A SERIOUS MAN de Joel et Ethan Coen (USA-2009): Peau de Job !

Publié le par Dr Devo





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[Photo: "I'm Not There" par Dr Devo.]






Ha, les Ricains, y’a pas à dire, ils savent y faire, ils ne sont pas là à se regarder le nombril en pleurant sur leur sort, ils bossent. Et pour certains, ça bossent même dur, et certains diront trop. Et si ça continuait comme ça, enfin si plus de réalisateurs enchaînaient les films à la manière des Woody Allen, Eastwood, Soderbergh, et donc des frères Coen, bah, c’est bien simple, les cinémas ne passeraient que des films d’une quarantaine de réalisateurs, et les problèmes de programmation n’existeraient plus.

 

Les USA, le pays du travail, dans les années 70. Michael Stuhlbarg a une petite quarantaine et vit une vie plutôt pépère. Il est professeur de mathématiques dans une petite université, et prochainement il devrait savoir s’il va devenir enfin, après 10 ans de loyaux services, maître de conférences. Une vie gentiment terne, très tournée vers la famille et le travail. Sthulbarg est juif et semble parfaitement intégré dans sa communauté. C’est aussi un homme sans grâce, discret, presque invisible.

Mais très vite, les choses vont sérieusement se gâter : sa femme veut le divorce religieux (le "guet") afin de pouvoir se remarier avec un ami de la famille (un type pété de thunes et très sûr de lui), et elle lui demande de quitter sur le champ ou presque la maisonnée familiale. Sa titularisation à la fac est étrangement compromise. Ses enfants semblent largement hystériques, et, cerise sur le gâteau, un de ses étudiants, un sud-coréen recalé au  dernier partiel, tente de le corrompre ! En quelques heures, voilà notre héros plongé dans la mouise  jusqu’au cou, mais ce n’est rien par rapport à ce qu’il l’attend, car en effet, toutes les plaies de la terre vont finir par tomber sur ses épaules.

Comme sa femme est incapable de lui dire ce qu’elle lui reproche, Michael qui ne comprend plus rien du tout à son existence, veut alors se confier à un rabbin. Le plus vénérable d’entre eux étant quasiment injoignable, il en rencontre deux autres à qui il confie ses problèmes…

 



Euh… Oui… Non… Comment dire ? Euh, au début, quoi, euuuh, y’a un type. Voilà, y’a un type. Mais faut pas tout dire, comment dire, faut pas euh… Parce que le type, tu vois, c’est pas que… Mais bon, ce que je veux dire… Le type quand même…

 

Quel drôle de film. Le Marquis m’a appris, il y a quelques temps, que les frangins Coen, de leur propre aveu, admettaient être, depuis de nombreuses années, un peu en panne d’inspiration. Et là aussi, les ricains, ils sont forts. C’est pas en France qu’on entendrait ça, n’est-ce pas Madame Michu? Et ceci dit, ce n’est pas non plus souvent aux US de A qu’on entend ça. Toujours est-il que voilà, donc, déjà depuis pas mal de films que je m’ennuie gentiment ou carrément avec les Coen. J’avais perdu le mojo, je n’y croyais plus, on était un vieux ménage à trois tout rouillé. Mon ami Bernard RAPP apporta son diagnostique : leurs films récents commençait à avoir de la patate et de la bonne sauce sémantique barbecue qui va avec , quinze minutes ou même cinq minutes (THE BARBER) avant la fin du métrage !  Si BURN AFETER READING ne m’avait pas passionné outre mesure, je dois dire qu’au moins ça vivait, et le précédent NO COUNTRY FOR OLD MEN, malgré quelques moments plus attendus, avait une jolie structure et même de belles choses.

 

