FAUST de Alexandre Sokourov (Russie, 2011) et LA NUIT D'EN FACE (Chili-France, 2012): Tu Pourras Pas Dire Qu'on T'a Pas Prévenu.

Publié le par Nonobstant2000

 

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[Photo: "Tandis Que Je Bois du Seven-Up" par Dr Devo.]

 

 

C’est donc le cœur serré plein d’émotion (maman, papa) que je m’adresse à vous aujourd’hui car il semble décidément que le Monde se remette à tourner sur la Planète Cinéma. Le ULYSSE, SOUVIENS-TOI ! de Guy Maddin, sorti hors paparazzis pouvait d’après ce que j’ai compris (shame on me) laisser présager les meilleures augures. Enfin voilà : outre Don DeLillo enfin adapté –et par David Cronenberg excusez du peu (COSMOPOLIS) – et le retour de Léos Carax avec sa version indé de FANTOMAS (HOLY MOTORS), aujourd’hui (aujourd’hui ?) les sorties concomitantes du film posthume de Raoul Ruiz et du dernier chapitre d’une Trétalogie du Mal d’Alexandre Sokourov (avec un an de retard, soit) ravivent à notre souvenir ce que le cinéma n’aurait jamais dû cesser d’être : le mariage de la Parole et de l’Image.  Absolument. Ce que l’on vous propose là, c’est un cinéma qui se pratique de moins en moins –après, j’ai envie de dire, tu fais ce que tu veux, moi je te dis tout ça, c’est sans aucune arrière-pensée carriériste, je suis pas un oiseau de nuit de festoche, j’ai aucun réseau de diffusion à travailler NI RIEN : voilà c’est cash et c’est désintéressé, et pour tous ceux en mal de sensations fortes j’ai toujours été le premier à recommander l’intégrale des courts-métrages de Richard Kern (édité par LE CHAT QUI FUME) ; j’espère que c’est bien clair, c’est juste qu’aujourd’hui je vais parler d’autre chose, histoire de dire que moi aussi j’écrive tout nu.

 

 

A la vision du FAUST d’Alexandre Sokourov on ne peut s’empêcher de penser à la déambulation ultime de l’ULYSSE de Joyce  (pourtant c’est un roman) – ou bien  aussi à cet autre classique, de la littérature russe cette fois, LE MAITRE ET MARGUERITE de Mikhaïl Boulgakov qui n’est pas loin, qui ne demande qu’à sortir. Quand à LA NUIT D’EN FACE c’est le mysticisme borgésien, tout autant que le Réalisme Magique de Garcia-Marquez qui est convoqué : la rencontre définitive avec l’Autre, l’Autre Soi, le Frère d’Arme ou le Soi-Même d’Avant, la Némesis enfin, Celui Qui, accessoirement, Nous Achèvera. Le premier navigue dans les Eaux Tumultueuses du questionnement philosophique, le second baigne tant dans la poésie que c’en est un facteur culturel -on pense également à l’éloquence des  écrits de Cortazar  quand Adamov, et avec lui tout le théâtre de l’Absurde, se révèle non seulement cité mais mis en pratique (d’autres figures littéraires comme Giono et Stevenson sont, eux, carrément participants de l’intrigue) et où la poésie devient rire philosophique, métaphysique, La Mort, une sorte de Mystère Elémentaire qu’il devient embarrassant de nommer –on cite encore Flemming (à demi-mot, "inventeur de la pénicilline" mais il y a une séquence dans un canon de pistolet qui ne trompe pas) et puis finalement  Mallarmé. Après ça, si il y a encore des questions… 

 

