ALONE IN THE DARK (DEMENT) de Jack Sholder (USA-1982): L'Etrange Festival 2011, épisode 3 Vs Le Cinéma des Mamans-Putains

Publié le par Dr Devo

genion devo

[Photo: "La Droite du Christ Notre Sauveur" par Dr Devo, d'après une photo du délicieux Philipe Genion à travers lequel nous saluerons le peuple belge.]

 

C'est marrant, la vie, et c'est même "chouette" (en français dans le texte), comme disait la poète. Souvent, on se ballade la truffe au vent, en marchant à un bon rythme et en inspirant l'air de cet été indien qui n'en finit plus. Le sang coule bien dans les veines, le temps est devant nous. Une stagiaire bougrement exotique vient alors, sans qu'on ait encore ouvert la bouche, vous servir un verre de zizi-coincoin bien frais comme il faut, en calant vos coussins sur le grand canapé de cuir tanné (de l'école de Stradford, s'il vous plait!) sur lequel vous assoirez votre auguste fessier dans quelques minutes, afin de regarder un film dont vous tirerez une merveilleuse critique. Ce sentiment d'œuvrer au bien de l'Humanité tout en appartenant à l'Elite Divine est bougrement épatant, voire grisant.

 

Tout est possible, vous savez.

 

Et puis, presque par négligence, vos yeux se posent sur le dernier "film" français du moment. Une histoire de bébé et de scanner. "Cinéma exigeant et populaire", "ode pudique jamais voyeuriste", "cinéma plein d'humanité". Là d'un coup, il y a comme un frémissement dans l'air, une onde. Les oiseaux se taisent, les fauves se cachent mais sont prêts à bondir. Un discret renvoi gastrique vient vous léchouiller les amygdales. Une pulsation s'installe aux commissures.

 

Le geste est élégant car on reste gentleman, et dans un grand mouvement ample, notre trench-coat virevolte, harmonieux comme un lied de Wagner. En moins de deux secondes, je plante une cigarette, délicatement, entre mes lèvres et l'allume en faisant pivoter la tête du zippo avec deux doigts seulement, tandis que de l'autre main, un geste précis mais généreux me permet de dégainer le lance-napalm qui déformait à peine ma poche-revolver, et j'appuie, j'actionne, je pulvérise la gâchette (réglée la veille en position 3,5 aussi appelé "réglage mi-dur") qui cède précisément, répercutant ainsi la virtuosité de ma Justice sur le pauvre monde souillé. La réalisante n'a pas le temps de dire "Pitié" que déjà elle voit sa peau cloquer comme une vulgaire brûlure d'acide sur le bras d'un nourrisson sain. Le plaisir des choses simples me pousse ensuite à ne pas l'achever, mais à la laisser déambuler comme un pantin grotesque sur le parvis de la cathédrale, où son spectacle simple, juste et vulgaire édifie la plèbe. La seconde impulsion, plus large, en choral "bachien" en quelque sorte, condamne de la même manière comédiens et production, enfin réunis dans cette grande orgie des corps, ce peau-pourri de fleurs brûlées qui auraient pu, s'ils ne souffraient pas autant, leur rappeler la proximité de leur corps lors de la partouze de fin de tournage du dernier Christophe R. Une odeur de steak bien grillé sauce saignante, emplie les naseaux d'une foule qui fait "Oh" autant par surprise que par respect. Parmi eux, ceux qui ont vu le film se précipite sur les gendarmes pour emprunter leur arme de service (ou sur la boite à couteaux des restaurateurs alentours), et se suicident direc', d'une balle ou d'une lame dans l'œil, le canon ou le couteau suivant un angle d'un 40 degré expert qui n'épargnerait aucun cerveau qui voudrait résister au châtiment.

 

Les enfants pleurent de joie et applaudissent en frottant leurs deux paumes potelés  dans un geste hystérique. Pour eux, c'est la double-ration de dessert. Ils portent tous un t-shirt "Not In My Name". Enfin, bouquet final, ma deuxième entité, patriarcale celle-là, fait pleuvoir une fine pluie de merdre sur les suppliciés qui avant que leur cerveau ne s'éteignent visualise les mots "je pue". Ceux qui auraient voulu demander pardon ne le peuvent plus. Tout le monde est mort. Applaudissements.

 

 

Pendant ce temps-là, L'Etrange Festival propose des films, et pas seulement des récents puisque nous voilà, Norman et moi coincés, devant ALONE IN THE DARK, le film de Jack Sholder (et non pas l'homonyme création de Uwe Boll), présenté ici en copie 35mm, la classe, ce qui nous fera dire qu'on a fait déjà le bon choix. Les couleurs ne vont pas tarder à tourner, et qui pourra dire ce que sera cette copie dans un an ou deux. Sera-t-elle encore projetable? De fait, sans doute est-elle américaine ou anglaise comme le suggère l'absence de sous-titre.

