lipton devo

(De gauche à droite, du haut vers le bas: le film, le président du Jury, Matière Focale en septembre 2010. Photo par John Mek-Ouyes et Dr Devo.)

 

 

 

 

Il n'y a pas que la compétition officielle dans la vie cannoise, alors allons un peu voir à côté, là, tout près, les choses qui respirent et qui appellent le cinéphile avide de découvertes. Compétition officielle, Un Certain Regard, Marché du Film. Dans l'ordre. Faites vos jeux.

 

 

THE HOUSEMAID de Im Sang-Soo (2010-Corée du Sud)

 

Jeon Do-Youn est engagée comme servante par un couple de jeunes gens très très riches pour s'occuper de leur petite fille. Alors qu'elle vaque à ses occupations en uniforme, elle est quelque peu troublée par le maître de maison, un jeune homme complètement successful qui joue du Beethoven à ses heures perdues. Il va la prendre comme maîtresse. Et comme tout se sait toujours, ça va faire du grabuge dans le manoir...

 

 

La Corée n'a pas fini d'animer Cannes. Après les beaux THIRST et MOTHER l'année dernière, c'est au tour d'Im Sang-soo (réalisateur d'UNE FEMME COREENNE) d'y aller de son petit film assez étrange, voire même complètement polymorphe. Ca ne commence pas mal du tout, avec une séquence de présentation assez abstraite, très découpée, jouant énormément sur le mouvement (que ce soit au niveau de la caméra ou du placement des figurants) et sur les valeurs de plans, qui sont ici vecteurs d'une sensation de perte et de confusion qui s'entremêlent de manière élégante avec ce qui se joue : on ne sait pas trop ce qui se passe, mais une femme est suspendue à un balcon, à côté de ça des jeunes sont à une fête, des voitures passent, l'héroïne découpe du poisson... On cherche la spatialisation alors que Sang-Soo nous dit très clairement que tout se joue en même temps, exactement au même endroit, qu’il n'y a qu'un lieu et que ce sera celui de la mort. Le ton est donné. Mais en fait, non. On se calme un peu et on suit de manière plus particulière à présent, l'héroïne dans ses premiers pas à l'intérieur du fameux manoir du couple. Découverte de l'enfant à garder, moments heureux d'insouciance pour un personnage qui rappelle l'Idiot de Dostoïevski (c'est dit dans le film mais, chose amusante, n'a été traduit comme tel que dans les sous-titres anglais, les sous-titres français, eux, l'ont juste qualifié de "simplette" si je me souviens bien. Serions-nous moins à même de comprendre la référence culturelle ? Pourquoi les francophones sont-ils ainsi spoliés ? Etrange, tout de même). Puis du sexe, un peu, on ne voit rien, juste de la peau, des corps humides qui se frôlent, des voix qui se parlent crûment. Puis de l'humour, ce qui m'a posé un vrai problème, mais j'y reviendrai. Puis vient la tragédie, moralement éreintante et insoutenable, les actions font très mal. Si j'ai fait cette petite liste, c'est pour illustrer le fait que Sang-soo va se servir un peu dans toutes les crèmeries, dans l'espoir que son dessert soit le plus beau possible.

 

 

Sauf qu'il s'éparpille un peu. Je n'ai rien contre la comédie en général, mais j'ai trouvé qu'ici, son incursion au sein du récit était un virage pas très bien négocié. Disons qu'à un moment donné, la belle-mère du maître de maison fait son apparition, et elle est vraiment trop outrée pour totalement convaincre et se fondre dans la proposition du film. C'est au niveau de l'écriture même que ça pêche. Si le film, dans son ensemble, est plutôt correctement mis en scène, donnant une certaine envergure au côté totalement réaliste, dirons-nous, du métrage, l'ajout du personnage de la belle-mère envoie valdinguer à peu près tout ce qui a été fait jusque-là. Pour vous expliquer, elle agit un peu comme un génie du mal, toujours là pour faire une saloperie, mais de manière forcée, deus ex machina malade qui va précipiter la tragédie. On sent l'artifice pour justifier le point de non-retour, et son écriture brute et manichéenne, quelque part, dénote avec la certaine subtilité des autres personnages. On n'y croie pas, ça ne fonctionne pas. Et c'est vraiment très dommage, tant le reste du film a des qualités qui méritent d'être vues.

