Cannes, épisode 5 : Le Syndrôme de la Gréce Salée

Publié le par LJ Ghost

 

 

japon suis devo

 [Photo: "Amitié Entre mes Peuples" par Dr Devo.]

 

 

 

 

OUTRAGE de Takeshi Kitano (Japon-2010)

Kitano est une petite main des yakuzas, qui envoie des hommes et fait lui-même parfois le sale boulot que ce genre d'activités demande. Plusieurs chefs de familles veulent les faveurs du grand patron, et feront à peu près tout ce qu'ils peuvent pour y arriver, quitte à se trahir et se descendre les uns les autres.

 

Plutôt beau parcours pour Kitano, déjà à Cannes en 1999 pour L'ETE DE KIKUJIRO, l'auteur de HANA-BI, DOLLS, SONATINE n'est pas le premier venu et fait régulièrement de très beaux films, entre deux émissions de télévision complètement vulgaires et insupportables, comme quoi, ça ne veut rien dire. Imaginez que Benjamin Castaldi puisse faire PERSONA. C'est à peu près, en exagérant, ce qu'est Kitano, et il est souvent tout à fait plaisant de le retrouver.

 

Et ça commence plutôt bien. Quelques plans de présentation des personnages, rapides, puis un travelling droite/gauche avec un très beau jeu de mise au point où l'on passe de l'avant à l'arrière plan avec aisance, Kitano n'hésitant pas à flouter tout l'avant-plan pour chopper un petit détail au fond de l'image. Ce n'est pas transcendant mais ça reste assez sympathique, prouvant que le garçon bosse sa mise en scène dès le départ. Très court générique, et plan à la grue vraiment magnifique, où Kitano, qui monte le film lui-même, gèle l'image au moment où la voiture prend tout le champ, en plan douche, pour repartir un peu plus loin en recadrant légèrement et en prenant de la hauteur. C'est vraiment très beau et laisse augurer monts et merveilles. Sauf que les choses se gâtent rapidement. Disons que le scénario est déjà, à la base, très mal écrit, complètement survolé et sans aucun intérêt, les actions étant toutes plus inconséquentes les unes que les autres. Ca n'aide déjà pas. Quand en plus, la mise en scène est d'une platitude telle, on ne s'en sort plus. Il y a bien quelques scènes un peu "choc" et plutôt éprouvantes (Kitano montre beaucoup de choses, ce qui n'est pas si mal finalement, mais va le conduire à sa perte, mais j'y reviens), comme celles de tortures ou de meurtres, qui font parfois vraiment mal (chez le dentiste, notamment), le réalisateur ayant également la bonne idée d'ajouter de l'humour à ce malaise pour le rendre encore plus effectif. Mais dans sa volonté de tout nous montrer, il fait des erreurs véritablement dommageables, et qui auraient pu être évitées s'il avait laissé le montage à quelqu'un d'autre. En fait, là où Kitano pêche, c'est dans sa gestion du contre-champ. Si vous voulez, à certains moments, il n'a vraiment pas besoin de bousculer son axe, parce que la suggestion fonctionnerait bien mieux, d'un point de vue émotionnel et d'un point de vue de la qualité des plans et des scènes en général, qui s'en trouvent dûrement affectées. Par exemple, à un moment, Kitano doit tuer des gens dans un sauna. Plan sur les futures victimes, plan sur lui, qui les vise, et tire. Quel besoin de revoir les victimes, en sang, l'une d'elle semblant encore respirer ? Autre scène, une grenade est lancée dans un restaurant, afin d'éliminer quelques gêneurs. Les personnages que l'on suit à ce moment-là sont dans une autre pièce, proche de la salle principale du restaurant, la grenade explose en hors-champ, les personnages vont voir ce qu'il se passe et constater les dégâts, et on lit sur leur visage, et on sait grâce au son ce que cela donne. Quel besoin de faire le contre-champ, vraiment raté d'un point de vue esthétique (décor, cadrage, lumière), quand on devine facilement ce qui a pu se passer ?

 

 

Ce genre de choses se répète plusieurs fois pendant tout le film, et c'est vraiment dommage. Cependant, il y a dans même des qualités dans OUTRAGE, comme le son, mixé de manière délicate et veloutée, si j'ose dire, avec beaucoup de nuances et plein de petites gourmandises (notamment la musique, qui semble parfois sortie des années 90, et qui fonctionne bien). Le super patron des yakuzas ressemble comme deux gouttes d'eau, il a obligatoirement fait exprès, à Kim Jong-Il, le dictateur nord-coréen : même tête, même vêtements, mêmes lunettes, c'est son sosie parfait, ça ne peut pas être fortuit et apporte un petit décalage rigolo au personnage pas franchement sympathique. A part ça, pas grand chose, Kitano n'a pas seulement raté son film, mais a fait un film pour rien. OUTRAGE n'apporte rien.

 

 

 

 

 

FILM SOCIALISME de Jean-Luc Godard (Suisse-France)

L'Europe, l'humanité, le monde, l'amour, le cinéma.

