INCEPTION de Christopher Nolan (USA/UK, 2010): C'est qui le patron ?

Publié le par Dr Devo

 

 

 

neal devo

[Photo: "Between Me and the Good Thing" par Dr Devo, d'après une photo de l'actrice Patricia Neal.]

 

 

 

Chers Focaliens,

 

Il n’y a pas de secret, c’est dans la cave qu'il fait le meilleur pendant l’été. Ces considérations étant faîtes, passons au Cinéma…

 

Leonardo Di Caprio a un drôle de métier puisqu’il consiste à entrer dans le subconscient des gens, à y implanter des rêves où lui, son équipe et la pauvre victime se baladeront sans que l’infortunée ne s’en rende compte. Ainsi, la fine équipe peut récupérer divers secrets bien gardés. Voilà qui pourrait envoyer valdinguer Sigmund Freud et Karen Young (ha bah, voilà !) dans les greniers de l’histoire. Mais plutôt que de soigner des névroses ou chercher ou le séminole-killeuh à planquer sa dernière victime (cf. THE CELL, beau film !), Léo La Pizz’ vend ses services à des multinationales aux intentions moins nobles et souvent à la gâchette facile tant les enjeux sont colossaux. Et tout se complique lorsqu’un richissime PDG japonnais a l’idée d’inverser les règles du jeu,  non pas en volant des secrets industriels dans la tête d’un de ces adversaires, mais au contraire en implantant une idée de son cru. La victime est le sympathique Cillian Murphy jeune héritier d’une holding surpuissante. La mission est la suivante : entrer dans sa tête, construire un rêve, et y déposer une idée étrangère qu’il prendra pour la sienne : défaire la holding familiale en la vendant à droite et à gauche. Mais si voler des idées de la tête des gens est possible, en déposer contre la volonté de la personne visée est impossible en principe… Di Caprio prétend le contraire : il suffit de faire des rêves enchâssés les uns dans les autres… Mais l’opération n’est pas sans danger…

 

 

Alors, voilà, ça y est, après quelques semaines de sortie et de belles polémiques à droite et à gauche (pourquoi ce gros affrontement pro contre anti-Nolan d'ailleurs? Est-on obligé de prendre partie?), je ne peux plus me soustraire à donner au Monde mon splendouillet avis sur la question...

 

Je m'entendrais assez facilement avec mon autre moi-même pour dire que sur le papier, voilà un film qui paraît assez appétissant. Nolan n'est pas un révolutionnaire, c'est entendu. Il n'empêche que INCEPTION commence sous un beau jour. Après une tiny-weenie-mini introduction pour rassurer Madame Michu, on attaque assez vite dans le gras du sujet. Les situations s'encastrent vite, et on déploie la pelote tranquilou, sans hâte mais sans s'ennuyer. Les personnages sont carrés, profilés façon série B (ce qui est tout à fait classique, mais qui a apparemment posé problème à beaucoup, curieusement), un peu comme dans un jeu: le boss, la petite architecte, le doc', l'expert psy, etc... Le jeu est très compréhensible. La voie du film semble tracée et on voit à peu près comment la chose va se déployer, malgré d'ailleurs la longueur assez importante du métrage. D'un point de vue scénaristique, et je crois que c'est là le problème pour le gotha, on assiste à un paradoxe assez intéressant, preuve que Nolan sait plutôt écrire: plus on avance, plus les choses se simplifient (allez ici, faire ça, etc...), plus on sait très bien où nous en sommes dans l'action, et dans le même mouvement, plus les règles du jeu, et donc les règles du rêve se complexifient à l'extrême. C'est un des points qui marchent dans INCEPTION, très certainement. Vous trouverez une vidéo sur le net, très rigolote, qui veut "démontrer" que plus le film avance et moins les personnages savent comment le système marche, jusqu'à ce qu'on subodore qu'eux-même, les spécialistes ne pigent goutte à tout ceci! Je trouve que non seulement c'est juste, mais qu'en plus c'est une bonne idée. La raison pour laquelle les régles evoluent ainsi est assez charmante: c'est qu'on se place dans une espèce d'expérience ludique, comme dans nos jeunes années. On dirait qu'on irait dans les rêves. Oui, mais on ne peut pas mourir. Oui, mais on dirait qu'on peut souffrir. Oui, sauf si on est dans le deuxième rêve encastré... Oui, sauf si tu fais ceci ou cela... C'est bien joué, car au final, la logique du jeu, c'est la logique narrative, la structure même du récit qui se veut bondissante et malicieuse malgré la "gravité" du sujet, et qui ne l'est que partiellement d'ailleurs, bondissante, on y reviendra. Ici et là, dans des petits détails ou dans le jeu d'acteur (ça tourne souvent autour de Ellen Page d'ailleurs, ici plutôt chouette), à mesure que le sujet dérape (car on change de sujet en court de route), les personnages dans une ou deux attitudes plus distantes semblent s'étonner eux-même de voir certains échafaudages ou certains retournements de tons. Bien.

