ANGST de Gerald Kargl (Autriche, 1983): La Peur Manger l'Âme !

Publié le par Dr Devo








[Photo: "The Doubt, The Fire" par Dr Devo d'après une photo du film ANGST.]







C’est le Colonel Moutarde, encore lui, qui me prête dans le moment de délicieuses ou dégoûtantes galettes qui me permettent d’explorer un peu tous les recoins de la galaxie cinéma, et qui m'a donné cette copie de ANGST. Puisque, comme nous le rappelait hier Norman Bates, l’Ultime Saut Quantique a un peu défriché le sujet, je vais moi aussi me plonger aujourd’hui dans la jungle du cinéma de langue allemande. Mais, de manière à ne pas marcher sur les plates-bandes des collègues, vous me permettrez de décaler légèrement mon angle de tir, et de viser ce beau pays majestueux qu’est l’Autriche. Allez, hop, on enfile tous nos culottes de cuir, on prend les piolets et une grosse chope de bière, et c’est parti…

 

 

Erwin Leder est autrichien et en prison (une phrase, un zeugma, je dis bravo !). Condamné pour tentative d’homicide (sur sa mère me semble), il sort aujourd’hui se confronter à l’air du dehors et à la liberté. Et ça va être très, mais alors très très compliqué. Son premier geste sera de s’arrêter dans le premier café venu pour en boire un (hihi !) et pour manger une bonne saucisse-moutarde comme l’Autriche en a le secret. Et déjà, là, ça se gâte ! Le voilà donc avec sa saucisse dans une station-service à deux pas de la prison, et il mate sévèrement deux jeunes filles coquettes accoudées au bar. Et dans sa tête, le petit vélo pédale vite, vite, vite. Elwin est excité et il veut tuer, là, tout de suite, sur-le-champ. Il doit néanmoins reporter son projet. Il prend alors un taxi, tente d’assassiner la chauffeuse (si je veux), et finit par s’échapper. Perdu dans un quartier qu’il ne connaît pas, il débarque dans une luxueuse et vaste propriété au look résolument moderne. Il pénètre par effraction dans la maison, et se fait vite surprendre par ses occupants : un jeune homme en chaise roulante et visiblement attardé mental, sa sœur (joli brin de fille), la mère dans la soixantaine, et un teckel. Dès qu’il est découvert, Erwin attache tout ce beau monde, non sans mal, et il commence à travailler, dans tous les sens du terme. Le sang, bien sûr, ne tarde pas à couler, et la mort envahit instantanément l’Autriche…

 

C’est sympa comme pays, non ? On est vachement bien : il y a de la montagne, de la forêt, c’est bien propre, bien entretenu. C’est calme. Et puis les gens sont tellement avenants : Michael Hanecke, Ulrich Seidl… Que des films sympas en perspective…

Et ici, ANGST ne déroge pas au cliché : le film est dur et plonge son spectateur dans un univers largement glauque. Et c’est rien de le dire…

 

Suivre un tueur compulsif en goguette n’est sans doute jamais une partie de plaisir,  mais il y a ici quelques dimensions supplémentaires qui font que le film est plus qu’un bidule pour choquer le bourgeois.

Commençons par décrire l’objet. ANGST est tourné dans un scope très ample, très aéré, et surtout, il utilise la voix-off de manière assez simple mais qui ici fait mouche. Il s’agit bien sûr du tueur qui nous parle. On prendrait d’abord cette voix comme étant le fil de sa pensée mais très vite, les choses se compliquent puisqu’aux réflexions in vivo se mêle une part de récit plus explicatif, et que finalement les deux couches de narration vont se télescoper, faisant la part belle aux choses dont le tueur ne parle pas et qui manifestement le travaillent énormément. La scène-clé pour ce dispositif de voix-off, c’est la scène de la chauffeuse de taxi, où les deux types de dialogues off finissent par se confondre et lancent, d’ailleurs, comme par hasard (en bas de votre écran, un indice s'affiche!), la geste meurtrière du bonhomme. Un scène très rythmée et superbement montée d’ailleurs puisque malgré sa durée (pas énorme mais assez éprouvante car on comprend vite où il veut en venir), il nous est impossible de pleinement réaliser, c’est-à-dire d’avoir totalement conscience de ce qui est en train d’arriver, chose entretenue aussi par la voix-off dont je parlais qui dépasse largement de cadre de l’action, mais qui est n’en est pas moins décisive. Ca fait beaucoup de choses pour une scène apparemment anodine, et une certaine ivresse, pas du tout aimable d’ailleurs, nous prend.`

