ANTIVIRAL de Brandon Cronenberg (USA 2012) BARAKA de Ron Fricke (USA 1992) et CITADEL de Ciaran Foy (Irlande 2012) : Etrange Festival jour 9

Publié le par Norman Bates

 

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[Photo tirée de BARAKA]

 

 

Etrange choix de David Cronenberg que d’appeler son fils Brandon. Je n’ose imaginer que l’auteur de CRASH soit au fond un grand fan de BEVERLY HILLS. C’est avec ces pensées noires au fond de la tête que j’abordais ANTIVIRAL, qui porte dans son ADN le cinéma de papa. Nous sommes dans un futur pas si éloigné (mais pas si proche, démerdez vous avec ça), où les progrès scientifiques ont permis la culture des cellules humaines à des fins mercantiles. C’est ainsi que les produits dérivés des grandes stars du moment sont des dérivés biologiques disponible pour tout un chacun. Vous êtes fan de Britney Spears ? Vous avez à votre disposition des steaks de Britney élaborés à partir de ses cellules souches. Mais pire encore, pour le fan le plus hardcore, vous pouvez acheter librement le dernier herpès vaginal de la star ou sa grippe du moment. Une gamme de virus propre à chaque star est commercialisée par le labo de Syd March, le héros du film. Les problèmes commencent pour se dernier, quand amoureux de Hannah Geist, il va en douce s’injecter le virus qui est en train de la tuer. Pour survivre, Syd va  plonger dans les méandres des mafias biologiques pour découvrir la vérité et l’origine de ce virus mortel…  On n’est vraiment pas là pour rigoler : thriller glacial de 2 heures, ANTIVIRAL développe un propos bizarroïde sur les dérives du star-system et la fascination de l’homme pour la célébrité, dans un style clinique au final assez différent de papa. Photographie blanchâtre de décors épurés, rythme assez lent et fascination pour les mutations organiques, c’est seulement ce dernier point qui rapproche ANTIVIRAL d’un film de David Cronenberg. Le reste est suffisamment singulier pour assurer à l’œuvre une originalité agréable et une ambiance malsaine unique en son genre. Les avis sont très partagés sur le film, même au sein des focaliens présents, mais personnellement j’ai kiffé ma race, les potos. La thématique est fascinante et même si le rythme est très inégal, chaque plan magnétise (si je veux) une tension morbide qui ne fait que s’étoffer à mesure que les bobines s'enchaînent. Le casting au poil révèle le jeune Caleb Landry Jones, une sorte de croque mort désabusé, bourré de névroses, interprété malgré tout avec force de nuances et subtilité dans un jeu très précis. On croise aussi ce vieux briscard de Malcolm MacDowell, toujours dans les bons plans, naviguant à vue entre les récifs d’humanités et les rebus de conscience. Pour le reste, ANTIVIRAL se suit agréablement malgré quelques longueurs au milieu du film, ventre mou causé par une perte de rythme dans le récit et des plans un poil trop longs. Pourtant Brandon (je ne m’en lasse pas) arrive toujours à raccrocher les wagons grâce à la cohérence de sa mise en scène et au scénario bien foutu (malgré une construction assez classique pour un thriller) qui intrigue jusqu'à la fin. En tout cas, Brandon arrive à développer son propre style et livre une oeuvre originale et foncièrement dérangeante, à mille lieux du reste du monde, ce qui est déjà pas mal pour un début.

 

