NE VOUS RETOURNEZ PAS, de Nicolas Roeg (Angleterre/Italie – 1973) : voir venir et mourir…

Publié le par Le Marquis

Sirène ?

Effectuons un petit retour en arrière vers l’année 1973, un an avant le triomphe du groupe Abba à l’Eurovision. Cette année-là, le cinéaste Nicolas Roeg signe une œuvre singulière, troisième film d’une carrière étrange, un parcours extrêmement original, marqué par des œuvres fascinantes comme L’HOMME QUI VENAIT D’AILLEURS ou le superbe WALKABOUT. Nicolas Roeg s’est hélas depuis détourné du cinéma, suite à l’insuccès de ses derniers longs-métrages, peu montrés et maintenus dans un anonymat totalement incompréhensible – TRACK 29, CASTAWAY, TWO DEATHS restent dans l’ombre… Il s’attaque ici à une (libre) adaptation d’un roman de Daphné du Maurier (déjà adaptée auparavant par des films comme LES OISEAUX ou REBECCA).

Suite à la noyade accidentelle de leur fille, un couple (Donald Sutherland & Julie Christie) effectue un séjour à Venise où le mari, architecte, a accepté de prendre en charge la restauration d’une église. Sur place, la femme fait la connaissance d’une médium aveugle qui lui dit avoir eu une vision de sa fille décédée, cherchant à rentrer en contact avec son époux.

 

NE VOUS RETOURNEZ PAS joue avec le thème de la prescience et de la prémonition avec une rare subtilité. Rien à voir donc avec un film aussi « calibré » et prévisible que le SIXIEME SENS de Shyamalan. Non pas que ce film, très représentatif du genre dans la production récente, soit excessivement mauvais. Mais l’ennui avec ce genre de récits est toujours un peu le même : les scénarios distillent tout au long de l’action des indices qui prennent toute leur lumière lors d’une révélation finale, des balises en somme, qui tracent trop souvent un parcours rectiligne et un peu simpliste lorsqu’il est considéré avec un peu de recul. Des énigmes, qui trouvent leur solution lors d’un dénouement plus ou moins habile qui ferme le récit et engonce la perception que l’on peut s’en faire rétrospectivement dans une relecture parfois ludique, mais qui a le revers de n’être qu’une réponse mécanique, pré-formatée, asséchant totalement la saveur et l’attrait initialement ressentis.

A l’énigme, Nicolas Roeg préfère le mystère, et n’esquive jamais les incidents qui vont permettre à son scénario de respirer, d’échapper au registre de la pure démonstration. Son film comporte pourtant des séquences de révélation, de compréhension soudaine, mais qui viennent plutôt confirmer ce que le cinéaste a su préparer par petites touches, progressivement. Seule la séquence finale confrontant Donald Sutherland à sa propre vérité, à travers une découverte imprévisible, absurde et d’une violence étrangement libératrice, se permet, par le biais du montage, une relecture des signes qui ont émaillé le développement du récit. Mais cette séquence, à laquelle Dario Argento rendra un très bel hommage dans son film PHENOMENA en 1984, est mise en scène et montée de façon presque compulsive, insérant dans ce bout-à-bout fulgurant de flashes-back des éléments qui dépassent la stricte relecture explicative en amenant un peu de subjectivité, d’opacité. Un travail de mise en scène admirable, soutenu par une composition lyrique écrite par le musicien Pino Donaggio : c’est en voyant le film de Nicolas Roeg que le réalisateur Brian De Palma allait décider d’engager le compositeur pour son film CARRIE en 1976, suite au décès de Bernard Herrmann.

Le récit s’inscrit ainsi comme un jeu sur le concept du labyrinthe. Labyrinthe d’une Venise hors saison, désertée, à l’architecture superbement exploitée dans ce qu’elle a de ténébreux, de tortueux – on reconnaîtra au passage l’influence qu’a exercé la mise en scène de Nicolas Roeg sur le film ETRANGE SEDUCTION de Paul Schrader. Dans cet enchevêtrement de ruelles et de passerelles au sein duquel s’égare le couple, une silhouette mystérieuse rôde, un assassin insaisissable qui nourrit dans la ville une atmosphère de tension, de méfiance et d’inquiétude. Curieuse destination que s’est choisi le couple pour oublier la noyade de leur fillette que cette ville s’enfonçant dans les eaux. Si d’emblée, Julie Christie accepte les visions de la voyante aveugle (interprétée par Hilary Mason, sorcière adorable et inquiétante des POUPEES de Stuart Gordon), c’est en grande partie parce qu’elle y trouve matière à affronter son deuil de façon détournée en y puisant des certitudes. Plus prosaïque, Donald Sutherland ne voit pas d’un bon œil l’engouement de sa femme pour les contacts avec l’au-delà. Pas plus, du reste, qu’il ne verra du bon œil le labyrinthe de signes, d’indices, de présages, détails accumulés par le cinéaste tout au long d’un récit dense caractérisé par un montage précis et foisonnant, s’adressant autant au spectateur qu’aux personnages de la fiction. En entremêlant dans son récit le passé, le présent et le futur, à la fois dans sa narration et dans les perceptions de ses personnages principaux, Nicolas Roeg nous égare, comme il le fait souvent du reste dans ses autres longs-métrages (ENQUETE SUR UNE PASSION, EUREKA…), mais avec cette différence notable que dans NE VOUS RETOURNEZ PAS, ces balancements constants entre perception et narration sont inscrits dans le projet du récit, dans le thème même de ces visions surnaturelles. Le personnage de Donald Sutherland, méfiant et sceptique quant aux relations qu’entretient sa femme avec le médium, a lui-même un don de prescience, dont il prend peu à peu conscience, mais qui ne lui sera pas d’une grande utilité du fait de son incapacité à comprendre ses propres visions. Belle façon d’aborder un sujet par essence fantastique, surnaturel,  en y insufflant un sens aigu de l’abstraction, une distance qui est celle du personnage de Donald Sutherland, et qui peut être la nôtre : si le film évite le piège de la démonstration plus virtuose qu’inspirée, Nicolas Roeg parvient également à ne pas sombrer dans un travers fréquent des œuvres à la mode dans les années 70 (et dont les pires exemples sont sans doute AUDREY ROSE et AMITYVILLE) qui consiste à vouloir traiter les éléments fantastiques comme des réalités tangibles, des faits scientifiques mesurables et vérifiables – ce qui est encore la meilleure façon de priver ce genre d’approches du moindre soupçon de poésie et d’imagination. Tout le contraire, donc, d’un film comme NE VOUS RETOURNEZ PAS, abordant son sujet avec un sens très personnel de l’angoisse, de l’abstraction et de l’humain.