 

 

Ceci dit, il faut bien que j'avoue que INCEPTION me pose largement problème, malgré mon inclination pour un thriller se passant dans le cadre chahuté et contradictoire du rêve. Cette grosse histoire, un peu plus complexe que la moyenne (mais bon, ce n'est pas du Greenaway non plus!), Nolan se fatigue à en expliquer les règles, les personnages et les enjeux. Ca demande de l'huile de coude. Et au bout d'un certain moment, sans le dire, le sol se dérobe un peu, et on sent bien qu'on est en train de faire complétement autre chose, et grosso modo, sans dévoiler le bidule à ceux qui n'ont pas vu le film, on se retrouve en face d'un jeu de bonneteau. Et le sujet n'est pas là où on le pensait. Quand on voit la chose se mettre en place, même si la mise en scène n'est pas super-renversante, et j'y reviendrais, on se dit: "Ohouiohouiohouiohouiiiiiiii, ça va être délicieux, fais moi l'amour, grand fou!"

 

 

Respirons. Bon.

Bah désolé, c'est exactement là, à ce point précis du basculement, là où le sexy devient érotisme étonnant, promesse de plaisir lourd, bon et puissant, c'est à ce moment là, dis-je, que INCEPTION se montre le plus décevant et montre ses limites! Elle est triste ton histoire , docteur. Bah ouais! Préparez vous kleenex!

 

Non pas que le décor s'écroule (toujours dispenser une métaphore critique empruntée au film, ça fait pro!), non pas que INCEPTION, belle de loin, soit loin d'être belle! Rien de tout cela. La chose est plus triviale: plus le sujet est passionnant, plus les maladresses et les coutures malheureuses sont dans la lumière.

 

Tout d'abord, Di Caprio, ou plutôt son personnage. Quoique que je n'ai absolument rien contre le personnage de Marion Cotillard, élément de trouble dont j'aime assez les pertubations les plus fugaces, et c'est une très belle idée de personnage,  je trouve que l'intrigue  "amoureuse" est très mal gérée. Nolan semble avoir craint de présenter une "situation" (je parle en codé) trop simple, trop proche de la nôtre. Je me suis même dit en court de projection que cette histoire, trèèèèèèès lourdosse, faisait aussi partie du jeu qui s'alourdissait, à l'image du paradoxe que je relevais plus haut. Si c'était l'intention, ça fait pschiit, pour des raisons scéanristiques et notamment, la séquence de l'ascenseur vers le lieu du drame qui arrive trop vite. Devant l'explication des relations Cotillard-Di Caprio, on se trouve un peu pantois: la situation est totalement romantique, mélodramatique dans le sens hollywoodien du terme, et au moment du choix, on ne peut pas dire qu'on sente l'amertume ou le courage du choix Di Capriesque. Ca, c'est pour le papier. Dans la praxis, Nolan se montre bizarrement figé quand on vient à parler de ces deux personnages, pourtant au coeur du film: il marche sur des oeufs, il ne veut pas les maltraiter, et on dirait même qu'il a peur de gaffer avec eux. Au final, les deux personnages semblent un peu baignés dans le formol, et ça coince. Leur situation paraît trop métaphorique, trop immaculée. Pour avoir vider le noeud de son film de tout paradoxe, pour une quête plus hollywoodienne d'identification, Nolan scie fatalement l'arbre sur lequel il compte nous assoir, et ça c'est de la métaphore, les Cocos! C'est très curieux d'ailleurs de voir comment il retient Di Caprio (qui n'est pas un acteur chaud bouillant, certes, mais quand même...), comme il semble lui demander de ne rien faire qui ne soit pas balisé. Cotillard, plutôt chouette, est aussi retenue, presqeu en otage aurait dit Oscar Wilde! Fichtre!

 

 

Alors le mélo et le rose bonbon, c'est chouette. Mais ici, ça donne le goût de trop peu. Et pendant tout le film, on assiste alors au lent processus d'alchimie raté. Car les bonnes idées, et il y en a, on les voit aussi! Mais le ver est déjà dans la pomme. Ce qui va manquer au film, c'est la folie!!!

