Cannes 2010, épisodes 7 et 8 : Je voudrais te dire "je t'aime" mais je n'ai pas d'argent...

Publié le par LJ Ghost

 

 

 

gégé devo

[Photo: "5 Coton-Tiges sur le gâteau de la Mort [Pour ça, on acceuille Injustice Mystère]" par Dr Devo, Mr Mort et John Mek-Ouyes.]

 

 

 

 Chers Focaliens,

Si il est établi que les WC sont fermés de l'intérieur, on peut se poser la question de savoir s'il y  aurait un film, pas douze, pas mille qui soit beau dans la compétition officielle de ce festival de Cannes 2010. LJ Ghost, notre reporter sur place témoigne et c'est émouvant...

Dr Devo.

 

 

 

COPIE CONFORME de Abbas Kiarostami (France-Italie-Iran, 2010)

 

 

Juliette Binoche s'occupe d'une galerie d'art à Florence. La ville reçoit un écrivain anglais dont le livre est un triomphe, William Shimell, qui vient donner une conférence. Elle a lu son bouquin avec attention, en a même acheté plusieurs, mais elle n'est pas d'accord avec tout ce que dit l'auteur : pourquoi une copie ne pourrait-elle pas être considérée comme une oeuvre d'art ? Les deux se rencontrent, partent boire un café et, suite à un petit jeu innocent, en viennent à se déchirer...

 

 

Vainqueur d'une Palme d'or au festival de Cannes en 1997 pour LE GOÛT DE LA CERISE et deux ans à peine après SHIRIN, où une suite de plusieurs femmes (dont Binoche, déjà) regardaient et réagissaient par rapport à un film invisible qui était projeté devant elle, le son étant off, Kiarostami revient avec une histoire d'amour qui cherche à subsister au temps.

 

 

Et c'est la vie qui se joue devant nos yeux. Encore une fois et après le film de Godard, la réalité vient nous frapper de plein fouet pour tout emporter sur son passage. Avec douceur, délicatesse, mais aussi avec violence et larmes, Kiarostami dépeint de manière incroyable la rancoeur qui peut prédominer dans un couple, toutes ces petites douleurs banales et quotidiennes qui empoisonnent une vie à un point inimaginable. Dit comme ça, ça peut faire un peu peur, mais Kiarostami a plusieurs atouts dans ses mains, et n'hésite pas une seconde à s'en servir. C'est au sein même de la narration que cela se joue. D'une linéarité exemplaire, c'est comme s'il tirait un fil qui, au bout du compte, se brise totalement, et la cassure provoque une explosion nucléaire qui va à jamais changer la vie de ses personnages, et cela, en à peine quelques coupes, et surtout en quelques mots échangés. En fait, au départ, le couple ne se connaît pas, puis se rencontre une première fois, et vont dans un café. Là, l'homme s'éclipse, et Binoche discute avec la tenancière des lieux, et ment, affirmant qu'elle et l'homme sont mariés depuis quinze ans, comme un jeu enfantin auquel elle se livrerait. Et c'est ici que tout explose. C'est ici que le jeu s'arrête, et que la réalité prend le dessus. D'un seul coup, l'espèce d'innocence du jeu disparaît, et tout devient vrai. Les quinze ans de vie commune s'incarnent en un regard, et les épreuves qui vont avec. Quinze ans qui pèsent sur de frêles épaules. Les problèmes de la vie quotidienne d'un couple sont alors magnifiés, avec une grâce incomparable, d'un côté par la mise en scène du réalisateur iranien, et de l'autre côté par la performance des acteurs.

 

 

Parce que Kiarostami ne s'arrête jamais. Il cadre comme un fou furieux (devant l'église, à côté de la moto, dans la chambre d'hôtel) tranquille et contemplatif, même dans les plans rapprochés faciaux, qui sont légion, il arrive encore à composer, sans en avoir l'air, des plans d'une signifiance hallucinante (celui sur Binoche dans la salle de bain). Très belle photographie, contrastée et délicate, qui gère plutôt bien les extérieurs. En fait, le plus impressionnant, ce sont les scènes prises dans leur caractère unique, comme celle dans le restaurant où elle porte ses boucles d'oreille, et surtout la dernière séquence, dans la chambre d'hôtel, d'une poésie et d'une puissance rares. Il faut dire qu'il est bien servi par un duo d'acteurs épatant. Autant Shimell est très bon, autant Binoche écrase toute la concurrence, et de loin. D'un naturel déconcertant, magnifiquement dirigée et servie par des dialogues taillés dans le diamant, elle devient, en l'espace de quelques minutes, la femme, toutes les femmes en une, et ce d'un unique regard, d'un expression du visage aux mille nuances. Elle hésite, bégaie, cherche ses mots, se répète, hurle et rit en même temps, c'est comme si tout son corps était donné, offert à cette histoire d'amour qui menace de se terminer, et qu'elle essayait de la sauver seulement armée de son âme. Immense prestation.

 

 

Je pense que je n'ai pas suffisamment rendu justice à ce film, merveilleux, mais il a quelque chose de l'intime qui le rend difficile à l'expression d'une critique. Non, ce n'est pas un film parfait. Mais oui, c'est un film réussi, mis en scène avec grâce et inventivité, très bien écrit et magnifiquement interprété. Alors on se tait, on écourte cet article, et on va voir ce très beau film.