Le Marquis.

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Publié dans Corpus Analogia

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Le Marquis 25/11/2006 12:54

Ah oui, tiens, c'est vrai. Mais c'est vrai aussi que la VF est épouvantable. Le film est admirable.

Dr Devo 25/11/2006 08:04

Oui oui bon d'accord en ce moment j'ai un bleme-pro avec les titres et les references et je dis absolument n'importe quoi... Mais je me soigne!
La meilleure défence étant l'attaque, permettez moi de revnir sur la note No13 du Marquis. Une Nuit de Reflexion, film comsique qui devrait avoir signé la fin du genre biopic, est diponible en dvd avec VF! mais la V.o est sans sous-titre. Vous avez le choix entre très trs mal doublé et shakespeare, et si vous ne comprenenz pas l'anglais je ne saurais que vous conseiller de voir le film en anglais san rien piger, ce qui sera de la même façon très beau... (Pour mesureer l'étendue des dégats passer vous trois minutes avec Tony Curtis (excellentissime ici) en V.O et en V.F et vous allez tellement avoir mal aux dents que vous allez pleurer). On dit que certains adeptes des plus extremes pratiques SM utlisent cette VF pendant leru ébats!
Dr Devo

Le Marquis 25/11/2006 01:46

Tant mieux, c'est sur ce disque qu'on trouve IMAGES OF A RELIEF, qui est de loin le plus intéressant des deux films - je n'ai pas encore eu la curiosité de voir la surprise réservée sur le DVD de Europa. NOCTURNE est un petit essai d'une quinzaine de minutes, sympathique mais un peu flottant. Il est presque plus intéressant de le voir avec le commentaire audio de Lars Von Trier, qui le revoit avec beaucoup de distance et une certaine ironie. IMAGES OF A RELIEF devrait t'enchanter, surtout si tu as beaucoup aimé ELEMENT OF CRIME.

Isaac Allendo 25/11/2006 00:41

Mince j'ai pas fais attention, je ne regarde quasiment jamais les bonus (même si il y a des choses intéressantes parfois) et comme c'est des emprunts en médiathèque va falloir que je rechoppe le dvd.Heureusement j'ai pas encore rendu celui d'Epidemic !

Le Marquis 24/11/2006 23:06

Euh... BAD TIMING est en réalité le titre original du film (!), distribué en France sous celui d'ENQUETE SUR UNE PASSION, mais disponible en DVD sous son titre anglais. Très beau film, copie correcte en VO, prix très bas effectivement - on trouve également chez le même éditeur le très beau UNE NUIT DE REFLEXION toujours de Nicolas Roeg (mais attention aux non-anglicistes, celui-ci ne comporte ni VF ni sous-titres). J'aime énormément ce cinéaste, mais je refuse de me prononcer sur mon film préféré tant qu'on ne m'aura pas montré ses trois ou quatre derniers films, qui semblent bien cachés.Sinon, pour Lars Von Trier, le titre exact est BREAKING THE WAVES, la réputation de DANCER... semble s'être mystérieusement ternie quelques mois après sa sortie, et elle me semble possiblement liée au fait que Bjork soit un peu passée de mode, mais surtout à la tendance de la critique à épingler son réalisateur comme un manipulateur et un anti-américain primaire (oui, je sais, c'est débile). Il sera bientôt question de la trilogie Europe, cher Isaac, et nous sommes en phase, car j'ai moi-même revu les deux premiers opus - EPIDEMIC est assez énormissime dans son genre, lui aussi. Si tu n'y as pas prêté attention, je te signale la présence en bonus caché sur chaque disque de courts métrages de Lars : NOCTURNE sur le premier disque, et le très beau IMAGES OF A RELIEF sur le second.