GONE GIRL de David Fincher (USA-2014): Une Femme sur Dix Parait

Publié le par Dr Devo

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[Photo: "Les Artistes Amènent Leurs Mamans" par Dr Devo.]

 

 

Chers Focaliens,


Il y avait comme un pressentiment dans l'air, une espèce de fulgurance de la chose non-faite, qui me poussa la veille, alors qu'aucun plan d'aucune sorte n'était établi, à ne pas aller me coucher après la ballade du chien, et d'appeler, à la place, ces trois stagiaires suédoises, congédiées il y a pas mal de temps déjà, pour une soirée informelle à base de vieux whiskey et de séries américaines. Et bien que les températures furent encore clémentes, je mis, avant qu'elles n'arrivent au cottage, quelques bûches dans la cheminée afin de passer une soirée sans stress, dans un style cosy.

 Le lendemain matin, rien n'était prévu non plus, et pourtant, plusieurs heures avant les faits, je mis un slip faisant voler ainsi en éclat mes habitudes dans le domaine poids lourd...

Rien de significatif, et pourtant, quand on y repense, sans que rien n'ait été prémédité, les choses étaient déjà là, fécondées et dans l'oeuf comme il se doit.


De nos jours, dans les E-U d'A, en province. Pas de voiture, pas de stress ce matin là, à l'heure où on envoie son bas de pyjama "L'Homme Moderne" et son t-shirt de designer chercher le journal, en observant la scène d'un oeil un peu extérieur, en se grattant les poils naissants d'une barbe qu'il faudra bientôt tailler. Et se tailler, d'ailleurs, est-ce qu'à fait la femme de Ben Affleck (la brosse à dent la plus détesté de Hollywood, chose curieuse) ? Dur à dire pour le moment. Après un déjeuner sain à base de muesli et bourbon sans glace, Ben, en tout cas, s'il n'a toujours pas lu l'ours du journal (même pas ouvert), décide quand même d'appeler la police. Sa femme n'est pas là, il y a des débris de verre dans le salon, et c'est quand même le jour de leur anniversaire de mariage. La police. Des barques. Un nain quête. La routine et l'aventure commencent...

 

Pour faire une bonne critique c'est toujours la même chose, le même modousse opérandaille qu'il y a deux-trois ans:

-donner sa chance au produit

-ne parler de rien d'autre que du film dans ce qu'il nous montre à l'écran.

-être juste et exposer ses sentiments avec pudeur.

-parler de la mise en scène et respecter la Charte Devo et ses 69 Points Merveilleux.

 

"C'est clair / Y a pas de mystère" comme disait la poète. Encore plus troublant que tout ce qui a précédé (et qui fait qu'à la ressortie d'un slip du placard, une femme s'évanouisse dans la nature), voyez vous qu'il se trouve qu'il y a deux semaines de cela, je revoyais FIGHT CLUB du même Fincher, car figurez-vous que je ne l'avais pas revu, même partiellement, depuis dix ans, et plus étonnant encore, mes apprenties suédoises, gorgées du soleil d'hiver, de bains de minuit dans les eaux froides des fjords purs et de cripscrolls, aucune d'entre elles, dis-je, ne l'avais jamais vu, je veux dire. Etonnant, non ?

Pas de pêché là dedans bien sûr, seulement le temps qui passent comme les flocons tombent en silence sur leurs confrères plus précoces.

Mais arrêtons de tergiverser, l'époque n'est plus au racontage de sa vie sur minitel, et revenons au slip et au film...

 

[Rappelons que ce site ne respecte, ou plutôt ne croit, à la Politique ni à la Théorie des Auteurs.]

 

Moi qui lit uniquement du Huysmans en édition reliée originale, et rien d'autre, j'appris que GONE GIRL a le bon goût de ne pas parler de la vie privée des habitants de Lyon, et surtout, est adapté d'un roman policier à succès.

GONE GIRL est le film du retour. Voilà, c'est dit. Une intuition même pas consciente, un slip, puis un accident, et voilà, on se retrouve sur le velours usé d'une petite salle de province à la séance de 10h30, peu ou prou. Et la décision n'est pas mauvaise (même si ce n'est pas vraiment une décision comme je viens de vous le dire).

