DETENTION de Joseph Kahn (USA-2011): Cool et Exsangue

Publié le par Norman Bates

 

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[Photo : "No Talking, Just Heads" par Dr Devo.]




Les années passent et le constat reste le même : les meilleurs films sortent directement en vidéos, ou ne sortent pas. Combien de comédies sentimentales françaises se déroulant à Paris doit on se taper pour voir une semaine sur un écran 4H44 DERNIER JOUR SUR TERRE ? De Ferrara à Don Coscarelli (avec l’immense JOHN DIES AT THE END, meilleur film de 2012) tous les mecs gueulent à l’apocalypse quand les écrans sont remplis de films admiraaables et de cinéma indépendant “touchant et subtil”. Il n’y a guère que Tarantino qui arrive, sous couvert d’esclavage malgré tout, à faire un cinéma un tant soit peu transgressif et moralement pas tout à fait clair : le reste est cantonné à sortir en loucedé ou a passer dans des festivals hype. C’est malheureusement le cas de DETENTION, qui partage avec JOHN DIES AT THE END et 4H44 une évocation de la fin du monde et de l’apocalypse, entérinant les aspirations à la destruction des peuples occidentaux d’un XXIème siècle Orwellien jusque dans les marges les plus underground. Si aujourd’hui on a substitué la vie par une image de la vie, à quoi la fin du monde peut elle ressembler ? Si tout est filmé et enregistré, si toute vie est cataloguée du début à la fin, comment mourir aujourd’hui ? Et où trouver sa prostate ? Sans sauce Soja ni cassette vidéo infectée, DETENTION s’attaque à la jeunesse par l’image, et se propose de la détruire.

 

 

 

Pas Michel Bouquet dans RE-NOIR, pas Daniel Day Lewis dans LICORNE, Riley évoque plutôt Linda Cardellini dans FREAKS AND GEEKS : adolescente paumée dans un lycée bidon des Etats Unis, pompom girl partout, skateurs et hipster contre gothiques et rappeurs, quelques nerds asiatiques et une constellation de salopes dans l’Amérique d’Obama. Riley se bat contre tout le monde et sur tous les terrains, pas question de rentrer dans des cases ou de remplir les bancs d’une élite cynique et postmoderne qui apprend à entuber le Monde dans des écoles prestigieuses. Elle revendique le droit de ne pas être à la (Ellen) page et d’écouter Phil Collins en 2012 sans ricaner bêtement. Elle sera la cible d’un serial killer qui reproduit les crimes d’un serial killer d’une série de slasher à la mode chez les teens, elle traversera le temps et l’espace pour découvrir les racines d’un complot visant à rendre les années 80 identiques aux années 90 identiques aux années 2000 identiques aux années 2010, elle déjouera la théorie du chaos, fera plier l’espace devant la cosmogonie Spice-Girl avant de rendre dans un final flamboyant les clés du monde à l’homme-mouche qui a un téléviseur à la place de la main. Et de se faire coller dans la salle de BREAKFAST CLUB.

