Cannes 2010, épisode 6: LJ Ghost, grand reporter, continue de dénoncer le scandale...

Publié le par LJ Ghost

 

 

 

 

 

xavier quentin devo

[Photo: "Rapport avec la Choucroute" par Dr Devo.]

Chers Focaliens,

 

LJ Ghost, l'envoyé spécial de Matière Focale à Cannes persiste et signe! La compétiton officielle 2010 est ignôôôôble et remplie de putasserie (voir ci-dessous),e t dans les sections paralléles, voire au Marché du Film, on voit des choses belles et courageuse.  Voici son sixième article sur ce festival qui a délibérément décidé de laisser le cinéma de côté...

Dr Devo.

 

 

 

RUBBER de Quentin Dupieux (France, 2010)

Un type à lunettes est debout. Des chaises en bois trônent dans le désert des Etats-Unis. Soudain, une voiture de police arrive, renverse une à une les chaises, s'arrête. Un flic sort du coffre et monologue, face caméra, sur le fait que certaines choses au cinéma sont là, juste là, sans raison, comme le fait que l'extra-terrestre dans E.T. soit marron. Un groupe de gens arrive, prend des jumelles à l'homme à lunettes, et regarde au loin un pneu s'éveiller à la vie. Ce pneu, doué d'une conscience, devient alors un serial killer psychopathe et tombe amoureux de Roxane Mesquida (que vous avez pu voir dans A MA SOEUR de Catherine Breillat, ou dans l'affreux SHEITAN de Kim Chapiron), qu'il va poursuivre.

 

 

Peut-être la plus belle brioche de l'année, RUBBER est un film tout à fait alléchant, surtout que son réalisateur, qui est ici également scénariste, chef opérateur, monteur et auteur de la musique, Quentin Dupieux, est déjà le responsable du très beau STEAK. La question principale, c'est arrivera-t-il à être à la hauteur des espérances placées dans cette histoire abracadabrantesque.

 

 

Disons que Dupieux a ici un peu le postérieur entre deux chaises, et il va me falloir avoir des doigts d'or pour ne pas vous révéler toutes les surprises qui parsèment le film. Dès le départ, le réalisateur introduit le spectateur à l'intérieur même du métrage, personnifié par le groupe de gens dont je parlais un peu plus haut. Le groupe regarde le film qui est en train de se faire (l'histoire du pneu) en même temps que nous, au loin, à travers des jumelles, et commente tout ce qu'il se passe comme le feraient des spectateurs malpolis dans une salle de cinéma, et dès qu'ils s'endorment (parce que le "film" dure plusieurs jours), le métrage et le pneu s'arrêtent, pour reprendre lorsqu'ils se réveillent. Idée belle et intéressante, sauf qu'elle est véritablement sur-utilisée : en plus du film, du film dans le film, il y en a un troisième dont les héros sont ce groupe de spectateurs, à qui des choses vont arriver. Là, Dupieux charge un peu la mule et étale en longueur cette idée tout en, grâce à cela, proposant une vision drôle et acerbe du cinéma d'aujourd'hui : les producteurs qui dépouillent l'argent du public en leur refourguant un spectacle aliénant et sans aucun intérêt, jusqu'à saturation ultime. Malheureusement, cela ne vole pas très haut, et l'intérêt se disperse assez rapidement de ce côté-là surtout que, encore une fois, Dupieux s'attarde vraiment sur cet aspect-là de son oeuvre, histoire d'en remettre des couches et des couches.