 

 

 

Christopher Nolan, où sont tes années folles? Où as tu mis tout ton rock 'n' roll?

Le scénario n'est pas trop mal avec quelques bonnes idées ça et là. Il nous fait transporter une valise pour finalement nous dire que c'est pas la bonne (comme les enveloppes, tiens!). Il y a certaines idées visuelles (le vide du décor final, la ville comme une jetée, la ville qui s'écroule, le train qui débarque, etc...). Le principe est très rigolo, et... Pas grand chose! Des rêves enchâssés, quelques basculement (et encore pas violents, hein?) de logique au profit de chose plus "poétique", ici et là quelques touches subjectives comme je disais plus haut (et encore pas énormément, les personnages semblent trop peu souvent influencer la tonalité ou l'action, ou alors pas tous les personnages, ce qui est quand même une sacré limitation, voire de l'autocensure). La réalité devrarit non seulement se dérober, mais aussi disparaître, se flouter, s'éloigner, etc... INCEPTION, ça devrait être un film de Philip K. Dick!!! Bon sang de bonsoir! Ca devrait être un film foufou ! Nolan devrait se ballader dans le couloir du palace 5 étoiles tout nu, le caleçon sur la tête en hurlant des grands « yooouhouuuuuhoooooooooo »! Ca ne devrait pas être un sujet à la place de l'autre, ça devrait être une symphonie wagnérienne de manipulations, parfois contradictoires! Il devrait y avoir trois sujets en même temps, ça devrait être quantique! Toutes les hypothèses, même celles qui s'annulent devraient être absolument véridiques! Il devrait y a voir du plaisir et du sang sur le dance-floor quoi!

 

Et on a quoi à la place: un petit "trois-actes" des familles, à peine plus compliqué que d'habitude, quand bien même le film ne soit pas antipathique!

 

Ménager Mr Seguin et le chou-rave,c'est cool, je suppose, mais ça va cinq minutes. Il y a un moment où on veut embrasser, malaxer et faire l'amour dans mille positions d'étonnement et de malice! INCEPTION, c'est du flirt, certes, mais c'est aussi du coïtus interruptus!

 

 

[Tant pis si on ne peut pas plaire à tout le monde, après tout... A moins de s'appeler Yannick Noah, Bernard Miner ou Nicolas Hulot, on ne peut pas être copains avec tout le monde. Alors, pourquoi se priver?]

 

Et puis, il y a la mise en scène, et au fond c'est là la deuxième lame qui empêche tout poil de repousser! Même si on n'est pas dans le cataschtroumpfisme de BATMAN BEGINS, malheureusement, et paradoxalement même, malgré des effets spéciaux très au-dessus de la moyenne et plutôt réussis dans l'ensemble, le film ne décolle jamais sur le plan plastique. Il y a pourtant énormément de bonnes idées. La ville qui s'effondre à la fin du film, c'est une bonne idée. L'intérieur de la ville par contre, c'est beaucoup moins bien et presque laid même, par endroit. L'entrée dans la ville avec Page et Di Caprio, ca ne rend pas trop mal, mais le champ contrechamp sur la plage quand ils débarquent (évidement quand on fait que du plan rapproché, ca fait studio, on n'y croit pas, surtout qu'nsuite on fait pareil, en ne mettant que des très grand plan d'ensemble!), bah ça marche pas. La première balade dans Paris, avec l'histoire du miroir qui nous met en boîte est caractéristique: voilà une très bonne idée, dans un passage très calme en plus, mais la mise en scène est affreuse. Nolan tient pourtant là une idée visuelle amusante. Et je crois savoir pourquoi! Attention, je vais vous dévoiler la chose!

 

Nolan a toujours eu un peu de mal avec son échelle de plan. Grosso modo, comme 97,43% de ses confrères, dés qu'il aère, c'est à dire rarement, c'est déjà beaucoup moins laid! Mais en général, ce n'est vraiment pas le cas et don ce n'est pas beau. C'est terne. Il n'y a pas de malice. Pas d'axe (ou alors des axes affreux, comme dans les 5 premiers plans du film), pas de rupture d'échelle, pas beaucoup de jeu de photographie, pas assez de cassage du champ/contrechamp, pas assez de rupture (malgré la belle idée des vitesses)! Comme d'hab' quoi! Sauf qu'ici, je me suis demandé si Nolan avait changé d'opérateur, car même dans ces petits plans caviardés et sans ampleur, sont trèèèès laids parfois (cf. la scène des miroirs donc, par exemple). Plus que dans ses autres films. Et évidemment, on peut reprocher aussi beaucoup d'autres choses, comme cette poursuite en ski rigolote (tout le monde est en blanc sur fond blanc!) et bien chorégraphiée, mais bousillée par une enfilade de plans américains !

