DEMENCE de Jan Svankmajer (République Tchèque/Slovaquie/Japon, 2005) et THE BABY OF MACON de Peter Greenaway (UK-France-Belgique-Allemagne-Pays Bas, 1993): Soirées "Génies Vivants"

Publié le par Nonobstant2000

 

 


Oui, si Serge Gainsbourg gratifiait en son temps Francis Bacon de ce qualificatif élogieux, nous pouvons affirmer sans crainte que celui-ci s’applique également à l’intention du réalisateur tchèque Jan Svankmajer, considéré comme le Pape de l’animation image par image, et dont nombre de nos artistes les plus éminents revendiquent d’une façon ou d’une autre l’influence, de Tim Burton à Terry Gilliam, de Dave Mc Kean aux frères Quay. Vous avez tous certainement déjà vu au moins une fois  ces courts-métrages étranges où s’entremêlent sauvagement des fragments morcelés de figure corporelles en pâte à modeler avec toutes sortes de matériaux bruts les plus divers ? Et bien oui, c’est de ce monsieur-là dont il sera question, car il réalise également des longs-métrages.  Et  nous lui devons notamment de superbes adaptations de l’Alice au pays des Merveilles de Lewis Caroll  ainsi que du mythe faustien, mais aussi quelques  pépites surréalistes et déjantées telles que LES CONSPIRATEURS DU PLAISIR (1996) ou encore OTESANEK L’ENFANT ARBRE (2000 –tiens, comme moi). Tandis que je me demande encore  si je n’aurais pas quelque peu raté la sortie de son SURVIVING LIFE  datant de l’année dernière, je vous propose de nous intéresser ce soir à l’un des petits brulôts dont il a le secret, DEMENCE, datant de 2005 , une adaptation de deux nouvelles d’Edgar Poe, mâtinées de quelques concepts empruntés, du propre aveu de l’auteur, au Marquis de Sade.

Jean Berlot de son état, rencontre dans un hôtel de passage un curieux personnage, que tout le monde ne semble désigner que par son titre, je vous laisse deviner, et qui se propose fort aimablement de payer pour les dégâts que notre ami Berlot a occasionné à sa chambre la nuit précédente, tout psychotique  et halluciné qu’il est parfois. Mais il semble que le nouvel ami de notre ami dispose en plus de quelques théories pour le moins étranges sur le sujet, et qu’il escompte bien les partager avec celui-ci, qui chemin faisant, et non sans avoir essuyé quelques plaisanteries discutables, se retrouve invité dans son château.

Non content d’être un Dieu Vivant de l’animation, Svankmajer est aussi un excellent directeur de comédiens et un metteur en scène tout autant inspiré, DEMENCE reste l’un de ses films les plus dialogués et des moins chorégraphiques, comprenant  un récit tout à fait linéaire et classique - tandis que LES CONSPIRATEURS DU PLAISIR par exemple (son précédent) même s’il est  également interprété par de vrais comédiens, conserve justement une narration qui rappelle encore fortement celle de l’animation par son côté burlesque. N’allez cependant pas croire que cet aspect soit absent dans DEMENCE, pour tout vous dire la façon dont l’animation intervient de films en films dans les récits de Svankmajer, c’est toujours un peu la chaussette sous le sapin, on frémit et on se régale à l’avance. Ici, elle semble davantage chapitrer le récit, le ponctuer plutôt que le renforcer, mais à bien y réfléchir on peut aussi y voir les incursions d’une réalité cruelle, barbare, venant à bout de tout, y compris des illusions de notre pauvre héros, et sans vraiment s’annoncer, comme, en quelque sorte, la gradation progressive de la folie de celui-ci. Car tous ses idéaux sont plutôt mis à  rude épreuve par le Marquis et la découverte de son univers... Pensez-donc, des morceaux de barbaques qui peu à peu s’immiscent partout (je ne sais  d’ailleurs plus si c’est  Svankmajer lui-même qui réalisa une courte  version, mais très connue, de UBU ROI juste avec des steaks) –pour peu qu’il y aie un orifice, et oui, cela comprend aussi les théâtres, les musées et  les carcasses d’animaux mort ; qui a dit que la chair était triste ? Certainement pas le type avec la perruque, c’est moi qui vous le dit.

