Cannes Focale: Saison 03, épisode 1 !

Publié le par LJ Ghost

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[Photo: "Lick My Carpet " Par Dr Devo.]

 

RESTLESS de Gus Van Sant (USA-2011)

Il y a la chaleur et les gens sont assis. Il y a les flammes du soleil et les étincelles sur les jambes nues des demoiselles. Il y a du bruit, dehors, dedans, partout. Il y a le reflet d'une récompense tant désirée qui trône sur une scène immense, dans une ville du sud de la France. Le Festival de Cannes a rouvert ses portes, et Matière Focale s'y engouffre, bastion de vertu subjective venant tenter de déjouer l'inanité de l'écriture de la critique cinématographique.

 

Il y a Gus van Sant qui ouvre la compétition de la sélection Un Certain Regard avec son film RESTLESS. Van Sant, un vieux de la vieille, toujours là, par intermittence, mais nous le connaissons bien. ELEPHANT, LAST DAYS, le superbe PARANOID PARK

 

Il y a deux facettes à Gus van Sant, deux personnalités qui semblent totalement être aux antipodes, l'une semblant dormir lorsque l'autre est affairée ; le metteur en scène de cinéma talentueux, habile monteur, mixeur sonore d'émotion, et le Mr Hyde, la brûlure de Double-Face, le metteur en images insipide, de WILL HUNTING à l'odieux HARVEY MILK

 

Il y a Henry Hopper, qui vient de perdre ses parents, et Mia Wasikowska qui souffre d'un cancer en phase terminale. Ils vont se rencontrer, s'aimer. Alors, à votre avis, nous avons droit à Gus Yin ou Yang van Sant ?

 

Il y a quelque chose d'étrange dans ce film. Un choix qui cloche. Une dimension, un levier de mise en scène trop explicite, trop poussé dans ses retranchements pour que ce ne soit que le fruit du hasard ou une simple volonté esthétique. D'ailleurs, cela n'existe pas, jamais, et les choix hasardeux ont toujours une résonance profonde avec ce que l'on a envie de dire. Ils sont toujours vecteurs de sens, qu'ils aillent dans la direction du film ou à contre-courant. En marge de l'effarante nullité de la mise en scène, dans laquelle il sera difficile de prendre Van Sant en flagrant délit de cadrage, de montage, de photographie, de son, à côté de cette inconséquence qui confine à la mort clinique au fin fond du cosmos glacial, quelque chose se joue, enfoui, ailleurs, sur une cible un peu à côté, à quelques centimètres. 

 

Il y a Gus van Sant qui essaie un peu de nous faire passer des poils de cul pour des rouflaquettes. Sous couvert de l'inconséquence du scénario, qui obnubilera la quasi-totalité de la critique qui regarde le doigt au lieu de regarder la lune, vantant ses mérites "romantiques" et "à fleur de peau de l'adolescence turbulente où la fougue turgescente emporte l'amour jusqu'au-delà de la mort", et j'ai lu des choses comme ça, là où le focalien sait que la relation hommes / femmes c'est pas Julia Roberts mais AMERICAN PIE, bref. Dans RESTLESS, c'est la direction artistique qui est levier de sentiment. Je m'explique. Nous sommes dans un no man's land, Portland, mais c'est aussi La Roche sur Yon, Quimper, Utrecht. Mia, que j'appellerai par son prénom pour plus de commodité, se rend régulièrement à l'hôpital. Ces incursions médicalisées ancrent sans aucun doute possible le film dans un temps donné : le notre, contemporain, 2011, l'année de la fin définitive du terrorisme mondial et des nouvelles chansons de Lady Gaga. Les instruments de torture des toubibs sont tout ce qu'il y a de plus modernes, malgré la relative "spartiacité" de la chambre de la jeune fille. 2011. A côté de cela, il y a le levier tiré à fond, et tout le reste de la direction artistique, décors, costumes, maquillage (plutôt réussi par endroit par ailleurs - Mia à l'hôpital tiens, avec ce très léger jaune pâle autour des yeux) fait référence aux années 60. Et là ça coince. Ces gamins s'habillent comme il y a cinquante ans. Les baraques dans lesquelles ils habitent, le quartier résidentiel, le suburb le plus banal, c'est total sixties. Plus pervers encore, et cela a été repéré par une camarade, Mia a exactement la même coupe de Jean Seberg dans A BOUT DE SOUFFLE. Le film se termine par une chanson de Nico, ex-Studio 51-Velvet Underground-Philippe Garrel. Cela m'a gêné tout le métrage, tant rien ne semblait véritablement à sa place.

 

Il y a les fantômes, et les gens qui sont déjà morts. Tout le monde dans ce film est déjà mort, sauf le héros, Henry Hopper, qui par ailleurs et c'est assez impressionnant et dérangeant, joue exactement comme James Franco, les mêmes tics, la même voix traînante, les mêmes poses et les mêmes intonations qui semblent constamment sous l'effet de marie-jeanne. Il est flagrant de voir les fantômes s'ébattre donc ; quand Mia apparaît, pour la seconde fois à peine, poursuivant Hopper, elle arrive d'un coup sec, sans aucune justification, comme ça, comme ça, pour rien, presque par hasard, mais un hasard calculé, prémédité, voulu. Le jeune homme converse avec le fantôme d'un kamikaze japonais mort au combat. Sa tante, avec laquelle il vit désormais (Jane Adams, sublime actrice, que l'on a pu voir notamment dans le merveilleux HAPPINESS de Todd Solondz), a tout quitté pour s'installer avec lui et vit une existence ectoplasmique. Hopper est entouré par la mort, impression parfois martelée par notamment cette nuit d'Halloween où Mia se peint le visage en blanc. A un degré un peu autre, nous pourrions dire que la mise en scène est morte, elle aussi.