Cette présence du sceau littéraire (d’un côté les contes en général d’un écrivain chilien assez peu reconnu, Herman Solar, et de l’autre une œuvre théâtrale devenu quasi-archétype de la condition humaine), perso ça m’interpelle toujours un peu. Déjà dans le CONTE DE NOEL d’Arnaud Despléchin par exemple, de par l’emploi de prénoms issus de la mythologie ou bien de la littérature (Joyce, on en parlait, est plutôt prédominant chez Despléchin), on sent comment dire l’épopée affleurer à la surface du quotidien, celui-ci prend progressivement une toute autre dimension que celle de petits déboires de sitcom, pour s’élever de près au niveau des tragédies les plus ancestrales. Quelle drôle d’idée n’est-ce pas, mais fût un temps on était capable de jouer du Koltès, de l’Arrabal, du Olivier Py ici, et plutôt correctement avec ça. C’était quelque chose, un esprit, une qualité de jeu que l’on pouvait encore trouver ancré dans le cinéma, et qui avait sa place, un sens, celui de pouvoir parler ouvertement du monde. Maintenant on ne peut plus, ne serait-ce que parce qu’il faut des comédiens qui soient capable d’enchaîner deux phrases de suite, et on se réfugie allègrement derrière une mise-en-scène issue du documentaire, qui sert surtout de cache-misère pour l’incompétence de notre panthéon de stars maisons  (Jacques Audiard, Marion Cotillard, DE ROUILLE ET D’OS, vous vous êtes reconnus) – bien sûr on se revendique de la Nouvelle Vague, du cinéma de Cassavetes accessoirement (tenez, pour le fun : NAKED, de Mike Leigh..anyone ? LA MAMAN ET LA PUTAIN mais en anglais, yes, Cassavetes et Eustache komasse, sur fond de AMERICAN PSYCHO avant l’heure,  et de Pasolini) –nân, la Nouvelle Vague après tout ça vient de chez nous – et comme ça tout le monde applaudit parce que c’est nous qu’on l’a fait ; pendant ce temps, un type comme Andrew Kötting  (THIS FILTHY EARTH) peut bien crever la gueule ouverte avec son adaptation des FRERES KARAMAZOV. "Que seraient nos vies sans les mythes ?" et même en allant plus loin, en quoi la transmission de la Parole, des Idées, est Vitale ? Et que ce Miracle qui défie toute censure en dépit des décennies, n’est pas le fruit de la Bonne Fortune ? Ceci les deux auteurs ne l’auront pas oublié, et je dirais même, si tu me passes l’expression, eh ben ils cultivent ça. Comment l’Education ou l’Instruction ont étés réduits à des trucs de prétentieux, ça je crois qu’il faut demander à nos politiques qui ont bien pris soin de laisser pourrir les issues sociales gangrénées que nous connaissons, et les embrasser très fort.

 

Et ce qui est  frappant chez les deux auteurs c’est justement la proximité d’approche de la mise-en-scène –pourtant Dieu (oops) que les contextes sont différents.. Toujours en recul, toujours en ouverture, sur le décor, sur les personnages : la caméra n’a de cesse de "céder la place". Une ou deux fois ça va ; sur deux heures, ça confine au raffinement. Il n’y a pas  d’autres mots : ce n’est même plus de la sobriété, c’est quasiment une forme d’humilité. Après il y a des interventions immanquables chez Sokourov, parce que d’un coup d’un seul il vous anamorphose le truc –basculement d’axe ou fish-eye léger –et comme dit autre part, cela  accentue le côté "vu du fond d’un verre d’alcool" – sans compter l’excellent travail du directeur photo par-dessus - Bruno Delbonnel, qui au passage nous livre une clé de mise-en-scène : les déstructurations formalistes sont  censées être liées à certaines intonations mêmes des comédiens. Mais même sans confirmation, c’est en fait complètement perceptible intuitivement - car quand le Diable fait le Malin, c’est jamais pour rien – (saluons d’ailleurs au passage la performance toute en élégance d’Anton). Outre ces petits artifices qui ponctuent en quelque sorte l’articulation du récit, la circulation à travers les méandres de la ville relève de la maestria pure, et jamais l’action ne s’essouffle, nourrie seulement par la seule pertinence des joutes orales entre les personnages. Rappelons enfin que Alexandre Sokourov a été l’élève de Tarkovsky, et que si FAUST ne possède pas la même fibre contemplative qu’un film antérieur comme MERE ET FILS disons, Sokourov conserve ici la même acuité de regard  sur la Nature, sur les Etres, sur la matière et les textures.. On ne peut pas s’ennuyer, il y a toujours quelque chose à voir et à entendre, et ainsi de suite et dans le désordre..

 

Alors avec Ruiz de fait, on est même plus dans l’humilité mais carrément au-delà : c’est l’invitation timide, Excellence, et on espère que le Buffet Vous Plaira . Déjà les dialogues volent un peu haut direct,  mwarf : 

 

« Don Celso, que vous évoque un port sans mouettes ? - ..bah, une pute sans avocat »

 

C’est comme ça tout le temps et n’exclue en rien toute donnée politique, c’est comme si vous étiez jeté dans une pièce fameuse de Pirandello qui ne se finit jamais, car au-delà de la Mort, eh bien on continuera d’avoir des opinions. Si Denis Lavant a dit à propos de HOLY MOTORS que c’était après tout une histoire de fantômes, que dire de LA NUIT D’EN FACE ?  Le Crépuscules des Idées ou bien leur Apothéose ? Ce que je peux vous dire c’est qu’il y avait apparemment  trois fins alternatives et que la veuve de Ruiz qui s’occupe du montage a choisi de rentrer dans le lard en les juxtaposant, ce qui renforce justement cette impression de ronde interminable mais aussi d’échéance perpétuellement repoussée, mais vécue tout de même - notre sujet.