Je ne connaissais absolument pas le cinéma de Ron Fricke, et je ne comptais pas le découvrir pour être tout à fait honnête. Il a fallu que plusieurs personnes de confiance m’assurent que le bonhomme en question ne soit pas un hippie illuminé ou un Yann Arthus Bertrand en goguette pour que j’aille tenter l’expérience. Qui plus est la copie présentée ce soir est un DCP [terme désignant l''ensemble des fichiers formant  le film au formant numérique. NdDrDevo.] tiré exclusivement pour l’Etrange Festival depuis un master en 70mm (Fricke, appris-je, ne tourne qu’en 70mm), donc la projection promettait d’être quasi historique (il parait que le film est rare en salle). Le moins qu’on puisse dire est que je ne fus pas déçu. BARAKA est un film sans dialogues, qui cherche, dans la foulée de KOYAANISQUATSI (dont on parlera sans doute demain) l’élévation spirituelle, la contemplation voire la transe du spectateur. Le film n’est porteur d’aucun message, il n’y a pas de Yann Arthus Bertrand qui vous fasse culpabiliser comme un chien en voix-off avec la thune des industriels, pas de néo-hippie qui s’extasie sur la philosophie de vie -forcément meilleure que la nôtre- d’une obscure tribu qui bouffe des racines depuis 2000 ans. Bref on laisse enfin au spectateur sa libertéeeee de penser et de se faire une opinion par lui-même, ce qui est quand même pas plus mal quand on s’adresse à des adultes. Bref, BARAKA est un film absolument étourdissant, d’une beauté à couper le souffle (et j’y allais à reculons, notez bien) qui utilise le langage cinématographique dans ce qu’il a de plus “basique” (association d’idées, rythme et symbolique élémentaire) pour amener le spectateur à contempler le monde et à reflechir à sa place dans celui ci. On passe d’un singe à la sérénité émouvante qui semble contempler les étoiles du sommet de l’himalaya, aux transes cosmogoniques de moines cambodgiens, de l’éruption d’un volcan à la mer déchaînée, de la course des nuages à celle des voitures à New-York, dans un immense mouvement qui embrasse tous les pays, toutes les échelles (de l’homme au cosmos) et qui joue sur les perspectives pour changer le regard sur le quotidien (la circulation d’une mégalopole américaine n’a jamais été aussi hypnotisante). La musique est un des vecteurs essentiel du rythme du film, elle est composée ici par des contemporains comme DEAD CAN DANSE ou par des chants millénaires des religions animistes, fait le lien entre les images et provoque le ralentissement ou l'accélération des plans. Tout est mis en scène, cadré, monté au millimètre pré. Technologiquement le film écrase tout ce que vous avez pu voir jusqu'à présent. On parle de mouvement de caméra qui durent plusieurs heures (technologie mise au point par Fricke lui même) et le rendu en 70mm sur grand écran est magnifique (le film est disponible sur youtube en HD http://www.youtube.com/watch?v=aJHPNg7YdgY mais ça n’a pas grand chose à voir avec la projection de qualité que l’on a eu). Quand on est habitué au périphérique parisien ça fait un sacré choc. Pour autant, le film n’est pas exempt de défaut, et si on nous assure que le réalisateur refuse de donner un point de vue ou une opinion, il y a quand même des plans qui sont sans équivoques : la destruction de la forêt amazonienne avec juste après la tête d’un indien un peu triste, ou le passage sur Auschwitz qui fait sombrer le film dans le point godwin par exemple. Il y aurait milles choses à dire sur BARAKA, le plus intéressant est peut-être l’impression générale qui transparaît des 1h30 de BARAKA : la différence de vitesse et d'échelle entre la nature et l’Homme, entre les montagnes millénaires et les avions supersoniques, entre le flot immuable du temps et la course effrénée des civilisations, déséquilibre qui semble être le point de rupture à l’origine du questionnement métaphysique de l’Humain et qui entérine sa fugacité spécieuse dans l’univers. BARAKA fait surgir de la terre des images fascinantes, à chacun la responsabilité de leur trouver un sens. Brillant et introspectif.

 

 

Difficile après autant de fascination et de grandeur d'enchaîner sur une série B d’horreur, et pourtant dès les première minutes de CITADEL, on sent les sueurs froides arriver. Prologue inquiétant et parfaitement mis en scène, on a pas le temps de rentrer dans le film qu’on est déjà angoissé par les étranges habitants de l’immeuble de Tommy, jeune père qui a assisté au meurtre de sa femme enceinte par des voyous de la cité. Évidemment faire grandir un enfant dans ce contexte n’est pas facile, surtout quand le père est devenu agoraphobe depuis l’agression et qu’il vit reclu dans la peur avec sa fille... Tout crie l’angoisse dans CITADEL : cité fantomatique peuplée de hordes humanoides ultra violentes, photographie grisâtre et morne, paysages de friches urbaines abandonnées par les services sociaux et la police, personnage principal étouffé par la peur qui doit s’occuper de son bébé au milieu de la violence: rien ne nous est épargné. Difficile dans la première partie du film de reprendre son souffle tellement l’ambiance est oppressante. Habilement le film distille des pistes sans les expliquer, la mise en scène nous met dans la peau d’un personnage ultra-faible (qui ne permet aucun espoir) et on ne sait pas trop à quoi s’attendre. Malheursement le film va dans sa deuxième partie vendre la mèche et alors il n’y aura plus vraiment de surprise, au détriment de la peur et de la tension qui vont peu à peu se dissiper. Les incohérences du scénario, la faiblesse du propos et surtout la grande facilité de l’écriture vont s’ajouter à une mise en scène qui n’a plus vraiment d’inspiration et peine à se renouveler. Les scènes d’actions se font plus nombreuses, et sont mal découpées de surcroît ce qui les rend assez pénible. Il y a bien l’exploration de la tour dans une quasi-obscurité qui marche plutôt bien, jusqu'à ce que le personnage décide soudainement de ne plus avoir peur et du coup on sent bien le dénouement qui arrive. C’est bien dommage, car le film est plutôt soigné et plein de bonnes idées dans le propos et la mise en scène (sans jamais se démarquer du genre et ses figures imposées). Le personnage de Marie par exemple est intéressant. En effet, elle fait l’objet d’un développement assez long (ces't le seul personnage féminin du film) mais qui se termine abruptement de manière totalement gratosse. Ca marche plutôt bien et participe au désespoir ambiant du film. En revanche le prêtre (pourtant interprété par le bon James Cosmo) vend trop rapidement la mèche et on sait quasiment dès le début que c’est un personnage-clé. Il y a même une petite touche d’humour bienvenue (la femme est noire, s’appelle Marie et plaide pour une solution pacifique, “il faut donner de l’amour à ces jeunes”, avant de connaître la fin que l’on sait). Ciaran Foy est un réalisateur à suivre, en espérant que les erreurs de débutant de CITADEL restent des erreurs de débutants.  

 

 

Norman Bates.

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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