"Que s'est-il passé entre temps ?", m'a demandé Agnetta, la veille.

Bah les ballades dans les bois, la vie en charentaise, délicieuse et paisible, la petite pipe qu'on bourre sans empressement le soir, en pressentant déjà l'odeur de tabac et de vanille qui va emplir la maisonnée. Un épisode ou même 4 ou 5 de NEW-YORK UNITE SPECIALE (avec cet hilarant introït: "A New-York, les crimes sexuels sont considérés comme particulièrement monstrueux", phrase que j'accueillais à la première écoute par un monstrueux "QUOI?" de villiesque !), un sommeil bien mérité.

 

Revenons au film, et cessez de m'interrompre.

 

GONE GIRL est un film comme chez soi. C'est sa franchise, son côté sympa. Il ne pue pas, mais il n'a pas mis de SIX QUAIS OUONNE (note à moi même: Sophie Duez ! Rires) non plus. Il est pas rasé mais il a l'air sympa. Et si ce soir on ne fait rien, on irait volontiers boire une bière avec lui. On est bien dedans et ça fait plaisir de tailler le bout de gras avec, comme disent les habitants de Plougannec en Bretagne. Et pour une fois, j'ai l'intuition, et même je le sais -je vous le dis sans fausse pudeur- que cette impression de sympathie n'est pas seulement due à une bonne humeur passagère mais qu'elle est tout à fait simple et sincère, faite pour durer.

Pour tout vous dire, il y avait en moi un côté Sacha Distel. Le wizard de la laïfe. Un bon jean beau et simple, mon woolite et mes chaussons. FILLE PARTIE aussi. Après le film, on ira se boire un p'tit truc dans un BDS plutôt qu'à la Brasserie à côté du ciné...

Ce n'est pas le Fincher de la révolution. Ce n'est pas un Fincher énervé. Ce n'est pas un Fincher du Réveil Soudain qui se serait levé dans un cri, un bond et une mare de sueur du cauchemar où il se trouvait en réalisant qu'il s'était cameronisé, raimisé, jacksonisé (chose que je dis pas d'ailleurs).

Voici donc les premiers paradoxes du film. D'une part, le frou-frou chaleureux de la lainouze tapissant l'intérieur du chausson: le film se suit sans aucun déplaisir, au fil de la plume et des yeux. D'autre part: rien d'édifiant ne se profile à l'horizon. Pas de déclaration révolutionnaire, même implicite, comme on en trouve chez Nolan (et parfois chez Fincher du reste) et pas d'écrasement dans la volonté d'un Ultime, comme chez quasiment tous les représentants du Nouvel Hollywood, enfin chez leurs enfants je veux dire.

 

Fincher, ce qui qu'il veut, c'est raconter l'histoire de ce mec, même pas modeste, même pas normal (un grand bourgeois en fait, on le saura plus tard), même pas "l'homme le plus normal du Monde" (syndrome de ricanité, comme dit votre médecin), rien de tout cela, dis-je: Fincher veux raconter l'histoire de ce type qui se lève, se sert un jus et va chercher le journal dans la boîte en se grattant les boulasses sans honte ni fierté. Et sa femme est partie. Et il appelle la Police. Point.

Ce non-écrasement, ce départ les mains dans les poches, m'a paru d'autant plus remarquable et décontracté que ce n'est pas trop dans le style davidesque, la chose. Paradoxe deux, se faisant il ne change rien. La photo sombro-diffuse, léchouillé au maxismesque (pas ce que je préfère d'ailleurs), le découpage (quelques trucs un peu maladroits, ou juste un peu sur-découpés mais c'est vraiment au début et ça disparait très vite, pas d'inquiétude), etc: on a déjà vu ça. Mais, lui et moi, on est de vieux renards… Quand Fincher me voit il me dit "Devo, cette vieille ganache !", c'est dire. On sait donc, dis-je, que tout ça, c'est du classiquosse dans son genre à lui, à Fincher. Il n'y a rien de plus que dans ses films récents. Rien de moins. Mais, lui et moi, on sait bien que cette décontraction, ce petit sifflotage, ces mains dans les poches, ca change tout. Curieusement, ça respire.