Si DETENTION partage un million de référence, cite tout le temps ses influences (des plans et des dialogues empruntés à d’autre films), et enchaine à un rythme insuivables des péripéties délirante tout en utilisant les cartons jusqu’a l’indigestion, c’est pour épouser la forme médiatique du siècle : Internet. On navigue dans DETENTION comme dans internet, entre clips et blogs, entre moments de vie et série TV, entre réalité et fiction. Le film change de genre en un instant, ne suit aucune linéarité et confond systématiquement point de vue subjectif et omniscient, sans jamais faire la différence entre la réalité et la fiction. Le tout dans une mise en scène efficace et bourrée de mouvements de caméras différents et d’idées visuelles aussi rapides que marquantes. Il y a par exemple une scène ou l’on passe d’un film en DVD, au même film en divx, puis en streaming, puis en screener : la qualité de l’image transforme l’image, que reste-t-il d’un screener sur iphone par rapport à l’original ? Si la perception est faussée, le message est altéré ? Métaphore de l’humain privé de sa source (un personnage à une télé à la place du bras, et se transforme en mouche pendant le film, Cronenberg-style) DETENTION n’est pas pour autant complexe ou difficile à suivre, tant la forme est en parfaite adéquation avec le fond, soit une écriture très rythmée qui ne laisse jamais de répit. Le montage enchaine les morceaux de bravoure et pour un film qui passe perpétuellement du coq à l’âne c’est plutôt remarquable.  DETENTION a la forme du moment, entre SMS, Twitter et blog, pour raconter des histoires croisées de personnages archétypaux (la pompom girl, le capitaine de l’équipe, la brute, le geek, etc...) qui se retrouvent collés ensemble et doivent apprendre à se connaitre. Bien sur c’est BREAKFAST CLUB ! Pourtant le clin d’œil est tellement évident qu’il n’est que pure démonstration : il s’agit de montrer l’altération du langage et le règne du “méta”. Les personnages essaient de se comprendre sans succès, alors que tous les moyens de communication sont au top du top (on en revient à l’image, le screener sur iphone de VIDEODROME est il VIDEODROME ou la cassette dans VIDEODROME ?). La seule façon de se rassembler, c’est autour de la Fin du Monde, nouvelle mythologie moderne quand Dieu (Le Verbe) à déserté les écrans. Mélanger toutes les références, toutes les époques, pour ne montrer qu’une chose : si les protagonistes n’ont pas changés depuis BREAKFAST CLUB, leurs priorités ont changés, centrées vers le MOI. Ils ne cherchent plus à savoir qui ils sont, à se définir une identité et une personnalité propre et unique, ils sont tout ce qu’ils ont oubliés et deviendront ce qu’ils abhorrent : ces cols blancs de banlieue qui se lèveront dans 20 ans avec une famille, un animal domestique et un prêt sur 50 piges. C’est le paradoxe douloureux d’une adolescence centrée sur la représentation et le sur-moi pour se voir finir étalon d’une normalité qui effrayante quand on rêve de devenir quelqu’un. Qui a grandi en tenant un journal intime caché sous son lit, qui a grandit avec un blog-facebook-twitter ? Quid du jardin secret ?

La deuxième partie du film, qui embraye sur une intrigue totalement différente de la première (mais paradoxalement totalement similaire), est la plus intéressante : le voyage dans le temps permet une mise en perspective très belle sur le rapport au temps. Il est intéressant de noter que la mère et sa fille ont échangés leurs corps, et que de cette inversion nait la fin des temps. C’est le principe d’apocalypse selon l’ancien testament, l’antéchrist étant la version inversée du Christ, et non son opposé. On continue sur la thématique du Verbe et de la Foi, celle-ci n’étant pas liée aux époques ou au temps, les brebis ballotées entre les idoles (les images) perdent toute notion de temps et de Devenir. Elles commencent à essayer de se suicider, puis pensent a autre chose, vont acheter des vêtements, puis lorsqu’elles s’ennuient à nouveau, re-tentent de se suicider. Folie, horreur, les personnages sont des poules à tête coupées qui courent dans le champ des possible, oubliant tout du passé pour ne laisser la place qu’a des “tweets”, des paroles en l’air destinées à disparaitre, remplacées par des dizaines de milliers de paroles similaires. Tour de Babel, Apocalypse, Antéchrist, tous les thèmes de la bible sous-tendent un film qui, si on n’y prend pas garde, vous perd dans son vertigineux maelstrom pop où le vomi côtoie les espérances d’une gamine rêveuse, ou pendant quelques instants flotte un inquiétant sentiment d’échec. C’est quand le film s’arrête un instant sur une histoire d’amour avortée, sur un dialogue sincère au clair de lune ou l’évocation d’une enfance brisée que surgissent au détour d’une "coolitude" plus que forcée, les émois tragiques d’une génération rendue muette par une communication excessive.

DETENTION est un film mongoloïde sur le temps, sur son passage et sa perception. Original dans sa structure et dans sa mise en scène frénétique, il passe à la broyeuses les codes du cool, de la jeunesse et des ses excès pour en tirer toute la démesure et l’angoisse d’une génération décadente. DETENTION propose un voyage dans le temps, certes, mais un voyage dans un seul sens : le passé. Dans DETENTION il n’y a pas de futur.


Norman Bates.

 

 

 


 

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Publié dans Corpus Analogia

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carte grise en ligne 16/05/2013 11:03


Bonjour, je tiens à vous dire que  votre manière de voir ce sujet est véritablement pertinente, et je souhaite vous dire merci pour post enrichissant. Quoiqu'il arrive, je vais revenir vous
voir très prochainement. Et si vous désirez voir mon site Internet, n'hésitez pas.  Bonne continuation !

Antoun Sehnaoui 15/05/2013 14:32


Merci pour votre contribution a ce sujet. Je trouve ce theme vraiment tres enrichissant.