CINEMAN de Yann Moix (France 2009) : Le moix du jardinage

Publié le par Norman Bates









[Photo : "This is a love song" par Dr Devo, d'après une photo du film PANIQUE A FLORIDA BEACH de Joe Dante.]










Salut les gothiques et salut les trasheurs, aujourd’hui on en a dans le pantalon et on va parler d’un film pointu et exigeant, à la mesure du cinéphile que vous êtes. En tout cas ça parle de cinéma, c’est écrit dans le titre et dans le synopsis, mais ca parle aussi d’amour fou et de suicide, de vies gâchées et de plaisirs solitaires, de mythes fondateurs et de sociétés en dévolution. Et oui les kids ! Même pour un comique populaire la vie est dure, il faut manger et entretenir la fanbase.


Donc on se motive et on se lance, Frank Dubosc n’a plus de succès comique, il se retrouve prof de maths dans un lycée sérieux et prépare ses gamins à polytechnique, rien que ca. Il se contente tout à fait de sa vie, même si il vit seul et qu’il n’arrive pas à choper sur meetic, même si la mort et même si le temps, même si on construit des prisons cérébrales issues de l’Histoire et de l’Humain, même si en se retournant en pleine course il se rend compte qu’il est seul. Du succès à la déchéance, de portes de la gloire à ceux du Super U, d’un loft en plein paris à un  taudis à fleury mérogis, Frank Dubosc à vu des gens brisés, des drogués et des junkies, des prisonniers de l’inertie de l’époque, des êtres livides et blêmes trainant des gamines a moitié nues, des mineures prostitués, des flics véreux et des films de Ken Loach. Dubosc a vu et Dubosc a choisi : il va aider ces jeunes, les aider à aller toucher leurs rêves, car il sait que la grandeur attire l’homme. Vient donc le jour des 12 tributs, des 144 000, l’ouverture de la mer rouge, Moise et ses prêtres en slips, les cornes d’abondances et les soldes toute l’année : Dubosc est dans le jardin du cinéma Français, et il cherche les Outils. Prophète d’un monde qui se moque de sa culture il contacte Pierre Richard pour aller sauver la princesse Sissi dans le cinéma (si si !). Parce que Sissi à été kidnappée par un figurant sans envergure qui rêve d’avoir le premier rôle dans un film de l’Ultime Saut Quantique, et parce que tout est possible quand on y croit, et parce que les étoiles sont l’apanage des cœurs purs il voyage dans les films, armé de la broche et de l’amour pour la plus grande femme Autrichienne. De Truffaut à Kubrick, et de Leone à Scorsese, les films forment une carte de l’amour et de la folie, de l’abyme et des sommets, et chaque millimètre de pellicule parcouru se fait au dépend d’une santé mentale qu’il faut conserver, d’une culture qu’il faut assimiler et surmonter pour exister et être soi même. Rester soi même quand on doit jouer un rôle, le combat de la Vertu contre le Vice, la Justice face au Cinéma, que de combats à assumer pour un ex comique prof de maths qui a vu Hiroshima, Nagasaki et la nouvelle tournée des Rolling Stones, qui a vu les matins nucléaires et les hivers soviétique, héritier d’un XXe siècle qui ne fait rire personne, et du coup obliger de se complaire dans la vulgarité et s’en voir récompensé, puis tricard aux portes du paradis. Clown triste dans un Buster Keaton, Cowboy ravagé dans un Leone, Dubosc joue tout, de Eastwood à McDowell, de DeNiro à Chaplin, avec la tristesse et la mélancolie d’un enfant du Viêt Nam, d’une femme violée de Yougoslavie ou d’un juif à Varsovie. Dans cette mosaïque de films du XXème siècle qu’est ce qui surgit ?