 

 

Quelques scènes sont très réussies. Celle du club de golf, vrai moment de douleur contenue, de haine ravalée, prête à exploser, lorsque la conscience, l'humanité reprennent le dessus. Le dialogue entre l'héroïne et le maître de maison après la scène du "bain", magie fugace, lumière d'espoir d'une inconséquence et d'une folie tragiques. L'incursion du feu dans l'avant-dernière scène, qui exprime de manière allégorique toute la rage qui habite le personnage en en faisant un élément physique, palpable et dévastateur. Ca bosse tout le temps du côté du cadre, à essayer de trouver des angles bizarres, des compositions abstraites, des symétries, des asymétries, elles sont très évocatrices sans tomber dans le didactisme. Le reste est plutôt classique, soigné, il y a du boulot, mais rien de renversant.

 

 

Au final, un film plutôt pas déplaisant, mais nous sommes encore loin du chef-d'oeuvre.

 

 

 

 

 

L'ETRANGE AFFAIRE ANGELICA de Manoel de Oliveira (Portugal, 2010)

Ricardo Trepa est un jeune photographe appelé d'urgence, une nuit, par une puissante famille locale, pour prendre des clichés de leur fille Angelica, morte peu après son mariage. Il accepte, et à l'intérieur de son viseur, le visage de la jeune femme s'éveille...

 

 

Ca fait toujours plaisir d'avoir des nouvelles du plus jeune grabataire du cinéma ! Presque 102 ans au compteur, et le garçon pète la forme, tourne toujours, voire même plus que jamais, avec bonheur paraît-il puisque qu'apparemment, son précédent, CHRISTOPHE COLOMB, L'ENIGME était magnifique. Mais parlons donc du tout dernier, qui, je dois l'avouer, a une des brioches (terme focalien de "pitch", bien plus beau que l'original, bien sûr) les plus intriguantes et intéressantes de cette quinzaine.

 

 

L'obstacle. Voilà comment le film aurait pu s'appeler, tant tout au long du métrage l'action se heurte à des éléments qui l'empêchent fréquemment, euh non, tout le temps, d'avancer. Et, complètement malicieux, De Oliveira se sert de tout ce qu'il a sous la main pour mettre des bâtons dans les roues de ses personnages. D'abord la musique, qu'il laisse terminer jusqu'au bout de la partition pour couper son plan et passer à autre chose, idée vraiment belle qui laisse une impression de vide abyssal, puis le son, qui vient parasiter tout effort d'expression ou d'intériorisation (magnifique scène de déclamation de poème, avec en fond sonore un vieux transistor qui crisse, qui larsène, qui crache quelques notes de musiques pour se remettre à grésiller, ou des bruits de camion dérangeants et surprenants qui viennent couper une conversation en plein milieu, forçant les personnages à aller à la fenêtre voir ce qu'il se passe avant de revenir à leur action initiale), les éléments de décor, la figuration... Tout est fait pour casser le rythme et installer une espèce d'à-plat haletant et surprenant: étrangement, même au bout de deux ou trois fois d'affilée, on n'imagine pas qu'il va encore saboter l'avancée du récit, prenant encore et toujours le spectateur par surprise. Et ce qui est encore plus beau, c'est que la résolution du film inclut, en son sein même, et disons est la justification finale de tout ce procédé, un obstacle, le dernier, que je ne vous révèlerai pas mais qui est, je vous l'assure, absolument magnifique.

 

 

Du côté de la mise en scène, De Oliveira s'éclate aussi, en cadrant au cordeau, en se permettant de finalement assez peu couper (le montage, lent, est malgré tout assez tendu) et de ne se poser que rarement la question du contre-champ, mais quand il le fait c'est éblouissant parce que généralement accompagné d'un changement de photo, de perspective, d'une espèce de césure au niveau du rythme qui donne une impression d'étrangeté. Il inclut même quelques incrustations vidéo en noir et blanc, très belles, qui participent à une scène de lévitation assez hallucinante où le son joue constamment, jusqu'à, à un moment, s'arrêter presque totalement, comme conférant à ces quelques secondes un souffle de liberté, voire de spiritualité très émouvant.

 

Merci, monsieur De Oliveira, merci de donner aux petits jeunes aux dents longues et aux idées courtes des leçons de cinéma, et un parfait exemple de ce que l'on peut faire quand on joue avec les leviers de la mise en scène. Le fait que vous ne soyez pas en compétition officielle me révolte. Mais c'est vrai que vous avez reçu un prix d'honneur à Cannes, il y a quelques temps, pour eux vous êtes déjà mort. Pour nous, vous êtes le plus vivant.