Ici, on démarre sur une espèce de pitrerie, au format 1.37 (le plus beau format du monde, surtout qu’ici, il a l’inconvenance d’être en couleur), et je me grattais la tête en insinuant à moi-même que je les voyais arriver les deux bougres de barbus, avec leurs grosses Docs cloutées. Mais le "profiler" en moi, la bête instinctive, le monstre de sensation, celui qui me fait rugir, celui qui les fait miauler, osons le mot, mon focalien intérieur a compris en moins d’une minute que les choses étaient différentes, et ce n’est pas parce qu’on est blasé du slip cinématographique, si je veux, genre qui dirait, le mec, "Oh la barbe, haha, encore un frangins Coen" qu’il faut ne pas non plus laisser crapahuter l’animal. C’est ça la liberté mon vieux, disait le poète, y’a pas porte, y’a pas de prison ! Donc, m’interrompais-je à l’instant, je vois bien que ça bosse. Hola, pas de grand zigouigouis, pas de machins bidules, mais ça bosse : découpage franc, tout simple, avec des travail sur le son hors-champ par exemple, trois axes, deux contrariétés, et zou, c’est dans le sac. Je dis, oooooh, je dis, oooh, ça fait du bien de revoir ses vieux amis, dit-elle. Bah ce n’est pas non plus l’extase de montage du GRAND SAUT, un des films les mieux montés de tous les temps, mais c’est là, ça vit sous nos yeux, ça accouche. Halleluyah ? Disons un petit Mazel Tov tranquilou… Wait and see.

 

Belle transition, bien découpée elle aussi, et zou, vif du sujet, donc plongée en pleine mornitude avant la grande tempête de dégoûtitude adhoc, comme disait un poéte dans la rédaction de Matière Focale que je ne dénoncerais pas. Première scène, trois, quatre collages. Ça cadre, mon bougre, disais-je, élégant repris-je à moi-même, et premier petit trou d’air délicieux qui vous rappelle que vous êtes un homme : le gamin, cest peut-être le mec, tu vois, ou alors un truc arrive au gamin et ça se répercute sur le père. Marrant ça… Passage à l’étage supérieur.

 

Ca monte bien, destressé, comme entre nous, ok, mais pas non plus comme une vieille aguicheuse ou une vraie roulure. Ca ne fait pas la retape, ça veut garder du mou, il faut s’approcher, se laisser porter, et les Coen (et je vous le rappelle : "Mr Co(h)en n’est pas ton père . »)  ne veulent pas faire tout le chemin. Il faudra se lever de sa chaise. Bien aussi, ça…

 

Un critique un peu jouvenceau dans le bizness aurait sans doute oublié de vous parler du film-annonce, d’ailleurs il aurait dit "bande-annonce", de ce film.  Il aurait tété la mamelle direct, le jeune puceau, en vous balançant des "retour gagnant des Coen" ou des "Les Coen retrouvent leur judéité" (ils parlent comme ça, les jeunes journalistes), "ticket gagnant" et autres formules sans fondement qui essaierait de démontrer qu’en plongeant dans leur racine ils ont retrouvé leur âme, ce qui aurait été quand même gonflé car on n’était pas beaucoup, ces dernières années, à dire qu’on s’emmerdait un peu au knacki-parties des Brosses ! Ils auraient fait ça. Mais ici, c’est vieux sherry et peignoir en soie d’Inde de chez Harrods, alors le F.A de A SERIOUS MAN, ça tortille pas d’un sourcil : c’est le plus beau des cinq dernières années. Quand je dis le plus beau, je dis ouais, allez, d’accord, un des cinq seuls films-annonces valables de ces cinq dernières années, ou dix dernières années. C’est faute de concurrence, je te l’accorde. Mais, zieute moi dans le collimateur : "quand bien même, on va pas faire son blaze, on va même sourire à pleines dents, pas vrai, Joe ?".

 

Alors donc, on revient à nos affaires. Soyons sérieux cinq minutes. La suite organisera le film définitivement et confirme l’essai des deux introductions. Ca cadre très bien, c’est assez beau, et si le scénario charge la mule ou si a mise en scène cherchera eux ou trois morceaux de bravoure, le dispositif reste assez simple et épuré. La force du film, c’est son montage, assez décomplexé, précis et alerte. Il privilégie un rythme languissant, ose les répétitions toujours intéressantes, et même sans approcher la maestria lyrique du GRAND SAUT, les Coen semble être beaucoup décomplexé et intuitif que dans leurs derniers films, même à peu prés réussi (je pense à BURN AFTER READING et NO COUNTRY…).


