HULK de Ang Lee (USA-2003): True Geek...

Publié le par Nonobstant2000

 

 

 

 

 

 

 

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[Photo: "...Lulu !" par Dr Devo.]

 

 

 

...pantalon mauve / scientifique introverti / expérimentation Rayons Gamma / intrus sur le chantier / scientifique introverti sauve / irradié à la place de / intrus / mutation / pantalon mauve explosé maintenant c'est un short / sinon / colossal / destructeur / tout vert / plus du tout introverti // général / moustachu / père de la petite amie scientifique introverti pourchasse short colossal / avec tanks/ robots/ voire même mafia // >>> : drame / rebondissements / produits dérivés ..

 

.. petit rappel au cas où VRAIMENT personne ne connaîtrait l'histoire (c'est un devoir de profession, je suis tenu de le faire) du personnage de comics tel que créé en 1962 par Stan Lee et Jack Kirby, et qui eût même droit à sa propre série tv de 1977 à 1982. Dans cette version 2003, le personnage de l'intrus – qui deviendra un temps le side-kick du héros dans la bd – a été purement et simplement éclipsé pour être remplacé par un collègue maladroit que l'on ne verra plus après ça. A l'heure où les adaptations de bd de super-héros pullulent sur nos écrans suivant une plannification marketing encore mieux élaborée qu'un plan de redressement économique, nous pousserons le dandysme à nous intéresser, au contraire, à une petite vieillerie datant de la décennie précédente. [Bien qu'aujourd'hui ne soit pas le pire moment pour certaines des franchises de ces bien curieux personnages : l'écurie Marvel est entre de bonnes mains que celles de Josh Whedon (AVENGERS) et Brian Singer est revenu aux commandes de X-MEN. Côté DC - l'Autre Big Company - BATMAN a renoué avec ses racines de justicier urbain grâce à Christopher Nolan , et SUPERMAN avec les siennes plus S.F sous la patte de Znack Snyder, qui quoi qu'on en dise, à surtout réalisé WATCHMEN, faisant de la meilleure bd de super-héros au monde le meilleur film de super-héros au monde; cliquer sur le lien précédent pour lire l'article de Norman Bates.] Les qualités-même du travail de Ang Lee seront si vous le voulez bien les raisons de son insuccès à l'époque, car rétrospectivement le film demeure toujours une grande leçon. Simplement l'Auteur aura légèrement dévié des schémas narratifs habituels consacrés et le public ne le lui pardonnera pas, dès la deuxième semaine d'exploitation en salles. C'est préçisément de ce léger décalage dont il sera question aujourd'hui dans notre émission.

 

Un format inhabituel tout d'abord, environ 2h20, et d'aucun diront qu'il ne se passe rien avant au moins une cinquantaine de minutes. Mais d'aucun se trompe car le récit commence en réalité dès les premières secondes du générique, pour s'emparer immédiatement de toute l'attention du spectateur, et où l'on observe dans le détail un scientifique fièvreusement au travail, qui finira par expérimenter ses propres recherches sur lui-même... Alors oui, il y a bien quelques plans macrobiotiques (pensez à X-MEN ou au SPIDERMAN de Sam Raimi, ces petites synthèses d'animation ne servant généralement que de fond pour le casting et la distribution) mais d'emblée ça raconte très fort: la durée du dit générique elle-même pourrait bien surprendre, surlignant un brin le côté acharné et à cran du scientifique, surtout quand il réalise que ses gènes modifiés ont bel et bien étés transmis à sa progéniture, dont il entrevoit dès ces premières minutes toujours, la nature potentiellement monstrueuse. Mais ce n'est pas tout. En plus d'être explicitement narratif, le générique tout aussi simultanément nous prépare à l'ensemble de la charte graphique du métrage : d'abord il revendique absolument son origine comic-book en allant jusqu'à reprendre la typographie de ceux-ci (la célèbre police de caractère "Meanwhile") - et ce geste seul fera immanquablement battre le petit cœur de n'importe quel geek un peu plus vite qu'il le veuille ou non – ainsi que leur principe de mise-en-page, j'ai nommé la case, j'ai nommé la planche, ce qui donnera lieu à moultes fragmentations du cadre (dont le mouvement interne n'est d'ailleurs pas absent) qui viendront dynamiser et de nouveau rendre éminamment participative la moindre des ellipses du récit alors même qu'on avait commencé tout tranquillou. Voilà avec un emploi plutôt habituel du split-screens. Vous me direz, jusque-là pas de quoi crier au génie, c'est même plutôt redondant, et à cela je répondrais que oui, en effet, mais il me semble que cela s'inscrit dans un schème encore plus grand de la part de notre Auteur/Réalisateur : effectivement ces décadrages continuels auraient tendance à nous sortir du film plutôt que de nous y faire entrer – impression renforcée qui plus est par une qualité d'image HD aux angles sans pitié et au chromatisme pétaradant. Mais mon intime conviction demeure que l'essentiel de la démarche de Lee trouve justement sur ce point préçis sa pierre angulaire de fondation, son mc guffin intrinsèque et sine qua non, en un mot son chabadabada.