 

 

Du côté du pneu, c'est une épure un peu plus humble qui prédomine : beau son, très belle musique, pas une parole échangée, bien sûr, juste un pneu qui roule et qui tue tout ce qui se trouve sur son chemin. Quand je parle d'épure, c'est au niveau de la narration de cette partie-là de l'histoire, et de la vision générale de la chose, parce qu'en coulisses, ça bosse dur : effets à la Méliès pour les meurtres, cadrage signifiant et précis, photographie riche et dense, même si on est le plus souvent en extérieur (mais pas seulement). Je ne sais pas comment ils ont fait pour faire ainsi rouler et s'arrêter le pneu en caméra portée, ou comment ils lui ont fait monter des marches, mais c'est excellemment bien foutu et réaliste comme jamais. Malheureusement, ici aussi c'est vraiment répétitif, les meurtres se ressemblent tous et s'il y a une nette progression dramatique de ce côté-là, au bout d'un moment on comprend où il veut en venir car il nous l'a déjà montré cinq fois avant.

 

 

Les surprises finissent alors de pleuvoir et c'est avec un peu de complaisance que Dupieux filme son brillant concept. L'air de dire, oui, l'idée est étrange, bizarre, vous en vouliez du bizarre, vous allez en avoir, je ne justifie rien, c'est comme cela et pas autrement, je vais vous en donner, de l'aliénant, du répétitif, vous allez en avoir pour votre argent. Véritable film sur le cinéma, un peu superficiel malgré de très belles idées de scénario (le flic qui demande aux autres acteurs d'arrêter de jouer quand les spectateurs ne regardent plus le film) ou de mise en scène (l'iris "cinéma muet" du pneu qui se relève), RUBBER est un meilleur film que ce que je pense avoir laissé paraître. Pas dénué de défauts, très loin de là, notamment le montage, pas très bien géré (les plans finaux sur le tricycles sont interminables et sans intérêt – sauf les plus signifiants, bien sûr, disons que Dupieux filme la même chose sur dix plans et qu'il les met tous les uns après les autres, allongeant artificiellement la durée de la séquence, qui s'en retrouve épuisante au lieu d'être puissante), il n'empêche qu'il fourmille de qualités, de trouvailles, de gourmandises qui satisferont le spectateur en mal d'étrangeté.

 

 

 

 

DES HOMMES ET DES DIEUX de Xavier Beauvois (France, 2010)

 

Lambert Wilson est moine dans un vieux monastère d'un petit village d'Algérie. Cela fait des générations que le lieu de culte chrétien est implanté dans cette région profondément musulmane, mais les deux religions ont su apprendre à vivre ensemble, et à se respecter. Jusqu'à ce que des rebelles, terroristes, commencent à zigouiller à peu près tout le monde aux alentours. Ils se rapprochent dangereusement du monastère, au point que les moines se demandent s'ils doivent rester au péril de leur vie pour protéger les habitants du village et poursuivre leur engagement à Dieu, ou s'ils doivent partir, rentrer en France, saufs, et laisser les pauvres autochtones à leur funeste sort.

 

 

Troisième film français en compétition au festival de Cannes, l'oeuvre de Xavier Beauvois, réalisateur du PETIT LIEUTENANT, a reçu un accueil tonitruant de la part du public et d'une certaine partie de la critique. Ca sent donc un peu le graillon, non ?

 

 

