CANNES FOCALE, saison 3/épisode 2: T'as Pas Tout Dit à l'Etourdi !

Publié le par LJ Ghost

mérou péte devo

[Photo: "Mesdames, Messieurs : Le Plésident du July!" par Dr Devo.]

 

 

 

 

 

Se rendre au marché du film du Festival de Cannes n'est pas chose aisée. Il est de plus en plus rare que l'on laisse assister à une projection un non-acheteur. Werner Herzog et Kevin Smith, entre autres, m'étant passés sous le nez, je suis condamné à errer en sélection officielle. Et ça ne sentait pas forcément très bon.

 

 

POLISSE de Maïwenn (France-2011)

 

Paris, 2010. La brigade de protection des mineurs s'occupe en grande majorité de cas de pédophilie, d'inceste, parfois de menus un peu plus larcins, mais impliquant toujours, bien sûr, des enfants. Joeystarr, Karin Viard, Marina Foïs, Nicolas Duvauchelle, entre autres, tentent de protéger ces gosses maltraités, tout en jonglant avec leur vie personnelle pas toujours bisounoursesque. Bientôt, Maïwenn les rejoint, photographe dépêchée par le ministère de l'Intérieur pour documenter le travail des policiers. Bien sûr, sous la pression de leur métier, les relations avec la nouvelle venue sont conflictuels.

 

Cannes, 2011. Un jeune et sémillant quoiqu'approximatif critique se rend à la projection du film POLISSE avec grande circonspection. Il n'a jamais vu un film de Maïwenn, mais les quelques extraits aperçus de-ci delà ne l'avaient pas vraiment enchanté. Bouté de toutes parts par les affreux mercantiles, il rentre dans la salle à la toute dernière minute. Il y est encore, par terre, sonné.

 

Cinéma, 1895-?. Comme disent nos cousins étasuniens, what a mindfuck this movie is. Je dois vous avouer ne pas savoir par où commencer. Le dispositif de tournage, léger, de la vidéo assurément, en caméra portée (mais pas tout le temps, et j'y reviens !) est là pour donner un effet sur le vif, reportage, et ainsi ancrer le film dans un certain réalisme documentaire, qui se voudrait proche du naturalisme (d'après la réalisatrice, les histoires de pédophilie présentées dans le film sont issues de ses "recherches" dans un commissariat similaire) le plus total. Sauf que bien sûr, à l'écran ce n'est pas du tout ce qu'il se joue, et l'intérêt du film se trouve ailleurs. Il y a toujours cette tendance à se raccrocher à un témoignage réel, sincère, vécu, et à prendre cela comptant, n'allant pas plus loin que le verre de ses lunettes. Confondre vrai et "vrai". Cela me rappelle un peu Bruno Dumont, qui réagissait aux critiques de L'HUMANITE en disant que ,malgré un certain aspect réaliste, son film est pure fiction, tout est inventé, et disait à propos de ses acteurs non-professionnels hués lorsque le jury de Cronenberg leur a remis à chacun un prix d'interprétation, que ce n'était pas leur vraie vie, qu'ils jouaient, qu'ils étaient des acteurs, des professionnels finalement, autant que tous les Robert D'on Ira (où tu voudras quand tu voudras) du monde. C'est exactement la même chose en ce qui concerne POLISSE. L'esthétique générale du métrage peut aller, à première vue, dans un sens, mais la mise en scène et la narration vont clairement dans l'autre.

 