 

Dwight Schultz (le Looping de L'AGENCE TOUT RISQUE, la série) est un jeune docteur qui s'installe en ville afin de travailler avec le Docteur-Psychiatre Donald Pleasance qui, comme son jeu l'indique dans une belle métaphore "à la ville/ à l'écran", utilise des méthodes peu orthodoxes pour soigner les malades mentaux dont il a la charge, dans sa clinique. Dans cette maison de fous qui rejette la médicamentation à outrance et compte sur le libre-arbitre des patients qu'on ne considère jamais comme inférieur (méthode un peu hippie, quoi!), rien ne se passe comme ailleurs. Seule concession faîte à l'académie de médecine par le Dr Pleasance, les patients potentiellement dangereux sont logés au dernier étage, et celui-ci est "bouclé" électriquement pendant la nuit pour éviter les bavures. Parmi ces patients, on trouve Martin Landau, une espèce de prêcheur, et Jack Palance ancien militaire, très tourmenté. Ces deux derniers sont persuadés que Dwight Schultz a tué le psychiatre qui officiait là avant lui. Schultz les rassure, mais nos joyeux malades ont déjà décidé d'agir et de se venger. Et ça tombe bien car ce soir, il y a de l'orage, les plombs sautent, et avec eux la sécurité électrique ! Le bain de sang peut commencer…

 

Présenté sous le nom DEMENT (c'est le titre français sur IMDB également), ALONE IN THE DARK est un petit classique des années 80 réalisé par le futur metteur en scène du sympathique (dans mon souvenir car je ne l'ai jamais revu) de THE HIDDEN.

Du slasher (enfin, du meurtre) bien tordu, des fous en libertés, un casting hallucinant et inattendu (enfin pour Palance et Landau au moins), tout cela fleure bon le film de série B des années 80. ça peut être rigolo.

Le film commence en effet sur une très belle scène onirique, très bien découpée et joliment cadrée et éclairée. En trente secondes et un plan, on sent le décalage: un ton relativement sobre, une jolie mise en scène disais-je, contrebalancés par un Donald Pleasance très extraverti (ou "qui n'y vas par le dos de la grosse cuillère" si vous préférez). Voilà qui marche à fond, me dis-je. Puis le film démarre et curieusement c'est encore une autre tonalité qui se déploie. La mise en scène est plus brut de décoffrage en quelque sorte. C'est direct, sans fioriture, ça ne cherche pas à faire du beau. Là aussi, c'est du rentre-dedans eighties. Moins léchouillé que l'intro si vous voulez. On découvre alors l'asile. L'association Schultz/Pleasance fonctionne très bien, le bon docteur Donald étant à peine plus sobre que dans la séquence de rêve face à un Schultz très premier degré, en contraste donc! La présentation des personnages est très didactique mais a le mérite d'être drôle et de mettre à jour les monstres sacrés Landau et Palance sous un angle différent de ce qu'ils font habituellement. Bien joué.

 

Du côté du ton, c'est assez étonnant. L'asile est montré de manière un peu loufoque, mais sur un ton un peu pince-sans-rire. Souvent Pleasance ou quelques autres (l'incroyable surveillant noir!) poussent un peu leur jeu sur le devant de la scène alors que dans l'arrière-plan, Sholder n'hystérise pas le contexte, plutôt normal si on veut. Il en ressort un joli effet de contraste, d'autant plus que la folie est présentée sans avoir l'air d'y toucher, mais sur le mode "entonnoir sur la tête". Elle est assez absurde, plus proche d'un décalage à la Lewis Carrol ou à la Monty Python (bon façon de parler, hein ! A l'anglaise disons. On verrait bien Eric Idle débarquer là-dedans) que les grands numéros cinoques à l'américaine. De ce fait, il se passe souvent des trucs sympas chez les figurants, à l'image de cette classique partie de criquet "inversé" ou de la répartie non-sensique de la fausse secrétaire (que Pleasance nourrit, la réaprtie, suivez un peu, dans une belle explication!). En bref, les personnages principaux peuvent parler psychiatrie au premier plan quand derrière un malade marche à reculons et se prend un lampadaire dans la chetron, c'est rigolo.

 

Voilà ce que j'appelle un bon petit savoir-faire. Avec peu de moyens, Sholder arrive à faire décoller sa petite entreprise sans soucis, grâce à une écriture maline, des comédiens qui n'ont pas l'air de s'ennuyer et une mise en scène relativement carré. C'est évidement le bon calcul. Le ton de guingois fait le reste.

 

ALONE IN THE DARK ne peut pas vraiment être comparé au beau LA NUIT DES VERTS GEANTS (oui, je sais, ça fait mal! Vive le distributisme français!) de Jeff Lieberman qui était une espèce d'épure très sèche du film d'horreur classique, avec quasiment plus rien (presque pas de dialogue par exemple) de superflu et de la mise en scène, de la mise en scène, de la mise en scène. Ici, la réalisation est plus terre à terre, et on ne peut pas dire que ALONE... soit sobre et épuré! Mais il y a en quelque sorte la même volonté de ne pas être du tout là où on l'attendrait, et, sans le renier, ce souhait de retourner le cadre du genre et faire les chose à l'inverse de la concurrence.