A ce propos , Vidéodrome, l’auteur annonce d’entrée la couleur avant le générique. C’est dit façon un peu old-school, avec un rien de professorat –mais il se trouve que le monsieur est également professeur –que ce que nous verrons, ce n’est pas de l’Art, et en ce sens DEMENCE demeure surtout un fulgurant coup de poing sur la table, à travers son analyse de la folie avec et sans protocole, d’une tension perceptible dans l’introduction  même de Svankmajer, quand il partage avec nous le triste constat que l’Imagination ne sera jamais, jamais plus au pouvoir.




Nota Bene :

(le 16 /04 /11 -Extrait du Journal de Nonobstant2000 : )

…c’est drôle… à cause du nom du héros de DEMENCE, du Marquis, j’ai cru que le film se déroulait en France.. !  Et les quelques images que l’on aperçoit de la campagne depuis le carrosse m’ont tout simplement bluffées elles aussi, je me suis cru littéralement dans un roman de Flaubert ou de Giono, alors que les films généralement consacrés à ces auteurs ressemblent tous à des pubs pour une marque de yaourt…Je m’étais fait la même réflexion suite au (re-)visionnage du FRANTIC de Roman Polanski : il faudrait en envoyer une copie à tous les jeunes réals du pays, ainsi qu’aux studios, et aux distributeurs..pour les aider à filmer correctement la France..Ils ont du mal..Et quand j’y pense …..mais je préfère m’arrêter ici  Cher Journal, car tu dois encore me trouver bizarre..

 

 

 



svan green devo

[Photo: "Le Millieu de L'Article" par Dr Devo.]

 

 

 



Oui, si Serge Gainsbourg gratifiait en son temps Francis Bacon de ce qualificatif élogieux, nous pouvons affirmer sans crainte que celui-ci s’applique également à l’intention du réalisateur anglais Peter Greenaway. Mais alors là c’est hallucinant comme tout le monde s’en rabat la moelle. A propos de son avant-dernier projet  THE TULSE LUPSTER SUITCASES, certains sont allés jusqu’à dire que quelqu’un lui avait "offert un Mac sans lui indiquer où se trouvait l’icône poubelle". (NduDrD: cette phrase est la critique complète de Liébration à lépoque !) Fin de citation, y en a qui doutent de rien : pour avoir vu un v-jaying de cette trilogie -par le Maître lui-même-, la seule conclusion qui vient à l’esprit c’est que non seulement il maîtrise tout ce qui a déjà été fait, non seulement il est à la hauteur des meilleurs de ses contemporains mais en plus il est capable de dépasser tout le monde rien qu’en se grattant), quand à son tout dernier projet consacré aux Maîtres de la Peinture Flamande, initié par LA RONDE DE NUIT (à propos de l’œuvre de Rembrandt), il a été perçu purement et simplement comme une pédanterie supplémentaire de la part d’un excentrique (genre "mais-on-le-savait-déjà") alors qu’en fait Greenaway ne fait juste que tirer encore une fois très poliment la sonnette d’alarme en ce qui concerne le devenir de  nos sociétés modernes : La Ronde De Nuit étant justement la mise à jour par Rembrandt d’un complot politique, le film s’avère un rappel à l’ordre d’une des principales fonctions de l’Art, de celle qui est le plus en rapport avec nos droits fondamentaux, de celle  qui relève quasiment du DEVOIR. A part Francis Bacon que je me suis déjà permis de citer pour d’autres raisons, je ne connais pas beaucoup d’artistes contemporains qui se frottent à ce petit jeu en peinture, et Nicolas Bedos (mon héros, Notre Sauveur) quand à lui explique très bien pourquoi il n’insulte pas n’importe qui. Mais en ces temps difficiles, il ne fait pas bon être trop critique, c’est à peine si le film a été distribué. Greenaway compte bien cependant remettre le couvert avec  le second volet, consacré à un imprimeur de livres érotiques interprété par John Malkovich, et  où il n’est pas impossible que le problème de la censure soit abordé;  certaines personnes devraient vraiment y réfléchir à deux fois avant de traiter les gens de retraités.