Des strates ! Toute la narration est construite en strates qui s'imbriquent, se contredisent, apportant nuances, complexité, souffle, saillies. Les journées de travail s'enchaînent et s'enchaînent, apportant chacune leur lot d'histoires horribles, et le langage cru qu'utilisent les flics, les victimes et les bourreaux renforcent cette couche qui se veut être la plus réaliste (mais ne l'est pas véritablement, j'y reviens). Là-dedans, et de manière subtile et intelligente, tout en progression par petites touches, Maïwenn y inclue des passages ouvertement fictifs, quasiment mélodramatiques : la vie personnelle des policiers. Et elle n'y va pas avec le dos de la cuillère, chargeant la mule, pédalant dans les descentes : on passe de la comédie romantique au drame, à la chronique sociale et au film de moeurs, et elle en rajoute un peu à chaque fois, non pas des clichés, mais des espèces de passages obligés qui, imbriqués dans son récit réaliste de dépiction du travail de la brigade, instaure un étrange malaise. Quelques scènes splendides parsèment, ça et là, la narration et transforme le tout en quelque chose de complètement outré, grotesque, à la limite du vulgaire ; la scène de la boîte de nuit par exemple, moment diaboliquement mis en scène, d'une fausseté totale, qui laisse voir l'architecture du film en pleine lumière : oui, tout est inventé ! Ils dansent une chorégraphie ! Autre scène magnifique, celle du bus avec les petits enfants roumains et cet instant de lyrisme en jump-cut, d'un onirisme absolu, comme une scène hors du film mais qui lui donne cet indispensable moment d'espoir qui respire, respire. Vous en voulez encore ? Maïwenn l'actrice arrive, photographe (camerawoman !), et donc commence à flasher les membres de la brigade. Au bout d'un moment, à bout de nerfs, Joeystarr lui hurle dessus. "J'en ai marre de tes clics-clacs, dès qu'un enfant pleure ou qu'on mange des frites tu prends des photos, mais quand on bosse vraiment tu n'es plus là, et quand il y a du misérabilisme tu es sur notre dos", je paraphrase. Et que fait Maïwenn, la réalisatrice ? Ca, exactement ! Elle ne montre que cela, des enfants qui chialent et qui racontent leurs viols, des fliquettes qui surfent sur Facebook entre deux témoignages et lorsqu'un gros coup de filet se prépare et que l'on a besoin d'eux sur le terrain, soit ils sont en retard soit ils sont là en tant que figurants, cachés dans la foule ! Qu'est-ce qu'elle nous montre, Maïwenn la réalisatrice, elle nous montre que les problèmes viennent principalement des minorités ethniques, et quand de bons français bien de chez nous font des horreurs, ils sont tellement hauts placés dans la hiérarchie politique que l'affaire sera sûrement étouffée. Je crois que ce que Maïwenn la réalisatrice nous montre, c'est le travail fantasmé de la police. Elle nous montre la France fantasmée par les gens, en cela son côté complètement voyeuriste et malsain. Elle nous met le nez dans les pires horreurs humainement possibles (certaines scènes sont vraiment chocs, à côté Gaspar Noé c'est Pimprenelle) parce que c'est ce qui nous fait le plus peur et paradoxalement, c'est ce que l'on veut voir le plus (il n'y a qu'à voir les scores d'audience d'émissions comme Faites entrer l'accusé et autres du même type). Le truc, c'est qu'elle saute à pieds joints dans tous les pièges et va partout où elle est attendue, mais le coup de pied dans la porte est tellement fort qu'elle la dégonde et la remet dans un autre encadrement ! En clair, elle explose les attentes en en faisant quelque chose de punk, en les retournant et les triturant, et en fait des forces. Quelques choses ne fonctionnent pas forcément très bien par contre, comme quand elle parle ouvertement politique (Sarkozy) et cinéma (Godard). A part ça, elle prend les codes, et les emmène jusqu'à la sidération ! Et donc, pour en revenir à mon argument premier, qui dit fantasme dit fiction, POLISSE n'a rien, mais alors rien du reportage !

 

Pas même la mise en scène, bien sûr. Ce qui est très intéressant c'est qu'elle a de manière tout à fait consciente le cul entre deux chaises, entre réalité et fiction, et qu'elle joue de cela de manière très habile. Je le disais au début, le film se déroule quasi-entièrement en caméra portée, pas toujours très bien cadré (même s'il y a des bribes de trucs au fond), mais alors quand elle pose sa caméra, c'est un festival et les cadres sont magnifiques, composés jusqu'à l'ivresse. Il y en a peut-être trois ou quatre en tout, mais ils ressortent vraiment (notamment le premier plan large dans le bus). Disons que le film est globalement très moche, un peu comme a pu l'être INLAND EMPIRE, c'est-à-dire sublime. Le son est très propre, sans fioritures. Les acteurs, quant à eux, sont également dans cette dichotomie de mise en scène : tous très bons et très médiocres à la fois. Ils ne sont pas toujours justes, et leur fausseté remet encore une couche sur cette notion de fiction.