 

Ici, malgré la trame qui porte à sourire, et même le provoque (la situation est assez improbablissime) et l'humour incisif et décontracté, il finit par se dégager quelque chose d'assez glaçant et donc de plutôt indéfinissable que je subodore être rendu possible par un grand sentiment de liberté justement, ou plutôt même d'inattendu. Ce sont des choix discrets de mise en scène qui permettent la chose et qui rend le film assez indéfinissable pour un slasher qu'on attendait de base en plus d'être sympatoche. Ainsi (bonanga), Sholder perd par moment volontairement ses vedettes et pendant une bobine nous sommes sans nouvelles de ce porc de Pleasance (c'est juste pour le jeu de mot!), Landau et Palance (ce qui est assez croquignolet par endroit puisque cela permet de donner de la place à des personnages tout à fait anecdotiques et drôles comme la baby-sitter, la femme de Schulltz, et l'improbable voisin (tous joués de manière rigolote et dynamique, mais attention quelquefois au tractopelle). On s'attarde donc sur ces gens sans trop savoir pourquoi. C'est d'ailleurs dans ce type de séquence qu'on a les scènes les plus zarbies qui lui donne une drôle de petite trogne, au slasher. Le meurtre de la baby-sitter notamment vaut son petit pesant de cacahouètes: un couteau qui frappe au hasard en perçant le sommier d'un lit, façon dents de l'amer, et la jeune fille criant à qui mieux-mieux mais restant sur la surface ainsi définie par le jeu (le lit) alors même qu'elle pourrait gambader et fuir! Il y a aussi peu de musique, chose bizarre qui rend très bien. Et enfin, on peut également signaler l'absence de discours organisateur et moralisateur. ALONE IN THE DARK renvoie gentiment dos à dos les personnages de sa petite société. Les personnages sont souvent très sympathiques même dans leur pire accès de bêtise, et Sholder joue à fond la carte du détournement de convention, sans s'en vanter d'ailleurs (exemple: les meurtres drôles et stupidissimes des deux personnages noirs du film). C'est aussi un point commun avec le Lieberman de AU SERVICE DE SATAN (Toi aussi, tu es dans la région et tu cherches un titre débile et des filles sexy? Envoie "titre con" au 6-10-10 et des distributeurs de films professionnels s'occuperont de toi) dont on préférera le titre original SATAN'S LITTLE HELPER, à savoir le regard amusé sur une société qui s'atomise malgré les meilleures volontés du monde, et une ambiance bonne enfant qui n'empêche en rien d'ailleurs la délivrance au spectateur d'une bonne dose de suspens et d'angoisse. [Ce qui me fait penser qu'il faut que je vous parle de ZOMBIE OF MASS DESTRUCTION un de ces 4, un petit machin très social et assez rigolo qui vient de sortir en dividi.] Voilà qui donne au passage envie de revoir LA REVANCHE DE FREDDY, secondes aventures de Freddy Kruger, également réalisé par Jack Sholder et considéré injustement comme un des pires de la série.

 

Bref, ALONE IN THE DARK que je loupais lamentablement à l'époque des vidéoclubs et des boitiers thermoformés fut un très bon moment de cinéma populaire et bien fichu. Sa programmation dans la section "pépites de l'Etrange Festival" était une très bonne idée, et je me réjouis encore d'avoir pu profiter de ce qui est peut-être son dernier passage en 35mm sur le sol français. Il est très net que si je trouvais cette copie sous le sabot de Bourriquet, je programmerais tout de suite la chose dans une soirée BCMG dont j'ai le secret ! Car, ALONE... est un film comme on les aime: pas du tout cynique (comme les films de djeunz et d'horreur à la PIRANHA 3D), bien mis en scène sans fioriture, un vrai suspens, un réel sens de l'absurde et une authtentique sensation de liberté qui sent bon la tartiflette. Il ne faut pas non plus surévaluer la chose, mais ALONE... est un film qui bosse, sans donner de leçon ou rouler des mécaniques. C'est généreux. Ça nous change un peu, surtout quand on vit 30 ans après, et de l'autre côté de l'Atlantique. Cf. plus haut. On ne doit pas, mes concitoyens professionnels du cinéma et moi, avoir la même conception de l'humilité et de la pudeur. Et du cinéma bien entendu. En tout cas, une chose est sûr: il y a ceusse qui causent de cinéma et clament sur tous les fronts comment on doit le faire, et comment il le font super-bien (modestes en plus!), et il y a ceusse qui en font! Comme disait le général, "choisis ton camp, Camarade!"

 

 

Dr Devo.

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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