 

Il faut dire que dès les premières images, le film nous prend à la gorge (les scènes en prison) malgré la tranquillité relative de ces scènes d’introduction. Le cadre est magnifiquement travaillé et met en valeur les textures hétérogènes des différents décors. L’échelle de plan est aérée, et même dans les plans rapprochés, nombreux et j’y reviens, on a beaucoup à voir dans le cadre pourtant dirigiste, et c’est rien de le dire, et ça j’y reviendrai aussi. Un échelle variée pour ce décor de petite ville de province qui peut prendre des allures peut-être pas majestueuses mais assez immenses. Il faut dire que Kargl varie l’échelle en virtuose, et que très vite un sentiment s’impose : c’est cadré de manière inouïe et ça, ça mérite un second paragraphe…

 

 

A la ligne. Echelle ample, cadre sublissime, des textures, un acteur saisissant nous le verrons, des jeux d’appareils hallucinants, c’est bien simple : au bout de trente ou quarante secondes pour les plus rétifs, il faut se rendre à l’évidence : il y a ici un choc qui rappellera à certains la découverte des Gaspar Noé ou de Herzog (je ne compare pas, j’analogise bien sûr). ANGST semble être un choc esthétique de première importance. Il faut dire qu’il pousse l’ami Gerald, et malgré la relative sécheresse du sujet, âpre et épuré dans son genre. On est ici en pleine symphonie baroque, ce qui est un paradoxe, car le sujet est microcosmique, et que les propos énoncés tendraient plus au moins qu’au plus, si je veux et en quelque sorte.
Je parlais du cadre. La caméra est quasiment tout le temps en mouvement. Ca bouge beaucoup de manière absolument non-hystérique très souvent, et le premier choc ce sera l’utilisation des volumes présents dans ce cadre et des lignes qui le recomposent qui est d’une subjuguante beauté. Les scènes où notre psychopathe traverse la chaussée en début de film sont à tomber. Et ça, ça ne s’arrêtera pas. Là aussi, il y a un sentiment d’ivresse, d’ivresse au ralenti allais-je ajouter. Mais un virevoltage de caméra n’en vaut pas un autre. Dès que Kargl change un paramètre (échelle, plongée ou pas, rythme du mouvement, axe…), on a l’impression de redécouvrir complètement le système. Comme le montage favorise la coupe, et privilégie de manière presque musicale le rythme, c’est, je vous assure, la fête au village, et cela même dans les scènes à l’intérieur de la maison où pourtant l’environnement est plus sec et se devine plus monotone (il n’en sera rien, bien sûr).

 

Les plans sont sublimes : énormément de plongées, certaines à vingt mètres de haut, d’autres juste au-dessus de la tête des protagonistes et qui parfois, même dans les situations les plus extrêmes, sont en mouvement. Car le film travellingue sa mère à qui mieux-mieux, dans une symphonie de sensations hallucinante, presque soûlante. On se demande même parfois comment un réalisateur dont on devine le peu de moyens aux encornures (c’est à dire jamais) à trouver la force de faire des choses aussi compliquées du point de vue de la mise en place. En tout cas, le résultat est là : budget modeste mais rendu à la 2001 L’ODSSEE DE L’ESPACE (n’importe quoi, aucun rapport) car c’est une impression de luxe qui nous submerge. Les plans en forêt, les deux circuits autour de la maison lorsqu’on découvre ce décor (avec ce passage d’angle de mur, coupé avec maestria la première fois et contredit complètement la fois suivante à la faveur d’un plan séquence et donc  d’une absence de coupe, le petit gourmand !), et plein d’autres choses riches et variées (variées mais avec toujours les mêmes outils en quelque sorte) font de ce film un régal, et même bien plus, car la mise en scène nous parle aussi, autant que l’action, autant que la voix, et qu’elle nous plonge dans un tourbillon de sensations et de pensées où s’affrontent celles du tueur et les nôtres. Curieusement, devant cette bête humaine de psychopathe, un étrange sentiment d’empathie s’empare de nous. Merdre, on est là dedans, on est dans ce truc qui sert de corps, on en fait quoi maintenant ? Mais là, je m’égare…

 