 

Avant de continuer plus avant, considérons tout d'abord un autre élément important sinon constituant des comic-books, un élément totalement dramaturgique lui, j'appelle l'instant fondateur à la barre. SpiderMan a été mordu par une araignée radio-active et c'est comme ça qu'il obtient ses pouvoirs, soit, mais le véritable instant fondateur c'est lorsque son oncle, sa seule famille, se fait tuer à cause de son arrogance. Cet événement engendrera pour lui la prise de conscience des responsabilités qui accompagnent les grands pouvoirs, suscitant par là-même sa vocation de justicier. Pour Bruce Wayne, avoir été témoin enfant du meurtre de ses parents sera la source du désir de vengeance qui le fera se déguiser en chauve-souris géante... L'instant fondateur se ballade rarement sans le traumatisme qui le fonde. Sans insulter l'intelligence de notre audience en rappellant la nature cathartique de tout récit, ni insister comme le premier supporter de foot venu sur le fait que derrière cet éventail de personnages bariolés se dissimulent une belle galérie de traumatisés à des degrés différents auxquels tous les enfants traumatisés à des degrés différents peuvent s'identifier, nous conviendrons plutôt que ce moment, particulier, entre tous, est donc conçu pour nous émouvoir, nous faire vibrer, etc... Or, à cause du dispositif évoqué dans le paragraphe précédent, Lee refuse absolument au spectateur la possibilité de s'immerger pleinement dans le récit. Aussi, je crois que tout l'intérêt se situe ici : plutôt que de faire ressentir le trauma et faire jouer la corde sensible, il préfèrera le déplier et le regarder de loin, mais pour mieux le décortiquer (niant quelque peu cette invitation à l'immersion qui aura littéralement façonnés des générations de chômeurs asociaux, Dieu Merci depuis disparue de toute production cinématographique, désormais transformés en vidéo-clips géants vidés de toute substance et de propos, aux raccourcis effrayants à l'intention cette fois d'une élite toute nouvelle, dores et déjà absolument pétrie de tolérance. Tu peux baisser les yeux remake de HITCHER c'est de toi que je parle, mais ça vaut également pour toi EVIL DEAD 2013 ).

 

Démarche audacieuse s'il en est, mais le sujet l'exige (la transformation d'un homme rationnel en monstre colérique) et pour finir de prendre le sujet par les pincettes, Lee fait appel à un élément très peu connu du grand public, un substrat de caractérisation supplémentaire que nous devons au talentueux scénariste Peter David dans les années 90: le fait qu'en réalité le héros principal était un enfant battu.  Ainsi la figure paternelle violente (ainsi que le mystère qui l'entoure) restera une thématique importante du récit et nécéssitera bien la moitié de celui-ci pour en couvrir proprement tous les aspects, faisant presque de notre couple de héros (Eric Bana et Jennifer Connely) des frères et sœurs de catastrophe. Au risque de choquer dans la foulée quelques âmes sensibles, je pense qu'il faut aussi attribuer la nature même de cette approche à la culture de son auteur : je ne pense pas me tromper beaucoup en avançant que le cinéma asiatique a tendance à aborder n'importe quel sujet de façon "totale", explorant son sujet de A à Z jusqu'aux tréfonds de ses thématiques (je pense aussi bien à un film comme LA SERVANTE de Kim Ki-Young qu'au OLD BOY de Park Chan-Wook) et non un enchevêtrement laborieux de péripéties devant aboutir à une chute comme c'est plutôt le cas chez nous. Et c'est ici qu'il faut trouver je crois les racines du déroulement progressif et complet du film de Lee. On trouvera cette même attention jusque dans l'animation du monstre de synthèse, qui fera bien sûr valser quelques tanks mais s'attardera davantage, par petites touches, à bien montrer son incompréhension du monde, voire même la découverte de sa propre condition – je pense aux très beaux plans où la créature bondit de dunes en canyons et qui, l'espace de quelques instants se trouve pleinement intégré à la Nature.