 

Alors, ne vous dîtes pas non plus que c'est du sobre. C'est jambonné, emballé, pesé façon New-York. Ca exagère, ca montre du muscle un peu, ca séduit la ménagère (scène de la rencontre avec les blogueurs, la scène de drague, la scène du baiser). Ca blablate, ca smartouille son dialogue avec une grossièreté franche et assez sympathique (premier indice et première piste quentinesque). Bref, Fincher n'est pas en mode bressonien non plus, et ne faites pas dire ce que je n'ai pas dit.

Et puis, il place ses pions. Le scénario s'emballe à peine, mais cela fonctionne. Les rôles principaux pédalent un poil dans la descente: Affleck, sa femme, les beaux-parents, la voisine, Missy Pile, tous très bien mais forcent très très légérement d'une part, et essaient de plaquer un vernis très pros et très "scolaires". "On a l'impression d'être un peu à une répétition dans un boîte privé pour acteurs en devenir à NYC", lisais-je l'autre jour sur le facebook d'un réalisateur américain (à propos de GONE GIRL bien sûr). Il n'a pas tort, mais ça fonctionne, trouvè-je.

Car sur l'autre main, le reste des acteurs et notamment les rôles fondamentaux du film, sont, eux, complètement dans le ton. Il s'agit notamment de la flic, son coéquiper, la première présentatrice TV et surtout la formidable Carrie Coon (la soeur de Affleck, très beau rôle et très bonne actrice). Cette subtile différence de ton au sein des mêmes scènes, totalement volontaire, contribue grandement à noyer le poisson, participe à la prestidigitation de l'ensemble.

Le temps qu'on s'en rende un peu compte, le film aura enchainé sur son meilleur moment, sur son morceau de bravoure, sur lequel je reviendrais. Tranquilou Gilou, une fois ce dispositif placé, Fincher peut retourner la crêpe pour cuire l'autre face comme une bigoudenne aguerrie.

 

Après la bravoure, en face B, ce n'est plus du slow, mais du plus rock, et c'est plus absurde aussi. Le film, tel le cochon sautant dans la flaque de boue, prend alors un gros plaisir jubilatoire à se vautrer dedans en éclaboussant tout le monde. Et dans le fond, c'est là qu'il commence à vraiment parler et à devenir non pas plus subtil mais à raconter quelque chose, d'assez diffus d'ailleurs.

 

Le vraiment bon morceau se situe entre l'arrivée de l'avocat dans le film jusqu'à la première interview télé (meilleure séquence du film, vraiment très très réussie) et un peu après. Paradoxalement, c'est là que le film est moins le sobre, mais aussi le moins insipide. Et c'est le gros sujet du film.

On dirait un film d'anticipation des années 70: à force de ne vouloir que la perfectitude des choses, c'est à dire de vouloir exactement l'existence qu'on admire, tous les personnages (sauf une poignée mais très rares) sont soit dans l'insipide et le générique, ou au contraire (et ce sont les deux facettes d'une même face) sont dans le drama über alles de leur émois intérieurs. Plus leur vie est parfaite et morne, plus leurs sentiments et leurs aspérités sont d'une importance (à leurs yeux) ultra-romanesque, voire même cosmique. Et ne croyez pas que l'un provoque l'autre. Les deux aspects sont les deux face d'une même pièce.

 

L'insipide de ces vies très réussies, c'est le summum d'une vie juste et magnifiée pour la plupart d'entre-nous (vous, moi, nos contemporains). Je le disais, quand Fincher approche le coeur très beau de son film, son milieu ressenti, il se décale aussi… Les éléments vraiment extraordinaires (essentiellement le côté policier de l'affaire et ses conséquences) se déploient, rendent la petite scène grandiose et prestigieuse, tandis que les personnages eux, s'ils en profitent pour assister aux moments les plus extra-ordinaires et hallucinants (au sens propre, dans les deux cas) de leur vie, n'en révèle pas moins la plouiquitude totale de leur personnalité, de leur choix et de leur non-choix. Les winners, les grands-bourgeois ont des désirs de perfection et d'absolu, des aspirations et des drames digne d'un épisode des FEUX DE L'AMOUR.

 

Et là, GONE GIRL, pour moi se rapproche de deux pôles.

