites du montage et de la narration, essayant là de faire entrer le cinéma dans une ère plus adulte ou plus mature. Voir un film d'eux (peut-être à l'exception de Godard qui est "passé dans les moeurs", bien que ses films les plus populaires soient encore ceux de l'époque de la Nouvelle Vague), c'est recevoir un choc... quelle que soit la nature de ce choc d'ailleurs, car, soyons honnêtes, à chaque projection de ces films un nombre plus ou moins important de spectateurs quitte la salle! Passons. Toujours est-il qu'on peut souligner la longévité de la carrière des Straub. Leurs films ne rapportent qu'extrêmement peu d'argent, et faire du cinéma est un sport de luxe. Il est évident que cette longévité doit beaucoup à leur apport financier personnel, sans quoi, comme d'autres dans la liste, ils ne pourraient pas faire autant de films. Là aussi, passons.

Pedro Costa dans ce "Où gît votre Sourire Enfoui ?" propose une expérience assez inédite (ou trop inédite plutôt): voir les Straub au travail, et pas n'importe où, voir les Straub dans le processus décisif de la fabrication d'un film: au montage. Commençons par dire que la version que j'ai vue de ce documentaire est la version courte de 72 minutes réalisée pour l'émission "Cinéastes de notre Temps" de André Labarthe. Il en existe une version de 104 minutes qui était sortie au cinéma. Mais il nous a été précisé, avant la projection de ce documentaire, que les époux Straub préféraient la version courte. Dans un sens, ça tombe plutôt bien, et dans un autre, je suis quand même un peu frustré, dans la mesure où le documentaire est si passionnant, qu'une louche supplémentaire n'aurait pas été pour me déplaire. Mais ne boudons pas notre plaisir, c'est déjà une chance inouïe de pouvoir voir le film de Pedro Costa en salle! (Je pense notamment à tous ceux qui ne vivent pas dans une des trois ou quatre grandes villes de France et qui n'auront sans doute jamais la chance de voir le moindre film des Straub! La distribution, en matière de cinéma, est bien le nerf de la guerre.)

Le montage chez les Straub est une tâche qui répond à un système d'organisation-désorganisation très subtil. D'abord, même si Danièle et Jean-Marie écrivent et réalisent ensemble, c'est, dans la salle de montage, Madame qui monte et qui coupe, et Monsieur regarde. Le travail se fait à deux. Ils cherchent ensemble les meilleures solutions de montage, discutent sans fin, examinent à la loupe le moindre détail, la moindre nuance que tel ou tel point de montage induit. Deux plans ne sont jamais collés ensemble, sans que l'un et l'autre soient également satisfaits. Mais, c'est Madame qui manie le ciseau et le scotch. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a de l'ambiance, et que ce n'est pas triste. Il faut savoir que ces deux-là se vouvoient, même en privé. Mais pas tout à fait dans un style Vieille France. On s'engueule beaucoup, et très régulièrement un "Merde" fuse! Jean-Marie commente incessamment sa vision du cinéma et justifie chaque détail d'un collage, ce qui est déjà passionant, quitte à user de multiples disgressions. Il sait qu'il est filmé par Costa, et derrière l'expérience de voir les deux époux au travail, il y a aussi, dans ce documentaire une part importante de confessions. C'est très drôle de voir Jean-Marie dans la pénombre du couloir attenant à la salle de montage, parler de son cinéma et de celui des autres, ou parler des acteurs, sa silhouette se découpant en ombre chinoise, et découvrant une attitude nerveuse, et aussi charmeuse malgré lui. On a l'impression quelques fois de voir et d'entendre une espèce de vieux crooner nous livrant les secrets du métier. De temps à autre, fatiguée par une de ces digressions pendant qu'elle en train de coller deux plans, ou n'arrivant pas à se concentrer en regardant pour la dixième fois un départ de plan à cause des propositions et des justifications de son mari, Danièle l'engueule copieusement ou l'envoie faire un tour dans le couloir! Ce n'est pas triste.

Mais derrière tout ça, c'est un document exceptionnel que nous livre Pedro Costa. C'est même un document indispensable aussi bien pour les réalisateurs en devenir que pour les cinéphiles ou tout simplement pour les spectateurs qui ne comprennent  pas très bien les enjeux du montage dans le processus créatif d'un film. [D'ailleurs, j'invite même ceux qui ne connaissent pas ou n'aiment pas les films des Straub à voir ce documentaire qu'ils trouveront quand même, j'en suis sûr, passionnant.] Et, Costa, mine de rien, nous livre là une sacrée leçon de cinéma. On s'aperçoit que chaque plan, chaque raccord est minutieusement choisi et commenté. Laisser durer un plan dans un champ/contrechamp des plus simples peut en changer complètement le sens. Si on passe trop tôt sur le personnage qui répond et installe un silence de deux secondes, ce personnage aura l'air de ne pas suivre la conversation ou de réfléchir, induisant par la-même un soupçon de manipulation. Si on coupe au début de la réponse, on perd cette lueur de jeu et d'étonnement qu'a eu l'acteur au tournage (un accident) et qui peut être intéressante pour amener un zeste de malice dans la conversation. Si le plan qui précède, sur le personnage qui a posé une question, dure trop longtemps ou est trop court, c'est toute la perception de la conversation qui va changer. Et les possibilités sont multiples. Il faut rester collé aux nuances du texte mais induire par les raccords et leur timing toutes les nuances nécessaires. Ce faisant, les deux réalisateurs malaxent, pétrissent, et finalement se heurtent à leur propre matériau et peut-être à leur propre film. Ce n'est pas grand chose en l'écrivant, mais c'est une sacrée leçon en le voyant, vous pouvez me croire. Costa choisit plusieurs instants de montage et aborde tous les points essentiels de la construction: dilatation ou rétrécissemment du temps, nuances des parties dialoguées, utilisation (comme dans cette fabuleuse idée de faire démarrer la musique après un claquement inopportun d'une portière sur le lieu de tournage, idée sublissime) ou non des accidents de tournages, jeu avec les échelles de plans (encore une brillante démonstration avec une très iconoclaste série de rapprochements en plan fixe sur un personnage, dans le même axe, du plan d'ensemble au gros plan), ou coupure technique ou de rythme, le montage comme faisant partie du scénario (ou le contraire)... Tous les cas de figure sont abordés avec précision et simplicité. Et il est clair comme de l'eau de roche que le processus le plus important d'un film est quand même le montage. Costa nous permet d'approcher au coeur des ténèbres de la fabrication de ce film (SICILIA en l'occurence), et c'est une incroyable leçon!

L'extraordinaire vient du fait que ce documentaire montre qu'un film se fait dans les interstices, dans un travail du matériau qui semble sans cesse échapper et être reconquis par ses auteurs. Il montre aussi que faire du montage, et même faire des films hiératiques ou abstraits comme ceux des Straub, c'est aussi insuffler de l'humain, insuffler des émotions et de la psychologie (...et il faut voir le short que Jean-Marie taille, à ce sujet à Woody Allen et John Cassavettes!). À travers le processus technique, c'est bien la vie qui est insufflée au film. Rien que pour ça, ce documentaire n'a pas de prix.

Amicalement,

Dr Devo.

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Mardi 8 février 2005

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