En fait Yann Moix ne s’intéresse pas tellement à cette question bizarrement. Non, il s’intéresse surtout à reproduire une gigantesque fresque pop art constituée des plus grands films de l’histoire, mais en ne gardant que des scènes emblématiques, des musiques ou des costumes, des personnages et des sentiments. Quel est le meilleur guide pour cette visite du cimetière mondial de la culture ? La France à donné naissance au cinéma, ce sera donc à elle d’exploiter ses cendres, et qui de mieux qu’un comique TV has been et vulgaire en monsieur loyal croque mort du cirque qui voit Tarzan dresser des singes et Kevin Costner dompter des loups ? Personne donc, et là Moix frappe juste, il faut sauter à pieds joints dans ce bordel, donner une inflexion à cette mosaïque et prouver que le procédé est de loin la chose la plus importante quand on fait du cinéma. Ah ! Vous avez dit procédé ! C’est parti : le vecteur entre le réel et le cinéma c’est le jardin de Pierre Richard (je vous laisse méditer sur la portée de cette idée), le grand architecte n’est donc pas un artiste, un cinéaste ou un intellectuel, c’est un jardinier au sens Voltairien, un homme libre et affranchi de la reconnaissance de l’Homme, qui a vécu une bonne vie. Chaque film visité par Dubosc à comme lien un élément présent dans les deux films : par exemple le taxi de Scorsese conduit à ORANGE MECANIQUE (logique donc) et les Droogies mènent aux Wookie de STAR WARS. Ok, voila pour le système narratif.


Tout cette mécanique se déroule dans un mode formel des plus étranges, et c’est là que ca devient sublime. On se rend compte très vite de la direction que va prendre Moix, quelque chose de très très punk et que tout le monde lui aura reproché : refaire tous les dialogues en post prod, mais en ne respectant pas les phrases déclamées par les acteurs dans le film. IDEE SUBLIME ! Du coup aucun acteur ne joue le bon jeu, mais c’est là le sens même du film ! Il n’y a pas de jeu possible dans le cimetière de la vie. C’est un grand film de fossoyage, et tout le monde ramone à 200 % dans la fosse commune de la culture populaire. Explication : nous ne sommes jamais prisonniers d’un film, nous sommes acteurs tout le temps, et même réalisateur et monteur ! Nous ne voyons pas un film d’aventure sur Cinéman qui se débat au milieu des films, mais un spectateur exigeant qui exploite les films pour construire un univers intérieur sur cette base. C’est comme ca qu’on se sauve, qu’on accède à l’art, qu’on se connecte aux fils invisibles qui lient chaque humain, qu’on partage la souffrance d’un NUIT ET BROUILLARD, la tristesse d’un SISSI IMPERATRICE, la peur d’un SHINING et l’amour d’un ANNIE HALL. Je ne sais plus quel connard disait que « l’art ne nous protège de rien mais il nous sauve ». Parce que tout est universel, parce qu’il n’est pas possible de mentir à un vétéran de la réalité, parce que la déliquescence d’une culture conduit à des errances sur une planète hostile, à courber l’échine devant la Bête et à oublier ses rêves en se contentant d’une virtualité reposante et illusoire. Le montage du film est une mécanique calquée sur une construction atomique élémentaire : l’un est partie du tout, chaque film est une facette qui mise bout à bout construit un visage différent de chacune des parties. Le tout est conduit dans une hystérie frénétique qui met les pieds partout, et surtout dans la gueule (pour citer Chuck Norris).


Pour finir je voudrais souligner que la portée du film rend sa vision difficile et douloureuse. Comme tout les visionnaires, Moix a peut être sorti son film trop tôt. Beaucoup de gens ne comprennent pas, mais la machine est lancée, il est déjà trop tard, les premières victimes sont malheureusement déjà déclarées : l’actrice principale du film s’est suicidée peu de temps après le tournage (véridique !), et qui sait peut être que cinéman, cinégirl et cinédog ne peuvent trouver la paix qu’une fois morts, peut être qu’ils errent maintenant entre les spectres des films passés et l’ombre des films à venir, entre l’âge d’or et l’âge des ténèbres, et peut être qu’ils sont heureux comme ca… Allez, salut les gothiques !

 

 

 

 

Norman Bates.

 

 

 

 

 

 

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