 

 

 

 

 

 

MR. NICE de Bernard Rose (UK-2010)

La vie de Howard Marks, un ancien d'Oxford devenu, dans les années 60-70, un des plus grands trafiquants de drogue de Grande-Bretagne.

 

 

Quelle ne fut pas ma surprise en voyant le nom de Bernard Rose, l'excellent réalisateur, d'entre autres, CANDYMAN avec Virginia Madsen, film fabuleux s'il fallait le rappeler, dans le programme du Marché du Film (et pas en compétition, voyons, les enfants, soyons sérieux !). L'instinct me pousse à y aller, ne connaissant absolument rien du film.

 

 

Nous suivons donc Marks, incarné par le formidable Rhys Ifans, et d'entrée de jeu c'est de la folie pure. Nous commençons donc par voir le héros du temps où il était au lycée, et là, nous nous apercevons qu'Ifans lui-même joue le rôle de Marks quand celui-ci a 17 ans ! Quelle délicieuse étrangeté de voir l'acteur extatique, sauter dans les bras de ses parents, hurlant sa joie alors qu'il vient de recevoir la lettre d'acceptation à l'université d'Oxford ! C'est absolument sublime et ce sera ainsi pendant tout le film, Ifans jouant Marks à tous les moments de sa vie. Mais Rose ne s'arrête pas là. Il doit recréer l'Angleterre des années 60, ses rues, ses voitures, ses passants ? Trop cher, pas intéressant, alors le réalisateur utilise des stock-shots sales et granuleux de ces années-là, et incruste Ifans déambulant à l'intérieur, et rajoutant les grains sur l'acteur ! Il n'y a des stock-shots d'Oxford en noir et blanc ? Pas grave, on les utilise, et par la même occasion, on incruste Ifans en noir et blanc, et en qualité 8mm ! Il doit se rendre à Kaboul ? Même traitement ! Et ensuite, bien sûr, on va vraiment tourner dans ce qui ressemble à un désert afghan, pour les plans qui suivent. En fait, il utilise le procédé d'incrustation sur stock-shot à chaque fois qu'il doit introduire un lieu, ou à chaque fois qu'il doit avoir de la vie d'époque à l'arrière-plan, pour ensuite revenir dans un décor naturel un peu moins fourni et plus pratique à faire, que ce soit pour des scènes à pied, ou en voiture (la première fois qu'il est en Afghanistan, en jeep, est une des choses les plus drôles et les plus folles que j'ai vu depuis longtemps) ! Bref, ça invente, ça n'arrête pas, ça cherche des solutions pour rendre la chose complètement belle et ludique. Vous n'avez jamais vu une scène de sexe telle que la première montrée dans ce film (ce qui a fait dire à une amie, présente à côté de moi, "c'est la suite d'ENTER THE VOID "»). Quand on ajoute à cela une photo vraiment belle (il la fait lui-même), un sympathique jeu sur le son, des cadrages bien sentis et un casting trois étoiles (Ifans, Chloe Sevigny, David Thewlis), ce premier quart d'heure annonce monts et merveilles.

 

 

Malheureusement, Rose a du mal à tenir la barque. Un peu à l'instar de SHUTTER ISLAND de Scorsese, la mise en scène se délite assez rapidement pour abandonner toute invention au profit de l'avancement du scénario et d'une certaine précision dans la biographie du garçon. Rose lève le pied et se fait un peu bouffer par son récit. S'ensuit un quasi festival de champs/contre-champs, moins de jeu sur les axes, et si la lumière est toujours belle, le montage s'effrite et s'étiole.

 

 

Il est vraiment dommage que le réalisateur n'ait pas réussi à aller au bout de son idée, de ses idées, tant le film aurait pu être absolument beau et iconoclaste. Je dirai même qu'il aurait pu être important. Au lieu de cela, il y a un quart d'heure, vingt minutes de folie, une montagne russe hallucinante d'émotions, puis un récit comme tous les dealers de drogue, avec ascension sociale et chute vertigineuse, en n'oubliant pas femme et enfants qui souffrent. C'est triste. Mais à voir quand même, pour ce début tellement grotesque.

 

LJ Ghost.

 

 

 

 

 

 

 

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Dimanche 16 mai 2010 7 16 /05 /Mai /2010 19:44

Publié dans : Corpus Filmi
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