Primo. Pour la première fois, Fincher tend vraiment son projet dans une direction qui l'approche de la galaxie dans laquelle travaille Tarantino. Blocage des conversations, explosions soudaines de la violence, arrêt du temps et emballement sauvage de la Machine. Mais, on retrouve aussi ce trait dans le milieu si délicieux du film où là, j'ai vraiment cru que Fincher allait bousculer dans le côté obscure de la Chose et rejoindre le Quentin. Dans cette très bonne partie, le propos et aussi la mise en scène deviennent plus abstraits, plus gratuits afin d'atteindre et disséquer nos propos et nos vies "en mettant le doigt dessus". Geste très poétique que de dire et toucher ce qui est l'indicible de nos existences. Dans ce merveilleux tunnel, le films devient plus abstrait, plus décalé et surtout le plus touchant paradoxalement (je dis paradoxalement, car c'est le début du jeu de massacre, c'est le début des pires atrocités). Fincher sait ce qu'il pense de tout cela, mais n'impose rien. Le spectateur aura peut-être le sentiment de ne pas voir complètement où il veut en venir, de quoi parle le film, ce qu'il essaie de nous dire…

[C'est le trait marquant du film que de se rapprocher de tels moudouses operandailles. En cela, Fincher lorgne clairement vers DePalma ou Hithcock et Tarantino, et ô surprise, vers une vision plus européenne du projet de narration cinémaotgraphique... Mais ça j'en parlerais une autre fois très certainement.] Voir le Fincher poser ses pions tranquillement, bien travailler ses acteurs et sa mise en scène, le voir se laisser gober par son projet et le laisser courrir comme un chien fou dans la prairie, voilà le plus inattendu du film. Le David ferait-il un pas de côté ?

 

GONE GIRL est donc une bonne nouvelle, et simplement, un bon film. Vous me connaissez, je serais bien partant pour pinailler. La conclusion est un poil longue, et surtout le jeu moins maitrisé; ca mériterait quelques discrets coup de ciseaux, mais cela pourrait être aussi dû au fait que le livre rattrape Fincher. (Pour tout dire, je flaire une chose: le livre doit être assez insipide, voire moyennement stupide et j'ai peur que Fincher soit limité par la source originelle pendant cette conclusion et soit obligé de se soumettre in fine).

 

On sent aussi que le garçon en a encore sous le pieds, très clairement. Mais il ne faut pas bouder son plaisir: le gros du travail est fait + le noeud du film est vraiment au-delà des espérances et fonctionne tout bonnement très bien + le film est un vrai bon film populaire et relativement abstrait. Et enfin, on se débarrasse du sentiment d'égarement et de boursoufflure des Fincher récents. GONE GIRL est un film simple, à la mise en scène pas révolutionnaire mais propre, où il ya assez de leviers enclenchés et de bonne volonté poétique pour que ça fonctionne. [Par exemple, un des sujets du films est à peine formulé: c'est "l'esprit de forum" avec ses fantasmes, ses projets de vie spécieux, sa violence, etc. En cela, le film en dit 1000 fois plus que THE SOCIAL NETWORK, film baudruche et maladroit qui traitait justement de tout cela... On sentirait presque le repentir.]

Et on ressort en se disant qu'on reconnait à peine le réalisateur de THE SOCIAL NETWORK et de ...BENJAMIN BUTTON. Le début d'une nouvelle aventure ?

 

En ne cherchant plus à imposer sa génialitude et sans vouloir verser dans l'Impositude comme ses collègues, Fincher se rapproche, en faisant simplement un bon film honnête, du clan DePalma/Tarantino et s'éloigne de la galaxie Nolan et ses pères tristes. Voilà une bonne nouvelle.

Dans ce projet improbable plane aussi l'ombre d'un autre film dont GONE GIRL est le remake (sur-)bourgeois et moderne: le PRETE A TOUT de Gus Van Sant, film oublié du Monsieur et que j'avais à l'époque bien apprécié.. Et je suis très étonné que personne ne l'ai remarqué.

 

Des charentaises, une critique bien sentie au coin du feu, et une bombe thermonucléaire lâchée dans l'avant-dernière phrase...

 

BIENVENUE SUR MATIERE FOCALE !

 

Dr Devo.

 

PS: Ha oui, je ne vous ai pas dit... C'est aussi une comédie !

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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