[NB : Un des outils magnifiques du film, ce sont ces plans rapprochés de la mort-qui-tue, en courte focale, et par conséquent avec beaucoup de champ autour du personnage et énormément de profondeur itou, et où, en plus, la caméra est fixée sur l’acteur. Un effet toujours payant (l’acteur semble fixe et c’est le décor qui se déplace autour de lui). Le procédé est beau certes, mais donne la clé du film, et aussi sa folie triste et déchirante. On comprend grâce à ce plan très souvent utilisé que, ce que cherche à faire Kargl, c’est un film au plus près du mouvement, et c’est le mouvement le sujet du film. Certes. Mais, il veut aussi créer une sorte de caméra subjective perverse. Ici, et voilà qui fait que ce personnage est inadapté pour quoi que ce soir, à la Société, au Spectacle, ici, dis-je, la caméra subjective est complètement pervertie en effet. Elle est, elle aussi, déficiente et inadaptée. Car dans ces plans où la caméra est attachée à l’acteur, on comprend que c’est une caméra subjective, mais redoutablement perverse (encore!!!!) car le sujet se regarde en quelque sorte ! Une horreur sémantique et cinématographique qui glace le sang, et qui nous trouble aussi. Si l’œil du tueur se regarde de l’extérieur, on est qui, nous, spectateurs, on a quel statut ? Et va-t-on sortir de là, de cette tête, de ce regard ?)]

 

(NB2 : Toujours à propos de la caméra attachée à l’acteur. C’est déjà beau sauf que… Il y a ce plan terrifiant (à l’origine de ma tirade précédente sur la caméra subjective perverse et absurde) où le tueur commence à marcher dans la maison, la caméra attachée sur lui, et où, PAAAAF, BOOOOOMMM, déflagration nucléaire, la caméra se met à pivoter autour de l’acteur (elle est attachée ou non ? Sortez moi d’ici, je ne veux pas mourir là !) contredisant la sensation d’attachement pour renverser l’axe. Les deux axes se valent, ce sont les mêmes ; Blanc égale Noir. Champ égale Contrechamp. Vrai égale Faux. C’est sublime et d’une extravagance visuelle totale. Et ça pose, et ce n’est pas le seul plan pour lequel c’est le cas, la question suivante : il fait ça comment ????)

 

 

 

Alors, vous vous dites, c’est de la maestria hardcoresque, ça fait son Argento autrichien avec tous ces mouvements, bref c’est du gâteau à la crème chantilly pendant tout le repas. Euh … Non. Pas vraiment, car le film est très âpre aussi.

Car, la première partie, dont on pensait qu’elle durerait largement le temps du métrage, et même si elle occupe un bonne moitié du temps du film, finit par s’achever (joli !) et laisse la place peut-être au morceau le plus rude du film, "l’après" en quelque sorte. Les sensations provoquées par le film ont alors tendance à se déplacer. Ce qu’on voit à l’écran semble être alors la pesanteur, l’attraction terrestre d’un corps, celui du tueur, sans cesse en mouvement, dans une agitation extatique mais triste. Le film montre alors une forme de travail, long, pénible, impossible à faire d’une manière neutre, où il faut se déplacer vite, soulever des charges lourdes, où l’organisation implique des mouvements imprescriptibles, où la logique demande des déplacements incessants et des kilomètres parcourus dans une aire pourtant restreinte. Cette suite de mouvements, c’est le corps au travail. De la même manière que le champ et le contrechamp sont la même entité, ici ce travail de levage, de traînage et d’organisation concrète est confondu avec l’existence même du tueur. Et là, bien sûr, on (soit nous, le spectateur) a le temps de comprendre ce qui se joue : on le sent d’abord, on le formule ensuite, et on en mesure finalement l’horreur. Ce qui se passe ici, c’est : le Présent ! Tout bête, mais redoutable et effrayant. Fini le storytelling. [Dieu merci, la qualité fantastique de la mise en scène évite que le film ne sombre dans l’aspect documentaire. Notamment grâce à la photographie, toujours belle et assez subtile, et aussi grâce à un travail de maquillage complètement exceptionnel.]. Je disais donc, voilà le Présent. Ce type vit un Présent, et rien d’autre. C’est l’horreur absolue. Une fois la chose comprise, pour la première fois peut-être nous nous éloignons un peu du personnage, on fait juste un petit pas de côté, on se dissocie et observe. La conclusion, la boucle, le discours réducteur de la réalité juridique, tous les éléments de la fin ne nous surprennent pas vraiment. On avait déjà compris par le Présent. C’est dans cette dernière ligne droite que jaillit alors l’absolue solitude, l’absolue tristesse d’un personnage hors-norme, inadapté. Dans le processus du film, c’est autre chose qui se jouait : la réalité n’existait pas. Sans lien avec l’extérieur, les autres et le temps, on sait alors qu’on a vécu l’autisme fondamental (imprescriptible) de notre être propre, de notre propre existence. Entre lui et le monde, il y a une galaxie. Et entre nous et le Monde, sans doute un gouffre également. Le film nous laisse alors sans solution, avec l’impossibilité même de mesurer ou d’estimer ce gouffre. Entre deux, on a été, puis on a approché un autre homme. Pendant une heure et vingt minutes. Sur toute une existence. Tristesse.