 

Il y a la mort non pas d'une personne, mais d'un idéal. D'une photographie que l'on a envie de garder trop longtemps, "I've been looking so long at these pictures of you" disait le poète britannique, d'une image que l'on cherche à copier mais qui n'existera plus jamais. Le revival n'est qu'illusion. Ces temps sont morts, Mia est morte, Mia est le revival qui est redead. Le côté complètement hipster du cinéma de van Sant, présent dans quasiment toute sa filmographie, ici renforcée au-delà de la direction artistique par l'utilisation de la musique (Sufjan Stevens, Bon Iver), il a l'air de dire que ce n'est plus la peine, que c'est trop tard, il semble se rendre compte aujourd'hui que tout est perdu. C'est autre chose, maintenant. Cette génération ne peut plus se complaire dans ce qui a été fait avant, elle doit trouver ses codes, ses buts, ses espoirs à elle. Les suburbs ont brûlé. Il faut tout reconstruire. On pleurera, mais on sourira. On sourira.

 

WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN de Lynne Ramsay (USA/UK, 2011)

Il y a Lynne Ramsay, quelques heures plus tard, bonjour madame. Veuillez m'en excuser, mais je n'ai pas vu vos films précédents, RATCATCHER, LE VOYAGE DE MORVERN CALLAR. Vierge de tout à priori, pas vraiment, parce que vous avez casté l'Actrice, la vénérée Tilda Swinton, et le toujours très juste John C. Reilly dans votre film WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN.  

 

Il y a Tilda dans une célébration christique baignant dans du jus de tomates. Elle semble heureuse. Puis elle n'est plus heureuse, elle vit seule dans un appartement miteux, et ne fait pas tous les jours la vaisselle. Puis, avant, on dirait, peut-être, elle rencontre Reilly ; elle semble heureuse. Puis, elle a un enfant. Et cet enfant la déteste. Puis, plus tard, nous apprenons que l'enfant aurait peut-être fait quelque chose de répréhensible. C'est suggéré par le poing que Tilda se prend dans la figure par un second rôle. Que s'est-il passé ?

 

Il y a un angle relativement nouveau, peut-être pas inédit mais qui fait du bien dans le Landernau de la chronique familiale sur 35mm. Ici Ramsay fait quelque chose de très intéressant, et déporte totalement les habitudes d'un public abonné à la cruauté faite aux enfants pour se concentrer quasi-exclusivement sur la cruauté des enfants eux-mêmes. Ce Kevin du titre est un petit connard. Un enfoiré. Un Hitler en couches-culottes, un Staline des bacs à sables, un Pol Pot du bol de céréales multicolore. Et Tilda, mère courage comme d'habitude, rôle qui lui va bien, tout lui va bien (regardez THE DEEP END, c'est très beau), va essayer tant bien que mal d'élever son rejeton. Et ce qui se passe est, tout de même, abyssal. Ce n'est plus une question d'amour. Au bout d'un moment, il n'y a plus ce lien filial incassable, quand l'amour n'est pas réciproque, plus que ça, quand il y a haine, haine pure en face de vous, et que la société vous oblige à ne pas abandonner. Vous ne pouvez pas vous échapper. Vous ne pouvez parler à personne. "Mais il est très mignon, ce garçon !" Ce n'est plus de l'amour, c'est de la fonction. Je suis mère, je récure les fesses de mon môme de cinq ans qui porte encore une couche, pas parce qu'il est traumatisé, mais par pure volonté de nuire. L'espace d'un instant, l'amour maternel a disparu, et il faut faire avec ce ventre sur pattes qui hurle pour un oui ou pour un non. Bien sûr, les choses redeviennent normales à certains moments bien choisis, dans lesquels l'amour de Tilda pour son fils est évident. Trop rares, ces moments. 

 

Il y a une progression de personnage qui ne me semble pas très bien gérée ; le fait que l'enfant soit un véritable psychopathe, jusqu'à en venir au meurtre de masse, est un peu outré pour être honnête ; peut-être la réalisatrice voulait son moment de rédemption, son happy end, quelque part. La chronique familiale est très intéressante (entrecoupée de beaux moments de mise en scène, mais j'y reviens), et l'emmener dans des territoires aussi extrêmes banalise, en quelque sorte, le comportement de Kevin ; après tout, il n'était que psychopathe profond, et elle n'aurait rien pu y changer, son impact a été minime sur le gamin, au final. Tout ce que nous voyons, c'est l'origine du Joker de Batman (l'acteur qui joue Kevin adolescent, Ezra Miller, a les mêmes tics, la même voix, le même sourire carnassier que Heath Ledger), qu'il ait eu une mère aimante ou pas n'influant en rien son parcours. Un peu dommage. 

 

Il y a en revanche un travail de mise en scène plutôt bien fait, jouant avec les niveaux sonores et n'hésitant pas les coupes au son qui ont plus à voir avec du collage que de la continuité scénaristique, un montage en chausses-trappes classiquement parallèle disons, dans lequel la narration est "explosée" au profit de la montée dans la folie de Kevin, de ses premiers méfaits à ses dernières tueries, entrecoupées d'images du présent. Quelques surimpressions très belles, des coupures sur des lumières floues, des pare-brises pluvieux qui oxygènent et anxiogènent la narration, bien aidée par la lumière soignée et riche.

LJ Ghost.

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Publié dans Corpus Filmi

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