DOUBLE TAKE de Johan Grimonprez (Belgique-2009) : La focale Histoire de l’espace…

Publié le par Norman Bates

 

 

 

 

 

 

 

Psycho 9

[Photo : "En direct de Moscou" par Norman Bates et Alfred Hitchcock.]

 

 

 

 

 

 


Nouvelle avant-première, nouveau combat: cette fois ci un distributeur nous invite, lui, au moins. Ravi par la nouvelle, coup de fil en PCV du Dr Devo, "j’ai une mission à te confier, prend Carxla Brunegeld avec toi et filez tout deux au bout de Paris pour la projection de DOUBLE TAKE, ca commence dans 1h". Aussitôt le téléphone raccroché, on se rue vers les taxis et nous voila en pleine guerre froide, année 1962/80 pour être précis, Hitchcock cherche son double pour le tuer, la piste est encore chaude…

 

 

L’Histoire du monde est un polar dont il difficile de s’extirper : chaque action entraine des multitudes de réactions les plus diverses influant sur les destinées de millions d’hommes  inconnus et redoutables. Ballotés dans l’Histoire, l’individu ne doit sa subsistance que par l’illusion de la compréhension : heureusement il y a la TV qui nous dit quoi acheter, où en est  la guerre et quand il va pleuvoir. La TV c’est l’information partout en 1962, c’est les fusées qui explosent dans des salons cosy aux couleurs marron jaunes (le film est en noir et blanc) et des Nixon pas encore sous verre (gloire au crapaud hypno !). Mais c’est aussi Hitchcok qui à la TV annonce que le cinéma sera mort quand les vessies rétréciront, que les pubs viendront s’immiscer au milieu des films et que les petits écrans seront les cartes postales d’adieu des écrans immenses voués tel des dinosaures à mourir sous leur écrasante faiblesse. Hitchcock se bat contre son double pour le cinéma. Dehors l’Amérique se bat contre l’URSS pour pouvoir faire du cinéma.  Au milieu, des millions de spectateurs applaudissent le premier chien de l’espace à passer à la TV. Il y avait peut être de l’espace avant la télévision, personne n’en est sur, mais dorénavant l’espace s’incarne dans le living-room, entre les 33 tours et les pulls angoras. De même que la lutte contre l’ennemi communiste prend forme et mouvement dans les premières émissions diffusées dans un réseau national : toute l’Amérique est connectée à la même source, l’information de masse peut commencer. Les russes ont perdus la guerre car ils ont préférés l’espace à la TV, oubliant au contraire des américains que l’espace EST à la TV. La guerre froide c’est la première guerre de l’image, et c’est ce que DOUBLE TAKE tend à montrer.

 

 

 Rassurez vous, c’est quand même du cinéma, donc un vrai documentaire, enfin. Le sujet est traité de l’intérieur, c'est-à-dire en racontant tout autre chose, et avec n’importe quoi d’autre. Utilisation d’images d’archives, on est dans le film de montage (russe) essentiellement au service d’un thriller médiatique qui utilise Hitchcock comme prétexte à la justification de l’art face à la guerre médiatique. Quand les hommes sont broyés dans la marche des siècles, heureusement que les mécaniques anonymes gigantesques engendrent des œuvres sensibles qui rappellent l’importance de l’esprit. Au moins le cinéma réchauffe le corps et l’esprit, et si on ne survit pas avec le cinéma mais il nous sauve quand même. Tuer le double : c’est le thème de l’essai de Borges et le fil conducteur du film. Il ne doit rester qu’un seul Hitchcock, qu’un seul bloc, qu’un seul café, même si ce sont les mêmes : il n’y a pas de place pour deux choses similaires dans le monde, vouées qu’elles sont à se haïr. On ne hait jamais mieux les autres que soi-même, comme deux aimants se repoussants l’un l’autre. Il n’y a que la différence qui survit, et cette différence induit la forme, le mouvement et l’art.  Même images, musique différentes. Mêmes images d’époques, messages différents. Vous voyez où on veut en venir ? Le processus de destruction/création est une vue de l’égo, jamais fondamentale.

