DIEU SAIT QUOI de Jean-Daniel Pollet (France/Belgique-1992): Le songe de la lumière...

Publié le par LJ Ghost







[Photo: "Mot et Lumière" par Lj Ghost.]





Alors que l'actualité focalienne est toute tournée vers la magnifique soirée cinéma Bon Chic Mauvais Genre, qui a demandé des mois, que dis-je, des années de préparation pour peaufiner aux petits oignons la programmation de cet événement qui en appelle d'autres et vous proposer des films tous plus beaux les uns que les autres, le reste du cinéma n'est pas en reste et nous n'oublions pas les à-côté, nous n'arrêtons jamais la fouille précise et heurtée à la recherche des plus beaux moments du cinématographe, parfois passés sous silence, d'autres sous les feux des spotlights, mais toujours à la vue de tous, encore faut-il savoir où regarder ! C'est dans le confort d'une salle de cinéma feutrée que je vous emmène. Mais en fait pas tout. Où sommes-nous ? Et si cela n'avait pas d'importance ?

 

 

Jean-Daniel Pollet, petit cousin des réalisateurs de la Nouvelle Vague, plus proche de Jacques Rozier et Luc Moullet que de Godard et Truffaut, semble trimballer son ombre sur le cinéma français depuis la fin des années 50. Peu de films, tout juste un petit succès avec L'ACROBATE en 1976. Pollet rencontre le Nouveau Roman, lit Francis Ponge, décide de l'adapter au cinéma. Il s'adjoint les services de Michael Lonsdale pour la voix-off, et filme dans son mât en Provence, semble-t-il. Filme quoi ? Ce n'est pas la bonne question.

 

 

Ou plutôt si. Le héros de DIEU SAIT QUOI est la Nature, ou alors c'est une lampe à huile, la télévision, des galets, un verre d'eau. C'est peut-être l'homme, qui brille des mille feux de son absence, dont l'ombre s'écarte et s'évapore comme du savon dans de l'eau chaude, et qui se cogne sans cesse aux barrières de pierre, aux piliers et à la lèpre. Qui se cogne sans cesse à l'expression même de son coeur, de son âme, de sa spiritualité. Qui se cogne à sa condition d'escargot, traînant lentement sa cohorte de destruction, les yeux révulsés et fuyants, en quête du mot qui pourrait le sauver. Le mot. Mot.

 

 

 

 

Il n'y a plus rien, il n'y a plus de structure. Il y a la pluie qui tombe et qui bruine et qui pleure sur les vases regroupés, et il y a l'homme qui crie son existence, il n'est pas qu'une goutte de rosée sur le pétale d'une fleur, il existe et veut exister, ne jamais mourir et pouvoir parler, parler, parler, pour ne rien dire parfois, parler pour ne pas ressentir, parler pour arrêter les larmes. Et se taire, et écouter le vent, et contempler la beauté du monde, en se tenant à sa fenêtre jour et nuit, qu'il neige ou que soleil luise, en observant l'oiseau qui passe et le nuage qui s'amuse. En observant sa vie aussi, en regardant en arrière pour pouvoir aller de l'avant, ou alors pour s'arrêter, mais non, on bouge, tout le temps, l'appareil, la caméra, l'oeil, la conscience, elle est vivante, en mouvement, et serpente et recule, et jette un regard d'une précision terrifiante sur ce que nous avons été, sur ce que nous avons fait, sur ce que nous avons manqué, parfois réussi, peut-être, au détour d'une image sur la télévision, au détour de l'expression d'un visage abîmé ou des mots de Charles Baudelaire. Le temps n'existe pas, mais on tente de le sceller quand même, pour garder quelque chose, un bruit, un citron ou un violon. D'accord, il y a eu Picasso et il y a eu Chaplin, mais moi ? N'ai-je pas réussi, aussi ? Il y a mon visage quelque part dans cette maison, ou dans ce verre. Est-ce que mon visage dit qui je suis ? Est-ce qu'en me regardant je regarde le monde aussi, n'est-ce pas à ce moment que je suis le plus précis et universel ?

 

 

On rate le départ de la vague. On rate notre départ parce qu'on ne regarde que la vague, on n'a pas vu que l'on partait en biais, à une vitesse exponentielle, ou est-ce qu'on revient ? Où est-ce qu'on revient ? On n'a pas vu le mouvement d'appareil dans la roue qui borde la rivière. Mais y en avait-il seulement un ? On est immobile alors que l'on a l'impression de bouger. On tente de fuir, de passer au-dessus des murets de pierre, mais l'obstacle est trop haut. Seule semble compter l'illusion. La lumière est l'illusion que l'on voit, ce que l'on regarde. On a vu toutes ces lumières, toutes en une seule, si bien écartées, si bien délimitées : la lampe, le projecteur, le soleil, la télévision, la bougie. Réunies par le mouvement. Ample et lent, répétitif, aliénant. On vit grâce à la lumière, on se souvient grâce à la lumière. Photosynthèse, photographie. On tourne autour de la table et on regarde deux lumières se battre. Se battre ou faire l'amour ? Même les lépreux ont droit à l'amour. Et ces temples que l'on construit, ce n'est pas pour l'amour de Dieu ? Où est-il, Dieu ? Il est dans les galets et dans la caméra qui tangue, qui bouge immobile. On est immobile et elle bouge. On ne regarde pas avec ses yeux, on pourrait presque les fermer. On pourrait presque ne pas parler. L'expression n'a pas besoin de mots, elle vient du fond, elle vient de nous, elle vient de on. L'image cinématographique est un mot. Ici, elle est poésie.

 

 

DIEU SAIT QUOI est un film éblouissant.


LJ Ghost.





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Publié dans Corpus Filmi

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LJ Ghost 24/11/2009 20:01


Merci bien !

Il reprend effectivement plusieurs de ses films précédents. J'ai reconnu son court-métrage GASSEA (visible sur tous les bons Tubes du monde) et il y a également MEDITERRANEE. Peut-être d'autres,
effectivement. J'ai l'impression qu'il y a des extraits de tous ses films précédents, et ce serait assez logique vu le métrage. A vérifier, donc !


Martin r 24/11/2009 17:46


Merci pour ce chouette texte sur un très chouette film.

Il me semble que dans celui-ci, il reprend des plans de "Mediterranée" son autre film le plus proche de cet objet...