Voilà qui laisse une belle marge à une narration carrément magnifique. Le film-annonce, s’il est très différent du film lui-même met le doigt dessus. Le sujet a beau être simple, les frangins touchent du doigt un sujet sensible mais dur à atteindre au cœur des choses. L’enjeu principal est celui du Livre de Job, bien entendu. Mais la prouesse consiste à imposer un rythme de descente lente, ce qui est déjà pas mal, où paradoxalement, et ça c’est carrément une réussite, les événements toujours plus tragiques dans leur implication, n’ont pas l’air d’avoir de conséquence. La souffrance rentrée du héros n’empêche jamais la vie de se dérouler calmement de suivre son cours. C’est un des vecteurs oppressants du film, construit quasiment sur une boucle (mais ça n’en est pas une justement) : une souffrance, ultime ou plus futile, n’ aucune conséquence  face à la multitude de faits et de comportements qui font le ciment d’une vie normale… Bonjour l’angoisse !

 

Curieusement, si le film est terriblement ancré dans la communauté juive, les Coen semblent parler d’autre chose, peut-être de la société moderne en général. Et c’est pas du joli joli. Là où le film acquiert abstraction et spiritualité, c’est par l’absurde. Grosso modo, aussi stupide le héros soit-il, ses questions sont aussi tout à fait justes. Malheureusement, la Société montrée par les Coen est ignoblissime (et tout à fait moderne). Elle est perclue de rites, sociaux, amicaux et professionnels. Les gens sont globalement à l'affut de l’autre, voire aimables, mais ces marques de respect et de politesse ne renvoient sur rien d’autres que le vide abyssale : personne n’a rien à dire, personne n’a un point de vue éthique et moral. Globalement, la vie de tous les personnages, sauf notre héros, dans ses aspects factuels et sociaux ne reflète en rien ce que pensent et vivent les gens. Et si certains ont souligné à juste titre que la religion dans le film était simplement vidée et réduite à ses rites qui n’ont donc plus aucun fondement (les étapes de la vie religieuse sont de purs formalités sociales, les religieux n’ont rien à dire et surtout rien à répondre), il faut ajouter que le reste de la vie sociale et familiale est exactement semblable : un ensemble d’actes purement formels qui ne renvoie à rien et uniquement guidé par l’intérêt individuel. On est dans une logique 1+1+1+1…, sans qu’aucune interaction n’ait lieu. Les altérités ne communiquent jamais et encore plus, le monde semble être peuplé de fantôme. Notre héros semble presque est le dernier des hommes. Brrrrr…

 

A SERIOUS MAN est donc un film noirissime et implacable. Rien ne viendra sauver quoique ce soit. Les Coen, eux, placent leur discours, dans des espaces discrets et pour une fois que c'est vrai (même si c’est une formule de dossier de presse), à des endroits pudiques, sans insistance. Le point le plus important, c'est la conclusion de la séquence du lac, respiration ratée, qui finit par se résoudre et vraiment aboutir dans la vie réelle (curisuement), séquence qui ne vit qu'à travers une seule phrase (grosso modo "tu as été dans la piscine ?", ce à quoi le frère répond "je te demande pardon") moment simple, sans pathos et déchirant, seul moment d'ailleurs de fraternité du film et donc d’action véritablement humaine. Le modousse operandaille est très bien amené dans la séquence de l’anecdote du dentiste, très drôle et très longue, et qui au final n’a aucune importance et ne sert qu’à perdre les rares humains encore véritables. Là, les Coen,  après ses longues longues minutes de divertissement, après ce grand discours vide, l’essentiel et la pertinence s'incarnent dans les deux dernières questions du héros ! On ressent là alors toute la générosité et surtout la malice des Coen pour leur personnage. C’est un sot mais pas un idiot ! Quand cette porte se ferme, on le sait déjà, c’est foutu ! Il y aura un autre passage, très cynique mais aussi très triste, avec le vieux rabbin et le fils. La solution du film semble se trouver là, mais le rabbin se souvient plus et n’en a pas conscience, et de toute façon ce n’est pas le bon personnage auquel il parle ! Que c’est brillant. La séquence suivante entérine alors l’échec du Monde et résume en une seule image, et sans le dire en plus, bon sang de bonsoir, l’impasse de l’existence et d’un monde décent : si l’apocalypse arrive, je vais attendre un peu avant de payer mes dettes, on ne sait jamais !

 

 

A SERIOUS MAN est un film glaçant, drôle comme la mort, et enfin les Coen retrouve leur inspiration. Le film se tient tout seul, sans fioriture, sans clin d’œil, avec une mise en scène précise, et toujours au travail. Ca sent le virage et le retour aux affaires…

 

Dr Devo.

 






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Publié dans Corpus Filmi

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