J’aurais pu vous parler du formidable PROSPERO’ BOOKS, film ultime et adaptation de La Tempête de William Shakespeare, mais non ce ne sera pas le cas. A la place nous nous intéresserons à un autre chef-d’oeuvre, écrit comme un pamphlet, à nouveau porteur des scénographies les plus abouties, et interprété par une catégorie de comédiens qui n’existe plus : THE BABY OF MACON. Alors pour être tout à fait limpide, voici exactement un film aux antipodes du cinéma bon marché que j’ai l’habitude de promouvoir (Svankmajer en tête notamment, qui  a encore moins peur que les autres d’employer des matériaux dits moins nobles, regardez ses films, c’est à la limite de l’arte povera -mais en action !- ça regorge de pailles et de poutres) mais qui avait  justement assis la singularité de Greenaway dès son MEURTRE DANS UN JARDIN ANGLAIS : l’opulence mon frère. Mais aussi l’érudition. Et je me demande encore lequel des deux énerve le plus les gens… Contrairement à tout un tas d’autres réalisations, y' a pas besoin de chercher où est passé le pognon, il est là sous nos yeux,  par des décors et des costumes somptueux à profusion,  n’importe quelle vaisselle à l’image possède l’allure d’une Nature Morte d’époque, et reste narrative à peu près tout autant à cause de l’exigence désormais célèbre de l’auteur en ce qui concerne la composition  en général. Greenaway est aussi peintre, tout comme Svankmajer d’ailleurs, aussi chacun de ses films est toujours une sorte d’aboutissement de tous les métiers et de tous les domaines qui composent les éléments  propres au langage-cinéma et, encore une fois, toujours sous leur forme la plus aboutie. Vaste débat cependant que le coût du cinéma et je vous fais gré bien volontiers de mes considérations, disons que tout a commencé lorsqu’un type a posé un urinoir dans un musée pour (dixit Philippe Djian) illustrer la propension de l’homme à chier dans de la porcelaine, et tiens, transition : c’est préçisément ce que Greenaway se charge de nous montrer, quitte à reconstruire le musée. Ouais j’ai pu paraître enflammé il y a deux minutes  mais Peter (qui est un ami), lui, il est pas du tout comme ça, pas de débordements. Non, avec lui  ça passe par le boulot, la mise en scène, en faisant enlever les chaussures pour mettre les patins à l’entrée et paf, il met le nez dans la boue à tout le monde, désignant d’une main la faste moquette tandis que de l’autre il cartonne tout et tout le monde, littéralement à coups de batte. Ici l’Eglise en fait, pour ne pas la nommer, à travers  l’histoire (représentée elle-même sous la forme d’une pièce de théâtre) d’un saint enfant, né au cours d’une période dramatique de famine au point que tout le monde en est devenu stérile, dont le miracle de la naissance sera tout d’abord récupéré,  pour ensuite être récupéré à nouveau... Ca peut paraître un peu crypté au premier abord, mais c’est pour vous laisser quand-même quelques surprises.

Par contre ce que je peux  bien vous dire c’est que le cinéma de Peter Greenaway ne vous épargnera rien, étant aussi extrême que ce qu’il dépeint. Le plus souvent il s’agit  de comportements obsessionnels accompagnés de la dérive jusqu’au-boutiste  et  auto-déstructrice qui va de paire, paraphrasant un peu Goya et son célèbre Sommeil de la Raison… (de l’anti-héros et stéréotype de l’artiste-démiurge de MEURTRE … aux deux frères chercheurs obsédés par la mort depuis l’accident qui a coûté la vie de leurs épouses de Z.O.O  -A Zed and Two Noughts- , en passant par LE VENTRE DE L’ARCHITECTE … et que dire du rapport à l’adultère du Voleur dans LE CUISINIER, LE VOLEUR, SA FEMME ET SON AMANT…) mais dans le cas présent, cette approche est un peu plus diffuse, à cause d’une multitude d’autres enjeux et de personnages, moins autarcique que les quêtes impossibles ou les démarches insensées (façon de parler) qu’il met en scène ordinairement, l’axe principal étant davantage ici les rapports que l’Homme entretient avec le Sacré.  Alors forcément, il y a bien  le sexe et la mort dans le tas (THE BABY OF MACON contient à ce jour la plus longue scène de viol de l’Histoire du Cinéma, et une des meilleures si vous voulez mon avis, car elle est de celles qui ont l’aval de la hiérarchie, comme on dit chez France-Télécom), mais la raison du cinéaste, elle, n’est pas endormie : il surveille méticuleusement le processus de dégradation des valeurs  avec son regard de savant humaniste, pour ensuite dépeindre le tout juste ce qu’il faut, sans la moindre complaisance, contrairement à ce que la dernière parenthèse pourrait laisser entendre, ni omission d’aucune sorte, et surtout surtout (surtout 2X) beaucoup moins détaché que ne le laisserait entendre le port du microscope, comme on s’en rend vite compte, une fois que tout a été dit.





Nonobstant2000.

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Analogia

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