 

Un film complètement politique, qui ne parle que de politique mais sans jamais ô grand jamais parler de politique.

 Jean-Luc Godard a décliné l'invitation du festival de Cannes pour y présenter son film. Il a envoyé ce mail à Thierry Frémaux, grand pape de la programmation dudit festival : "Suite à des problèmes de type grec, je ne pourrai être votre obligé à Cannes. Avec le festival, j'irai jusqu'à la mort, mais je ne ferai pas un pas de plus. Amicalement. Jean-Luc Godard." avec, en pièce jointe, une photo du réalisateur japonais Yasujiro Ozu.

 

 

"Le cinéma est mort", a-t-il aussi dit. Il a absolument raison, et nous le prouve avec une force et une douceur démesurées. Les lunettes de la réalité augmentée, comme disait le poète, sont bel et bien, et définitivement, brisées. Nous ne sommes plus dupes. Le cinéma, ce ne sont que des gens qui font semblant, de manger, de pleurer, de mourir, d'aimer, de ressentir, de vivre. Plus personne n'y croit à présent, tout le monde sait que ce sont des acteurs, et qu'il y a une caméra, et que les décors sont en carton. Ca ne peut plus marcher. Jamais. Godard l'a compris, et va poser sa caméra dans un restaurant. Comme ça, en plein milieu de la salle, sur un pied. Et la dame qui transporte son plateau-repas vers la table devient la plus grande actrice de l'histoire du cinéma, tant le naturel dont elle fait preuve touche au coeur et à l'âme le plus directement qui soit. Vous n'avez jamais vu quelqu'un d'aussi vrai. Il entraîne aussi sa caméra à Odessa, en Russie, sur les fameuses marches du CUIRASSE POTEMKINE d'Eisenstein. Et là, la terre s'écroule. Le temps d'un plan, court, fugace, une respiration, la dernière, Godard remake le film russe. Le gouffre qui apparaît devant nous est sans fin, et nous sommes éjectés dedans, tombant à la vitesse de la lumière jusqu'à un fond qui n'arrivera jamais. Malin, il prépare doucement la chose, en montrant des images du film, dont le fameux travelling qui suit la descente des marches, coupe, et fait la même chose avec sa petite caméra numérique, le long des escaliers nus, sans aucun artifice, la réalité dans sa dimension la plus universelle. Le cinéma a disparu, et n'a paradoxalement jamais été aussi fort que grâce à ce point de montage.

 

 

Film de montage pur, donc oeuvre de cinéma total, FILM SOCIALISME utilise un nombre de sources d'images et de formats de prise de vue vertigineux. Entre les extraits de films, les stock-shots, les moments volés aux passants, des scènes jouées par des acteurs, dirigés de façon quasi-bressonienne, des plans visiblement filmés grâce à un téléphone portable, du diaporama et l'amoncellement de texte parsemé dans tous les recoins du film (des sous-titres, beaux et malins, aux cartons), dont la poésie abstraite, profondément drôle et philosophique m'a fait penser au magnifique SILENCIO de F.J. Ossang, Godard utilise tout ce qu'il a sous la main et le lie, le lit, le relie, le relit, le dit, le contredit, pour au final donner une oeuvre profondément émouvante et sensorielle, sensuelle, pour nous parler de choses fondamentales. "Visions d'apocalypse". C'est ce qui était dans ma tête tout le long du film, tant c'est ce que semble montrer Godard dans chaque plan, dans chaque coupe, dans chaque raccord (ou non-raccord, d'ailleurs). Des enfants dansent sur ce qui semble être un carré lumineux, comme une mini boîte de nuit, ils dansent tous de manière uniforme et visiblement chorégraphiée, sur une musique à peu près insupportable. Plan suivant, il filme au téléphone portable à l'intérieur d'une boîte de nuit, où de jeunes adultes dansent. Les plans dans cette espèce de croisière, complètement démoralisante. Les enfants qui demandent des comptes à leurs parents concernant la Liberté. L'impossibilité de l'expression cohérente et suivie, juste des bouts de phrases primordiales qui sortent des bouches, ou des enceintes de la salle, les bouches répondant même parfois aux enceintes, dans une envolée d'humour nucléaire dévastatrice. HELL AS. Tout passe à la moulinette de l'homme au cigare, notre société, notre politique, notre télévision, notre vision de nous-mêmes et des autres, notre amour, notre haine et notre liberté, notre engagement et notre foi.

 

 

Les noms n'existent pas. Il n'y a pas de famille, parce que l'on n'aime pas qu'une personne, on aime le monde entier. Dans le collectif, il n'y a que des individus, et chacun agit à sa façon. Se rassembler, être ensemble, voilà ce que nous dit Godard dans ce film important, magnifique. Ne pas oublier notre caractère unique, mais s'ouvrir au monde. Ce film, véritable oeuvre de cinéma, n'est rien de plus qu'un geste d'amour.

[NdDrD: "et évidement le film est hors-compétition!"]

 

 

LJ Ghost.

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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