 

Pour toutes ces raisons, le film d' Ang Lee demeure une des plus belles aventures du personnage jamais écrite. De plus, à ma connaissance, personne avant lui n'avait eu l'audace de le confronter à des caniches mutants (rien que pour ça, respect). En plus d'être humaniste et ludique, le métrage prendra au final des atours quasiment mythologiques : un plan nous avait déjà mis la puce à l'oreille, lorsque la créature soutenait un moment sur ses épaules, tel Atlas portant la Voûte Céleste, la machine à l'origine de son apparition (faisant elle-même furieusement penser au "Gadget", du nom du prototype qui servit de modèle à la bombe lancée sur Hiroshima). Mais ce n'est rien en comparaison de la confrontation finale pére/ fils, où le premier s'étant mis à muter également se fait littéralement l'incarnation de Zeus, tout en courant électrique, du moins c'est ce que nous pourrions croire. Mais du fait de sa capacité à absorber les propriétés de toute matière avec laquelle il entre en contact (pierre quand il touche de la pierre, eau quand il touche de l'eau , ..) il regroupe à lui seul l'ensemble des attributs de la divinité, et une seule figure correspond à cette qualité, celle du dieu ancien Chronos, bien connu comme dévorateur ses propres enfants (de peur d'être supplanté par l'un d'eux -le panthéon des Dieux Grecs que nous connaissont se sont en fait répartis ses pouvoirs après sa défaite). Confrontation titanesque donc en guise de final, non sans que Nick Nolte dans le rôle du père surgit du passé ne nous aie livré une belle petite performance d'anarchiste pur et dur, pour qui malheureusement la fin justifie les moyens.

 

Alors que notre émission touche à sa fin, j'ai peur, oui j'ai peur, de sonner élitiste mais comment expliquer autrement le triste sort qui fût celui du film de Lee, alors que nous avons affaire là à un exemple de fusion parfaite entre cinéma mainstream et film d'auteur, au point de cramer proprement la frontière entre les deux. A l'image du capitalisme qui refuse de sortir de notre système pour permettre au Monde de franchir un nouveau pas dans l'Evolution  (un exemple au hasard je le jure). Voici typiquement une direction que le cinéma mainstream refuse de prendre (regardez l'opus suivant avec Edward Norton, il revient aussi bien picturalement que narrativement à des formes beaucoup plus conventionnelles..) comme si un personnage de bd ne pouvait incarner l'une des facettes de la condition humaine, que c'est même absolument pas ce qu'on lui demande. On lui demande juste de bien en chier au début et de poutrer tout le monde à la fin. Il s'avère que les thématiques inhérentes au personnage sont beaucoup plus complexes qu'il n'y paraît (la dualité classique entre humain et monstrueux chez l'Homme, requestionnée par le biais de la course à l'innovation scientifique) et Lee n'en néglige aucune. Au contraire, il les rend bien plus explicites qu'elles ne le sont dans le matériau original (car il s'agit plus de vendre des livres, au final, et on sait que si les éditeurs aiment à jouer de la surenchère, c'est juste pour faire buzzer, ils se gardent bien de déclencher les polémiques qui fâchent) et surtout il les rend magnifiquement intelligibles, sans égratigner une seconde le cadre du divertissement. Et pour finir de tout vous dire, j'ai l'intime conviction que c'est cela, faire œuvre de cinéaste. Un critique avait eu ces mots sublimes à propos du ERASERHEAD de David Lynch: le visionner c'était comme regarder une langue étrangère, et aujourd'hui c'est un peu l'effet produit avec certains parti-pris artistiques. Je reste même intimement persuadé que tout est fait pour qu'au cas où un chef d'oeuvre arrive, on puisse ne pas le reconnaître; car il était un temps que les moins de vingt ans etc, où le travail de Lee équivalait au minimum syndical de la profession , et cela prendrait je crois un autre article entier à expliquer pourquoi ces films-là ne sont plus ceux qu'on intrônise aujourd'hui. Une telle densité de propos va à l'encontre des concepteurs-même de ce genre de produits et ils ont tellement bien imposés leur conception, que cela finit même par aller également à l'encontre des attentes du public.

 

 

 

Nonobstant2000.

 

 

 


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Publié dans Corpus Analogia

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