ETRANGE FESTIVAL 2013, Episode 3 : Hippies canés, motherucker !

Publié le par Norman Bates

 

 

 

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[Photo : "La Bonne S'aventure" par Dr Devo, d'après une photo de la peintre Suzanne Valadon.]

 

 


9 MOIS FERME d’Albert Dupontel (France-2013)


Albert Dupontel me pose pas mal de problèmes en tant que réalisateur. Autant sa carrière d’acteur est intéressante dans un paysage français plutôt morne, et il est plutôt doué, autant j’aimerais aimer ses films mais à chaque fois j’en sors déçu. Ici, c’est l’histoire de Bob Nolan dit "le globophage" (interprété par Dupontel donc), connu pour avaler les yeux de ses victimes, qui le soir du nouvel an rencontre Sandrine Kiberlain ivre morte à la sortie du palais de justice et lui fait un enfant. Le piment de l’histoire c’est que Sandrine Kiberlain est une célibataire convaincue qui passe son temps au boulot, n’a pas de vie sociale et a la gente masculine en horreur. Elle se rend compte au bout de 6 mois qu’elle est enceinte et part à la recherche du père…

 

Dans 9 MOIS FERME, Dupontel ne réinvente pas la roue : on retrouve le contexte social sous-jacent à tous ses films (ici un taulard qui engrosse une juge -le film est inspiré d’un documentaire de Depardon sur les prisons-) et on retrouve également plus ou moins sa mise en scène à base de très gros plans, jumpcuts, montage hystérique, gimmicks sonores et j’en passe, dans la droite lignée de Jeunet ou Jan Kounen, ce qui n’est pas spécialement ma tasse de thé. Heureusement, ce sera moins que plus : Dupontel s’est calmé, tente ici des choses un peu plus ambitieuses (un plan à 40 000 dollars à la Gaspar Noé ! -le réalisateur apparaît d’ailleurs dans le film-), multiplie les axes et surtout varie les plans, et qu’est ce que c’est agréable de voire une comédie française à peu près bien foutue au niveau du slibard. Il y a beaucoup de gags visuels qui ne fonctionnent pas toujours mais qui parfois, grâce au montage, font mouche et quelque chose de très glauque dans les faits devient drôle par l’intermédiaire de la mise en scène (les caméras de surveillance notamment). Le film est bien écrit si l’on excepte une fin convenue. Le comique de situation est parfois un peu lourd, mais le talent de Dupontel pour faire de la caricature est indéniable (l’avocat !). Sur un rythme toujours très rapide, on enchaîne les idées et les gags à la vitesse de l’éclair : donc si un truc ne marche pas on passe au suivant et le résultat donne une comédie qui a rendue hilare pendant 1h30 la salle pleine à craquer. Dupontel tente tout, toujours en gardant ce mauvais esprit qui est la chose la plus réussie de sa filmographie, cette volonté de ne pas s’embourber dans une satire sociale contestataire mais bien d’amener des éléments toujours étranges ou absurdes dans le script, ce qui est bien plus payant et réjouissant.

 

Devant la caméra, tout va bien : Dupontel est un bon directeur d'acteur et la grosse surprise c’est Kiberlain, actrice dont je n’aime pas du tout le jeu habituellement (euphémisme) mais qui s’en sort avec les honneurs présentement. Dupontel est toujours bon, et les seconds rôles dans l’ensemble bien que caricaturaux sont bien campés (Marié est excellent). Reste que je ne suis toujours pas convaincu par le cinéma de Dupontel, qui me parait toujours souffrir de ce qui est maintenant son “style”, et qui tourne un peu en rond à mon goût. Si le film a une certaine efficacité comique, on est tout de même bien loin des inspirations assumées de Dupontel, que ce soit les Monty Python ou les Marx Brothers pour ne citer qu’eux. Toutefois dans le contexte mortifère de la comédie Française, un mec qui vous parle de mise en scène pour présenter son film et qui se bat chaque jour pour pouvoir faire exactement ce qu’il veut du plateau jusqu’aux salles ne peut remporter que mon adhésion et ma sympathie. Alors Mr Dupontel, s’il vous plait, laissez tomber une fois pour toute votre obsession pour Tex Avery et essayez autre chose, vous en avez encore beaucoup sous le pied !

 

 

JOE de John G. Avildsen (USA-1971)

 

JOE travaille à l’usine, et le soir quand il rentre, il aime que la table soit mise et que le souper soit prêt. En général, sa femme lui prépare un bon steak, parce que c’est ce qu’il y a de mieux au monde, rentrer de l’usine et bouffer un steak. Pendant le repas, Madame lui raconte les séries TV qu’elle a regardée pendant la journée, les potins de voisinage et les choses vues par la fenêtre. Ensuite, quand JOE a fini de manger, il aime bien laisser sa femme s’occuper du rangement et descends à la cave pour astiquer ses flingues. JOE, c’est aussi ca l’Amérique, nous dit l’affiche.

