[Photo : "Le cadeau ou les échanges" par John Mek-Ouyes]







Rüdiger Vogler est journaliste, et il est allemand, en plus. Il est en voyage aux USA pour y faire un reportage sur les villes américaines. Mais il n'avance pas dans son récit, il écrit très peu et à la place photographie, ce qui ne plaît pas des masses à son éditeur, qui le congédie fissa. Vogler veut rentrer en Allemagne, mais suite à une grève sur le sol teuton aucun avion n'est disponible, ce qui chagrine notre homme, mais également Lisa Kreuzer, accompagnée de sa fille de neuf ans, Yella Rottländer. Ils décident d'attendre le prochain vol ensemble, qui se trouve être le lendemain. Sauf que le matin du vol, alors que tout le monde dort, Kreuzer se fait la malle, laissant Vogler et la petite Rottländer / Alice se débrouiller ensemble...

 

 

Ach ! Plongeons à l'intérieur du cinéma allemand, pays qui peut sembler froid et austère mais qui abrite d'immenses cinéastes et des films magnifiques, et au-delà de Syberberg et Herzog on peut parler de Werner Shroeter, dont le MALINA avec Isabelle Huppert, espèce de prequel au INLAND EMPIRE de Lynch, est très beau et émouvant, étrange et riche. Mais parlons plutôt, ici, d'un autre allemand, plus célèbre encore. Une décennie avant PARIS, TEXAS, Wim Wenders filmait déjà l'errance.

 

 

Et de manière assez étrange, il n'y va pas de main morte, le bougre. Autant le premier plan filmé est peut-être un peu trop didactique par rapport à l'évident thème du voyage, autant Wenders, plus tard, surprend par la construction de son récit et le montage de son film. Au lieu de faire comme tous les réalisateurs chiants qui, pour filmer l'errance de personnages se sentent obligés de faire dans le « contemplatif » toc qui se veut émouvant mais qui ne provoque que l'ennui poli, Wenders multiplie les plans, les ellipses, les fondus au noir, et fait un nombre très important de plans apparemment anodins, certains ne durent pas plus de cinq secondes mais sont magnifiques (en voiture, sous la pluie au début du film). Vogler commande un café dans un diner, la caméra le suit pendant quelques secondes, il boit, puis fondu au noir et on le retrouve en voiture. C'est ça pendant toute l'introduction, et c'est très beau parce que non seulement ouf, ça change des contemplatifs, mais en plus parce que ça fonctionne très bien : grâce au montage et à la multiplicité des séquences, l'errance est d'autant plus ressentie, parce que ce que Vogler fait est d'une banalité absolue. Mais Wenders pense à tout et pour ne pas perdre son spectateur, compose tout le temps, sans s'arrêter, et c'est un festival de cadrages bouleversants, avec nombre de surcadrages, de points de fuite, de perspectives de surface, de la courte focale partout grâce à quoi les décors sont mis en valeur, dans un délicieux noir et blanc bien contrasté et granuleux. C'est souvent très beau et l'introduction est donc très forte. Wenders n'omet cependant pas une certaine forme de contemplation, et elle est induite par une idée de scénario : en faisant que Vogler soit photographe, on sent cette espèce de nostalgie lancinante lorsque le metteur en scène nous montre les clichés de son personnage, sans jamais s'y attarder mais au contraire, comme pour tout son acte d'exposition, en coupant très rapidement. On ne s'attarde finalement nulle part, et le film est très rythmé, très vivant, très prenant malgré la banalité de ce qui se passe à l'écran.

 

 

C'est plus ou moins là que les choses se gâtent, toutes proportions gardées. A partir du moment où Vogler se trouve forcé à prendre la petite fille sous son aile, le film devient plus paresseux, et le montage « sauté », elliptique et morcelé se métamorphose en un enchaînement de plans de facture beaucoup plus classique. S'il reste de petites ellipses de-ci de-là, rien de très gourmand ni de très émouvant, et on balance vers un road movie plus commun et plus balisé, encore qu'il ne se passe toujours pas grand-chose. En étirant ses plans et en rapprochant chronologiquement les sautes elliptiques, Wenders ralentit son film en quelque sorte, le plonge dans une espèce de léthargie, toujours agréable à suivre cela dit (parce que les personnages, très bien écrits et interprétés, deviennent attachants), mais beaucoup moins ludique. Le sentiment de sur-place trouve tout de même sa justification dans le parcours des personnages, ce qui pourrait lui conférer un peu d'indulgence, et encore une fois la suite du film n'est pas particulièrement désagréable, au contraire, mais vient après une première partie très bien construite et exécutée.

 

 

Une petite chose avant de rendre l'antenne, je préfère prévenir les fâcheux qui ont hurlé à l'  « ambigüité dégueulasse » à propos du magnifique INNOCENCE (vous pouvez aller lire les deux articles, du Dr Devo et du Marquis, qui sont aussi beaux que le film) que vous serez immensément choqués par la vision de ALICE DANS LES VILLES, puisqu'une petite fille de neuf ans se retrouve en culotte à vivre dans la même pièce qu'un homme d'une trentaine d'années qui n'est pas son père. Il me semble inutile de dire qu'ici comme dans INNOCENCE, d'ambigüité il n'y a pas, et que les boucliers levés et les torches allumées sont tout à fait ridicules et il serait encore plus idiot de passer à côté de ces deux belles oeuvres cinématographiques.

 

 

LJ Ghost.

 

 

 

 


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Vendredi 16 octobre 2009 5 16 /10 /Oct /2009 17:23

Publié dans : Corpus Filmi
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