 

J'allais oublier quelque chose de très très important : le film est HILARANT. Vraiment. Il y a du drame, partout, mais dans un geste très PULPFICTIONnien, Maïwenn mêle tous les genres, passe sans aucun problème de l'un à l'autre, et on pleure de rire et de tristesse dans la même scène. J'ai l'impression de ne pas lui avoir fait justice avec cet article, mais de toute façon vous n'avez pas à me lire. Allez voir le film quand il sortira. Vraiment. Allez-y. Et comme dirait le vénérable Dr Devo, apportez les kleenex.

 

 

 

 

 

HABEMUS PAPAM de Nanni Moretti (Italie-France, 2011)

 

Une bonne nouvelle se doit d'arriver seule. Après la claque monumentale du film de Maïwenn était programmé le film d'un des Affreux, à savoir Nanni Moretti. Matière Focale vous avait déjà parlé du CAÏMAN, bande de chançards. Et ben là, c'est le nouveau.

 

Le monde de la religion chrétienne est bien embêté : le pape est mort. Se réunit donc le Concile qui va s'ostraciser du monde et procéder au vote qui permettra d'élire un nouveau pontife. Et c'est le pauvre Michel Piccoli qui hérite de la tâche. Il est d'abord ému, puis embêté, puis carrément paniqué : alors qu'il doit bénir et s'adresser à la foule en délire sous son balcon, il flippe sa race et refuse de sortir. Cela dure plusieurs jours, jusqu'à ce que les cardinaux ne dépêchent Nanni Moretti himself, psychanalyste de renom, qui va essayer de faire recouvrer ses esprits au nouveau Saint Père. Et autant vous dire que c'est mal barré.

 

Rien de neuf sous les tropiques, et je dois avouer ne pas avoir grand-chose à dire sur le film, tant celui-ci est d'une inconséquence qui confine au coma le plus profond. Ce que fait Moretti est relativement simple : d'un côté, le nouveau pape doute et essaie de trouver la force d'endosser le rôle qui lui a été confié, de l'autre les cardinaux qui doivent rester coupés du monde jusqu'à ce que le pontife ne se présente à la foule, dépictés comme une bande de grands gamins espiègles, et la basilique comme une grande colonie de vacances dont Moretti serait l'animateur ! Il parle avec tout le monde, essaie de les éduquer sur les différents types de somnifères et organise des tournois de volleyball ! Ces grands hommes de Dieu, puissants, ne sont finalement que des humains comme les autres. Révélation ! Et si la majeure partie du film est finalement une comédie, le réalisateur est plutôt lourd quand il s'agit de faire passer ses messages humanistes. Un exemple : Moretti, non-croyant et organisateur du tournoi de volley sus-mentionné, a sectionné les équipes en continents, Afrique, Amérique du Sud, Europe A et B, etc. Lors d'un match des africains contre je ne sais plus qui, Moretti a une discussion avec un des cardinaux. Ce dernier met en doute la théorie de l'évolution de Darwin, ce à quoi un Moretti pas dupe répond, les yeux rivés sur le match devant lui, "L'Afrique mène au score !". Oui, c'est mignon.

 

Du côté de la mise en scène, un cadre informe, pas de lumière, un montage absolument horrible dans lequel Moretti fait revenir plusieurs fois un plan évidemment fait sur fond vert pour avoir la foule en délire de dos et la basilique de face en arrière-plan ; c'est d'une laideur assez peu commune, et le réalisateur y revient encore et encore pour couper et essayer de donner de la vie au monologue final de Piccoli, ce qui ne marche pas et est absolument ridicule surtout quand le plan revient juste deux secondes, comme ça, de manière complètement gratuite. Et comble du vulgaire, au moment d'émotion intense, à la toute fin du film, il nous sort un gros Arvo Pärt des familles qui dégouline et dégouline (j'aime bien Arvo Pärt, mais là c'était juste pour faire chialer Margot) et finit de rendre le film antipathique, lui qui avant n'était juste pas intéressant.

 

 

LJ Ghost.

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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