 

 

La question est : comment est-il possible que je n’aie jamais, mais alors jamais entendu parler de ce film ? Et accessoirement, par quelle malédiction Kargl n’a fait qu’un seul film ?

 

 

 

Dr Devo.







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Publié dans Corpus Analogia

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Dr Devo 24/10/2009 22:00


Punaise, y en qui ont des idées! j'avais pensé à quelque chose d'analogue mais à certains moment je me disais seulement que l'opérateur etait fou furieux, et quil cadrait comme une machine cyborg
du XXIIIéme siécle!

En tout cas, la première fois que la camera attaché bascule, on a limpression que le sol s'écroule!

Merci Epikt pour la précision totalmenent pertinente!

Dr Devo.


Epikt 24/10/2009 18:14


Au sujet du "comment qu'il a fait pour faire tourner la caméra autour du personage ?", c'est encore une invention de Rybczyński (qui s'est déchainé sur ce film) ; grosso-modo une steadycam, mais
"inversée" de manière à cadrer l'acteur, le bras étant monté sur un machin à roulements à billes qui permet une rotation autour de l'opérateur/acteur.
(et je confirme que ce film est sublissimement beau)


Dr Devo 24/10/2009 00:35


Haaaaa, cher Z-Man, merci pour toute ces précisions.
Ayant vu une version semble-t-il issue d'un dividi américain, je pense que je n'ai pas vu le prologue.
j'ignorais que Noé était fan. Voilà qui ne m'étonne guère. Que le chef-op soit aussi monteur, chose que j'avais noté, me donne envie de voir ces propres films. en tout cas quel choc! Et je suis
abassourdi de n'avoir jamais entendu parler de ce film. (Ceci dit je lis tellement peu d'interview et je suis tellement coupé des médias, car je préferre à la limite voir les chose par moi-même, il
est poccible que j'ai loup cette référence majeur chez Noé!).

merci en tout cas!


Dr Devo.


Ludo Z-Man 23/10/2009 20:06


En effet, le film est connu en France sous le titre Schizophrenia, c'est avec ce titre qu'il connut une exploitation vidéo. Cela dit, de nombreux mystéres subsistent à propos du film,
notemment le fait que Schizophrenia dans sa version française est affublé d'un long prologue totalement absent de la version originale. Pendant le film fut difficilement visible puis un
DVD est sorti. Kargl semble renier ce prologue qui figure dans la VF. Un DVD français doit sortir depuis de nombreuses années, la rumeur disait notemment que Gaspar Noé, dont c'est le film préféré,
participerait au DVD, mais au final, rien n'est jamais sorti. Pourtant, le film est régulierement visible sur le satellite depuis quelques temps (il était encore diffusé il y quelques jours dans
une belle copie).
Si Kargl reste un cinéaste mystérieux, il faut aussi louer la particpation au film de Zbigniew Rybczyński dont la contribution est essentielle sur Angst. A la fois caméraman, chef op et monteur du
film, il est pour beaucoup dans la conception des techniques employées pour les aspects les plus complexes de la mise en scéne. Rybczyńsk, cinéaste, vidéaste et artiste, est lui même auteur de
nombre de courts métrages expérimentaux absolument stupéfiants, visibles sur des compilations dédiées aux travaux du bonhomme (le plus connu étant Tango qui fut à l'époque récompensé par un
Oscar).
Et oui, Angst est un film fabuleux.


Martin R 23/10/2009 16:24


C'est pourtant la grosse référence de Noé (que vous aimez beaucoup ici il me semble) avec les plans séquence de Soy cuba.

Je connaissais le film sous sont titre "skizophrenia", êtes-vous certain qu'il n'a fait que ça ?