Ca sent même un peu autre chose, pour tout vous dire. Il y a dans ce film une forte tentation, et même plus que cela puisque c'est vers ça que l'on tend pendant toute sa durée, de documentaire, dans le sens où tous les évènements sont relatés d'une manière qui se veut à tout prix réaliste, voire même jusqu'à aller vers le naturalisme le plus total. J'en veux pour preuve cette avalanche de scènes de chants religieux, qui prennent, à vue de nez, un tiers du métrage (j'exagère à peine), que Beauvois laisse EN ENTIER, et pas qu'une fois. Tous les chants grégoriens y passent, et leurs paroles tristes et soumises ne donnent franchement pas envie de rentrer dans les ordres, malgré le fait que l'on ait régulièrement l'impression que l'on nous force le christianisme jusqu'au fond de la gorge, tel une oie à Noël. Disons que Beauvois montre deux face de la religion qui se rejoignent en un même delta : celle, donc cherchant la repentance, et l'autre qui représente une certaine grandeur d'âme, une générosité, un héroïsme sans fard, pour au final être absous et sauvé par Dieu, pour aller vers le paradis. C'est là que pêche Beauvois dans sa volonté clairement documentaire, en rajoutant du manichéisme (pas de contradiction ni d'aspérité, non, vous pensez) à ces hommes, qui eux sont super gentils, et les autres tueurs sont méchants, mais c'est pas parce qu'ils sont musulmans qu'ils sont méchants, attention, il ne faudrait fâcher personne, et le réalisateur prend bien soin de marteler à plusieurs reprises le fait que ce sont des extrémistes qui s'adonnent à ces exactions, des gens qui ont mal ou n'ont même jamais lu le Coran (ce qui, certes, est vrai, mais pourquoi le répéter à tout bout de champ dans le film ? Une fois, c'est bien, aussi). Au final, il n'y a aucun enjeu. C'est immensément mal écrit, que ce soit au niveau du propos manichéen et neuneu (sacrifice chrétien, tout ça) ou des personnages, qui ne sont pas développés le moins du monde et qui pensent quelque chose pendant une heure trente, mais trente minutes avant la fin, pile pendant le climax, et sans raison apparente, ils changent d'avis. Comme ça. No reason, comme la couleur de E.T. Quand en plus, ils sont incarnés par des acteurs d'une nullité qui confine au cosmique (Wilson est vraiment un des plus mauvais du moment, alors que Michael Lonsdale fait comme il peut, mais il vit, lui, et offre un souffle drôle et humain à ce film enfermé de l'intérieur), le tout devient absolument ridicule.

 

 

Et ce n'est pas tout, parce que sinon ce ne serait même pas drôle. Le scénario indigent, lénifiant, manichéen, je veux bien. Les acteurs nuls, d'accord. Les chants grégoriens, allez, si vous voulez. Mais alors, l'absence de mise en scène, là ça ne passe pas. Cadres hideux, jamais composés, montage lent qui se veut psychologique et contemplatif mais qui ressemble plutôt à du va-comme-j'te-pousse informe et mortifère, photo grisouille, neutre et sans textures, déluge de plans rapprochés, je dis non, stop, ça suffit. Mais le massacre n'est pas encore terminé. Vous avez entendu parler du jeu sur l'échelle de plans ? Et bien, en voici la définition par Xavier Beauvois, dans la scène dite du « Lac des cygnes », si je me souviens bien : plan rapproché épaule x6, puis gros plan x6, puis très gros plan des yeux x6. Voilà. Vous n'imaginez pas à quel point c'est hideux.

 

 

Quand y'en a plus, y'en a encore ! DES HOMMES ET DES DIEUX est une prise d'otage émotionnelle, tire-larmes comme le pire des mélos hollywoodiens, mais avec, ici, une caution art et essai qui ne fait pas écran longtemps. A l'instar de l'INTO THE WILD de Sean Penn, le film de Xavier Beauvois est une histoire vraie. Et si on n'a pas lu le dossier de presse, j'imagine, impossible de le deviner, vu que ce n'est jamais dit nulle part, avant la fin, bien sûr, quand Margot est déjà sensée avoir les yeux embués, on lui balance ça pour le Niagara se déverse. Répugnant.

 

DES HOMMES ET DES DIEUX est un film puant.

 

 

 

 

KABOOM de Gregg Araki (USA-France, 2010)

 

 

Smith est étudiant à l'université. Il vit en colocation avec Thor, surfeur blond complètement stupide, par lequel il est attiré. Malgré cela, il couche quand même avec une jeune blondinette délurée, quand il ne traîne pas avec sa meilleure amie lesbienne. Bref, ça couche dans tous les sens et ça fantasme encore plus. Mais Smith a des visions étranges, et quand, après une soirée de défonce, une jeune femme rousse se fait agresser sous ses yeux par trois hommes portant des masques d'animaux, sa vie tranche quelque peu.