Bill Compton est un homme d’affaire pressé qui ne peut pas supporter le nouveau petit copain de sa fille SUSAN SARANDON qui est un dealer-hippie. SUSAN SARANDON est en effet folle amoureuse de son copain dealer-hippie qui lui fait prendre de la drogue et ensemble ils ont de nombreux projets. Un jour, alors que SUSAN SARANDON est hospitalisée pour overdose, Bill Compton, fou de colère, descends dans l’appartement de sa fille SUSAN SARANDON et bute son copain dealer-hippie. Ensuite, Bill va prendre une bière et rencontre JOE. JOE est alors au beau milieu du comptoir en train de débiter avec conviction un discours sur les ennemis de l’Amérique : les négros, les hippies, les communistes et les pédés sont dépeints avec force détails et humour, tout du moins pour JOE. Bill, ému par le discours se vante mystérieusement d’en avoir “tué un” puis s’en va en coup de vent se rendant compte de sa maladresse. Le temps passe jusqu’à ce que JOE tombe sur un article du journal qui l’interpelle : on a retrouvé le corps d’un dealer-hippie non loin du bar où il a rencontré Bill. Ca fait tilt, et JOE va tout mettre en œuvre pour retrouver Bill. Ce dernier, effrayé à l’idée que quelqu’un connaisse son secret, va faire profil bas et supporte bon gré mal gré cet envahissant nouvel ami. JOE, certain d’avoir trouvé son âme sœur et le justicier de l’Amérique, va tout faire pour le persuader de récidiver. S’ensuit un buddy movie détonnant au cœur de l’Amérique de Nixon, où les deux héros vont surmonter les classes sociales et s’unir pour retrouver SUSAN SARANDON et débarrasser l’Amérique de ses parasites au passage.

 

Réalisé en 70 par le futur réalisateur de ROCKY et KARATE KID, JOE est un film très étrange à bien des égards, que ce soit dans la galerie de personnages qu’il dépeint ou dans la mise en scène parfois traversée d’intenses moments lyriques à la ROCKY (ce qui est formidable dans un contexte pareil). Difficile de rapprocher JOE de quoi que ce soit d’autre de l’époque tellement on a l’impression d’assister à un train lancé à toute allure sur des rails en papier mâché. Ce qui est fascinant c’est qu’à l’époque le film a cartonné mais a aussi, par effet de bord, a engendré un débat virulent sur la violence et la thèse soutenue par le film, les uns prônant une œuvre pro-hippie, les autres une œuvre ouvertement fasciste. C’est en général bon signe, et comme souvent la vérité est ailleurs. Il est bien vain de chercher une quelconque thèse dans JOE. Excédé par cette réputation sulfureuse, le formidable Peter Boyle décida de ne plus jamais jouer dans des films faisant l’apologie de la violence, ruinant du coup sa carrière (aux yeux du grand public tout du moins). Et c’est bien dommage car c’est le pivot du film, impressionnant de maitrise et de retenue dans un rôle pourtant ultra-balisé et caricatural. Il est de tout les plans, porte tout le casting sur ses épaules de cinglé et répand la violence dans une Amérique déliquescente. Deux morceaux de bravoure viennent clore le film en apothéose, dans le sexe et la souffrance, quand nos deux compères débarquent chez l’ennemi armé comme des portes avions avant de participer à une partouze qui finira dans le sang. Point de demie-mesure dans JOE, et c’est là que le film se démarque, dans ce duo improbable que la violence et la peur réunit au delà de la société et du monde, emporté dans un tourbillon de folie que le film restitue admirablement bien. C’est l’alpha et l’oméga d’une Amérique déchiré qui part en guerre contre ses enfants, cruel paradoxe en forme de drame mythologique. Coté mis en scène c’est à la hauteur du sujet, en forme de coup de poing dirigé vers la mâchoire du spectateur, avec quelques plans ratés et des effets totalement kitsch qui sont par la force des choses d’une naïveté émouvante aujourd’hui (la scène final par exemple). Il y a ici et là de fort belles compositions, voir même de l’humour qui émane de ses descriptions spécieuses d’honnêtes citoyens américains afférés, photographiés dans leur vie quotidienne. C’est au final ce qui est le plus touchant, cette petite vie quotidienne qui se répète inlassablement, jusqu'à user les hommes et les broyer dans cette grande machination qu’ils appellent famille. Une sacrée découverte, donc,  dont émane une sensibilité qui perdure malgré l’âge du film, ce qui n’est pas rien.

 

Norman Bates.

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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