 

En tout cas, dès le début du film, on est joliment nimbé par la photographie de toutes façons (on croyait que les films de Michael Mann avaient déjà emmenés la question dans ses recoins les plus plastiques, on s’est trompé) qui d’une façon ou d’une autre, transcende chaque scène à chaque fois : dès le début la conversation avec Jean Giono, deux profils formant le cadre, et au milieu une mer... jaune. Là aussi, en se focalisant sur les intérieurs, le décor, le film de Ruiz est d’un chromatisme effréné – Sokourov lui restait dans la lumière naturelle pour les séquences réalistes, les scènes avec le Diable par contre disposent elles, comme constantes,  de jaune, coupé avec du vert et du bleu mais pas plus.  Ruiz lui, déballe les fushias et les pastels tous azimuts. En fait, il y a une petite différenciation dans l’emploi de l’espace et de la couleur selon que l'on se trouve dans le passé ou le présent, ce qui donne parfois à certaines scènes, un peu plus de "profondeur affective". Mais ceci n’engage que moi. Certaines expérimentations seraient également des palliatifs aux contraintes de différence d’emplacements de tournage. 

 

Encore une fois tout ce que je viens de vous dire pourrait sembler velléité d’esthète  (–wesh tu kiffes la HD, bah évite d’en parler en vacances mwahahahahaha ) alors qu’il s’agit juste de pointer ici l’inventivité, la maîtrise narrative et visuelle –excluant toutes fioritures cependant - dont ont fait preuve Ruiz et Sokourov pour soutenir leur propos ; ça y est le mot est lâché, nous sommes bel et bien en face d’un cinéma ouvertement DISCURSIF. C’est jamais facile, c’est jamais gagné, qui n’a jamais eu droit à un bon vieux "Tarkosvsky c’est pas mal, mais c’est trop long –quand-on-est-artiste-on-doit-être-capable-de-faire-court/simple". Le dernier à s’y risquer, je crois, c’est Peter Greenaway et ça met tout le monde mal à l’aise. Et pourtant, QUI pourrait refuser cette tournée amicale des grandes questions fondamentales en compagnie de deux Figures telles que Ruiz et Sokourov ? Pourquoi se sentir rabaissé j’ai envie de dire. Dès les premières minutes, on sait que l’on va devoir revoir ces films. Et alors ? Comme l’a déjà dit quelqu’un à propos d’autre chose, assurément FAUST et LA NUIT D’EN FACE sont des films que l’on consulte. Chez Ruiz, c’est rien de dire que c’est toute une éducation de réfléchir, quand chez Sokourov c’est un cheminement, faute de mieux, en compagnie de son propre fumier : Faust essaie de lire la Bible et se heurte de suite à une résistance  avec "Au commencement était le Sens".  Mais non, lui dit le Malin, au commencement était l’Action. Oui mais, l’Action n’est-elle jamais action au service du Sens , ou  bien d’Un sens, quel qu’il soit ? Je fais pour Telle Raison ou bien je fais parce que je Fais ? 

 

Je dis pas que c'est mal de montrer un père, seul, balancer son môme sur un meuble pour conclure une sorte de réflexion sur le sens des priorités, je dis que c’est pas plus mal non plus que certaines œuvres demeurent quelques minutes, quelques heures quelques mois quelques années, des Enigmes.

 

Cut, fondu au noir, bruit de verres qui tintent, de rires et de conversations quand tout à coup quelqu’un parmi les Festivaliers s’exclame "Oh…La Belle Bleue !!" Rires à l’unisson, re-tintement de verres, re-conversations enflammées, bas qui résillent…

 

 

Nonobstant 2000

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Publié dans Corpus Filmi

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Très bel article! 

Nonobstant 2000 01/10/2012 17:55


..et ceci, un des plus beaux compliments que l'on puisse me faire; merci à TOI

Rolleyes 01/10/2012 11:59


Cet article va me filer la patate pour la journée... Merci !