 

 

Gregg Araki, auteur du beau MYSTERIOUS SKIN, débarque à Cannes hors compétition. Quand on voit le film, on peut comprendre pourquoi. Ou pas.

 

 

Parce que la chose est complètement étrange. Prenant comme point de départ le film de collège, souvent un très beau genre par ailleurs, mais en le triturant pour finalement proposer un produit complètement faisandé, sorte de parodie des films de Richard Kelly (l'auteur de DONNIE DARKO, SOUTHLAND TALES et THE BOX, trois oeuvres merveilleuses), mais tellement plus que cela. Multipliant les scènes ridiculissimes mais dans lesquelles il se passe toujours quelque chose, Araki semble marcher avec des rangers sur le fil fin et ténu qui sépare le ridicule du génie. Il s'en fout, et va jusqu'au bout de ses idées, aussi farfelues soient-elles. Ainsi, "César" cohabite avec une explication du parfait cunnilingus, la magie se dispute avec les errements d'un fils abandonné, le meurtre vit avec le grotesque le plus singulier. Film paranoïaque avec secte qui contrôle le monde, étude de la sexualité adolescente et dépiction de la vie d'un enfant seul, KABOOM bouffe partout, en équilibriste. Il y a un certain jusqu'au-boutisme salutaire, dans le sens où Araki n'évite rien, et fonce dans le tas à la vitesse de la lumière, offrant des twists improbables à une cadence infernale, faisant exploser l'idée même de twists, en les faisandant ostensiblement.

 

 

Là où KABOOM est le plus beau, c'est dans la mise en scène, totalement à l'unisson de son propos. Casting complètement stéréotypé des films de collège, utilisation ringarde et belle de la vidéo, très visible et jouante, photo vulgaire et kitschissime, souvent riche et superbe, qui faisande encore plus le tout, transitions comme dans un film amateur... Bref, KABOOM ressemble à une espèce de série TV de luxe, ne cherchant jamais le" bon goût" mais plutôt quelque chose de l'entre deux. J'ai malheureusement vu le film dans une salle remplie aux trois quarts d'acheteurs, ce qui est une horreur parce qu'autant au départ ils riaient avec le film (parce qu'il est très drôle), puis rapidement, riaient contre lui, n'ayant aucun recul par rapport aux scènes ridicules et indispensables.

 

 

Film mi-raté mi-réussi, complètement punk et suicidaire, KABOOM mérite malgré tout le coup d'oeil.

 

 

 

LJ Ghost.

 

 

 

 

 

Découvrez d'autres articles sur d'autres films en consultant l'Index des Films Abordés.

Retrouvez Matière Focale sur 
Facebook.

Publié dans Corpus Filmi

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Back 2 Bibi 16/10/2010 21:18



Si on connaît un peu les théories sur le MK Ultra, Monarch Programming (les techniques qui sont montrées dans le film vers la fin) eh bien le film prend tout son sens. Il s’agit de la vie de gens
programmés de leur point de vue à eux, d’où un environnement complètement artificiel, très chargé (une journée remplie de plein de segments qui nous mettraient chacun sur les rotules illico,
correspondant à plusieurs sous-personnalités) et une menace occulte & sous-jacente.


La scène où (SPOILER) la sorcière se manifeste via le héros est en fait une sous-personnalité programmée qui est apparue par un mot-clé. Bon tout cela est très foufou, il faut se renseigner sur
ces théories pour comprendre (très à la mode en ce moment dans certains milieux)


Des sites tout aussi foufous :
http://in2worlds.net/mind-control-themes-and-programming-triggers-in-movies
http://pseudoccultmedia.blogspot.com/ (avec un article récent sur les lolitas françaises !!!)


Bon je crois pas à tout ça, mais force est de reconnaître que tout cela se tient (genre « délire collectif » un peu). Si on s'intéresse à cette culture bizarroïde, on voit que ce genre
de films est fait à 94% dans cette optique, tout en symboles pour "initiés". (le père de London avec le masque de Baphomet, par exemple, enfin bref...)