 

Et par conséquent le message progresse : image + son + mouvement = média, mais pas comme un mensonge. La guerre est décidée au journal télévisé, jamais avant. La télé de masse engendre le double à des quantités commerciales, vouant la spécificité individuelles aux bancs d’une nouvelle façon d’être le monde en le regardant vivre en direct.  C’est le prisme dans lequel  esprits aiguisés et critiques font émerger d’une création un sens unique qui est le seul compréhensible (au sens premier), c'est-à-dire qu’un grille-pain est différent alors d’une télévision ou d’un cinéma. La fonction n’est plus la spécificité du média, c’est Laika dans son Spoutnik en orbite autour  de la terre : un esprit primitif enfermé dans un cercueil en alu qui tourne autour du monde, jusqu'à l’infini, condamné comme dans le film de Kubrick à regarder l’humanité dans une vitre teintée. Enfant des étoiles, star de la TV bientôt enfant de la guerre et demain chef d’état, le XXème siècle en pente douce vers le monde d’aujourd’hui, ses pubs et ses écrans, ses conflits journalistiques et l’ouverture du champ médiatique à n’importe qui. Si aujourd’hui tout le monde participe à un réseau globalisant, c’est parce qu’hier les gagnants et les assassins ont écrit l’histoire et dévoilés les images. Tout le monde veut rentrer dans la danse, car l’existence passe par les médias. Peut-on dire j’existe et je suis différent sans le proclamer sur son blog, à la TV ou dans un journal ? La question du soi et de sa reconnaissance est la conséquence de la dilution des égos dans la représentation du monde  depuis que le monde est devenu un ensemble d’image. La conscience de soi nait dans les yeux des autres, donc sur les écrans des autres. Je suis Hitchcock, je suis connu pour mon physique reconnaissable et mes films, mais aussi parce que j’ai écrit des livres, présenté une émission de TV et donné naissance au cinéma du futur dans un Hollywood aussi violent et subversif qu’un film de Victor Fleming.

 

Prenez chaque écran, chaque émission, chaque spot de pub, chaque film d’Hitchcock diffusé pendant la guerre froide : chacune de ses images est une carte postale d’un événement, chaque carte postale est mélangée est donne lieu à un énorme jeu de pistes en 4 dimensions (historique, sensible, sociologique et fantasmagorique (chaque vision du passé est un fantasme ! pensez y en vous rasant !)) : voila à quoi ressemble le film. Vous êtes un explorateur du futur, vous avez votre fouet et votre chapeau bien en main, et vous vous lancez à la poursuite d’Hitchcock au milieu de fusées en train de décoller, des chefs d’états se serrant la main, de cafés insolubles et de sosies ventripotents cachant bien des secrets inavouables. L’enquête devient ce que vous en faites, le film se crée selon ce que vous voyez et comment vous le ressentez, et bientôt les images toutes mélangées sont à l’origine d’un message limpide : il n’y a pas d’Histoire sans spectateur.

 

 

Tout ca avec de l’humour, mais un peu trop d’Histoire, de belles choses souvent dans le son et dans les images granuleuses qui sorties des temps forment de nouveaux motifs encore jamais vus, de beaux montages d’images de films d’Hitchcock, mais qui malgré tout ne peut s’empêcher de laisser sur la fin un petit gout aigre qu’on dirait sorti d’un autre réalisateur bedonnant et bien vivant celui-ci, a savoir Michael Moore et ses images de chefs d’états marionnettes. C’est un peu le bas qui blesse de ce projet intéressant, à mi-chemin entre la sociologie et l’art plastique, sauvé par le charisme du bedonnant réalisateur. Au fond même si on parle de sujets graves et importants, la forme sait rester volubile et jubilatoire : que faut-il demander d’autre au cinéma ?

 

 

 

 

Norman Bates.

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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sigismund 13/07/2010 11:44



Mais j'espère bien.


c'est vrai quoi...qu'est-ce que c'est que cette manie de faire des films aussi longs...comment voulez-vous que les jeunes s'intéressent au cinéma ?



Bertrand 12/07/2010 16:54



Sacré  Sigismund, vous nous avez manqué.



sigismund 12/07/2010 11:43



sublissime article, Mr Bates ( peut-être préférez-vous que je vous appelle madame au fait ? ) qui me donne vraiment envie d'aller voir mais qu'estcequecestquecefilm, par contre votre article sur
'Hana-Bi' de Takeshi Kitano m'a pas du tout fait rire, mais j'avais pas eu le temps de vous le dire. En fait je me suis demandé si ce film n'était pas trop beau pour vous et que vous vous en êtes
rendu compte..