 

Trop timide, pas assez abstrait, avec un coeur scénaristique mal géré (le couple Di Caprio/Cotillard), pas assez de paradoxe, jamais quantique, INCEPTION est aussi caractéristique des défauts de mise en scène habituel chez Nolan et ses confrères, et elle est ici encore un poil de nez minorée par un cadrage parfois plus laid qu'indigent. Et malgré tout, de bonnes idées ici et là, un bon changement de direction en loucedé et en plein milieu, beaucoup de bonnes idées, un système ludique du rêve, des personnages secondaires plutôt sympathiques, etc... Et c'est bien joué, avec un beau casting (il y a même mon petit chouchou, Lukas Haas, qui traîne dans un coin!).

 

Il n'y a finalement qu'un moment où le film fonctionne complétement: l'arrivée de Cillian Murphy, décidément très très bon acteur, très au-dessus du lot, dans la" chambre". Là bizarrement, malgré l'aspect mélodramatique, ça fonctionne, c'est beau, et on découvre un peu d'abstraction (finalement, on ira au bout de la soi-disant intrigue principale (en la retournant d'ailleurs!), en même temps que la "vraie intrigue principale"). Bref, ça vit! [Notons un peu de jeux de son dans la première demi-heure également...] INCEPTION n'est pas antipathique. Certes, on peut enlever 15 bonnes minutes voire plus rien que retouchant les points de montage. Oui, c'est décevant. Oui, cette histoire d'opérateur n'est pas bon signe pour Nolan, tout comme l'affreuse scène finale d'aéroport qui devrait être hallucinante et nous plonger dans l'effroi et qui, en plus de vouloir faire des bisous à tout les spectateurs (Tata Jeannette, le cousin Kevin, Madame Michu et Mathilda, votre petite soeur en Khâgne) est absolument laide. Oui, il y a quelques bonnes choses. Mais oui aussi, malheureusement, Nolan veut faire des films qui ressemblent à des films.

 

Il fait donc du cinéma qui ressemble à du cinéma. On attendait Elvis,on attendait Stockhausen, et on a Johnny! Tu la sens la déception qui monte?

 

Allez, bisous!

 

 

Dr Devo.

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

Commenter cet article

Le Gotha 06/09/2010 13:56



Le Gotha aimerait savoir ce que vient faire le ludique dans un film se prenant tellement au sérieux qu'il va jusqu'à inventer des timings de précision suisse à la durée des rêves.


Le Gotha apprécierait fortement qu'on lui explique à quelle occasion il est possible d'invoquer le ludique pour justifier les faiblesses d'un film, savoir si cela dépend de l'auteur, du genre ou
d'un quelconque paramètre subjectif, car le Gotha n'est jamais avare de découvertes et d'enseignements, notamment si cela peut lui permettre de s'ouvrir à la cinéphilie.



boebis 30/08/2010 16:16



Super critique, très juste. Et je suis d'accord, bien que mauvais ce film n'est pas antipathique, ce qui donne envie de le dégommer c'est le consensus critique et public qu'il y a eu autour...



sigismund 12/08/2010 15:32



...


je donne un accompte à un chien et j'achète un scooter ?



Dr Devo 11/08/2010 21:59



Hello à los dos!


 


Mais non le docteur n'est pas méchant! Il veut le bien le bien de tout le monde, et il souhaite que tous soit aussi bon et créatif que le Greeanway! Technique du Bisou Barbu, of course...


 


Quant à la remarque de Julie, je suis à la fois hilare et tout à fait d'accord! Et comme on dit sur le cahier des consommateurs mis à la disposition de la clientèle dans mon supermarché Match, je
dirais même plus: "Et ça, c'est un plus en temps de crise!"


 


Bisous à tous!


 


Dr Devo.



Julie 11/08/2010 20:43



Tout à fait d'accord pour célébrer le principe ludique du film qui pose ses règles et les modifie au fur et à mesure qu'il se déroule, comme les jeux de gamins... Un principe trop peu exploité et
qui en plus permet de regrouper des films tout à fait différents comme celui-ci, La Jeune Fille de l'Eau de Shyamalan et Stalker...