 

 

 

 

POETRY de Lee Chang-Dong (Corée du Sud, 2010)

 

 

Une grand-mère élève son collégien de fils. Elle est plutôt excentrique, s'habillant chiquement avec des robes à fleurs, et sort de l'hôpital où elle vient se examiner pour un picotement dans le bras droit. Elle en sort, et tombe par hasard sur une affiche, qui propose des cours pour écrire de la poésie. Ni une ni d'eux, elle s'y rend, et on lui explique qu'elle va devoir trouver la beauté du monde, dans le moindre petit objet, afin de pouvoir écrire son premier poème. L'inspiration tarde à venir, tandis qu'une mauvaise nouvelle touche son petit-fils, qui aurait fait quelque chose de mal, et qu'elle se débat avec sa propre santé...

 

 

Lee Chang-dong, réalisateur coréen, bonjour monsieur, a déjà eu les faveurs du festival de Venise en 2002 pour son film OASIS (qui paraît-il est très réussi), où il a notamment gagné un prix de réalisation, et du festival de Cannes en 2007 pour SECRET SUNSHINE, que je découvre en même temps que vous.

 

 

Je vous avoue que je ne sais pas trop quoi en dire. La narration se déroule de manière tout à fait classique, cela dit plutôt en à-plat, la progression dramatique est lente et le film, long, cent quarante minutes, de suivre cette grand-mère à la trace, dans son errance solitaire à la recherche de la beauté et du salut de son petit-fils. Ou plutôt pas vraiment. Disons qu'il y a des failles dans ce personnage, qui le rendent plutôt intéressant : ce que son petit-fils a commis est absolument atroce et elle est la seule femme à pouvoir s'en occuper. Je ne veux pas trop en dire pour ne pas dévoiler tous les tenants et aboutissants, mais ce que je viens de dire fait sens si vous voyez le film. Bref, elle se trouve dans une position inconfortable où elle a une position de juge et de victime, en quelque sorte (pas exactement, mais disons que son sexe a beaucoup à voir dans sa réaction face aux évènements concernant son petit-fils). Sa réaction sera étonnante, et le film retrace le processus qui fera qu'elle changera diamétralement, s'humanisant quelque part, et s'ouvrira au monde de manière totale et intime. Bien sûr, la poésie l'aidera, et c'est là où est, pour moi, le principal problème du film. Disons que la vision et l'utilisation de la poésie est un peu, comment dire, enfantin, pour être poli, très simple et attendue, alors que le processus de création aurait pu être un peu plus « douloureux ». Il lui faudra une immense douleur et une déchirure irréparable pour écrire, mais pour en arriver là, le chemin était un peu trop gentillet. Certaines situations sont très réussies, comme celle où la grand-mère rencontre la femme dans les champs, ou celle avec le vieil handicapé qu'elle soigne, et qui apporte une vraie profondeur et un vrai intérêt au personnage. A part ça, je dois avouer n'avoir été surpris par rien, hormis le final, très beau, et avoir trouvé le temps long, le montage, trop vaporeux, n'étant pas forcément le point fort du film.

 

 

Parce que du côté de la mise en scène, ça pèche un petit peu. Passer plus de deux heures en caméra portée, je veux bien, mais il vaut mieux s'appeler Lars von Trier. Ce que je veux dire, c'est qu'ici elle semble utilisée un peu à la va-vite, comme dans une volonté de saisir l'instant, bien sûr, mais sans véritable travail ni justification derrière ce procédé. Il y a un vrai laisser-aller au niveau du cadrage, par exemple, et cela est dû par la volonté d'immédiateté de la prise de vue. C'est comme si Lee s'était dit bon, je ne vais pas m'embêter, alors on fait de la caméra épaule tout le long du film, ce qui, bien sûr, ne suffit pas. Je ne suis potentiellement pas contre, mais ici ça me semble une facilité. La photo est plutôt classique, sans vraiment de jeu, même chose pour le son. Au final, POETRY est un film acceptable, on a vu bien pire que cela, mais n'est pas renversant. Niveau cinéma coréen récent, préférez MOTHER de Boon Joon-oh, avec qui il a des similitudes, mais qui lui est bien supérieur.

 

 

LJ Ghost.

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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A 30/05/2010 09:41



Une analyse de 8th wonderland de la part de MF ?



Tchoulka 27/05/2010 02:12



Pour revenir sur le dernier concours Cannin, un post assez abyssal de Claire Denis (qui ferait mieux de poster sur MF, des fois) :


http://blogs.lesinrocks.com/cannes2010/index.php/claire-denis/le-remords-de-ne-pas-avoir-recompense-oliveira-001053


"La tristesse c’est le grand remords que nous n’ayons pas pu décerner le prix du Certain Regard au film de Manuel de Oliveira"


Pour info, c'était la présidente du jury d'un Certain Regard. Entre les lignes, c'est une critique au bazooka de cette sublime selection 2010. Et puis c'est pas gentil pour celui qui était
premier de la compet' cette année (Hong Sangsoo).


 



Dr Devo 22/05/2010 18:51



C'est du Gégélike, effectivement. Bien vu, Bertrand Mystère!


 


 


Dr Devo.



Bertrand 22/05/2010 13:17



Je ne sais pas de qui est le titre, pas sûr que ce soit du Gégé original, mais l'hommage est très très touchant.