russell

[Photo: "Viol en égypte" par Norman Bates.]

 

 

Pour mettre un terme immédiatement aux reproches et réprimandes du style “vous écrivez rien pendant un mois et quand vous vous y remettez c’est pour parler d’un film sans intérêt” auxquels je vais inévitablement avoir droit, je vais vous répondre une chose simple : il faut bien manger et le film est d’un intérêt fulgurant.  Et puis aussi et surtout parce que j’ai fait l’effort d’y aller, j’ai fait la queue avec ton dentiste, ta secrétaire et ta collègue du bureau d’en face un dimanche pluvieux, je me suis tapé 20 minutes de pub et 10 minutes de bandes annonces de remake ou de suite, et des bien atroces s’il vous plaît. Mais il fallait que j’écrive ce que j’ai pensé, devant ce quasi absolue parterre de louange, jamais d’ailleurs pour de bonnes raisons (contexte social, film sur les banlieues, sur les handicapés, contexte de crise, etc...), pas pour taper gratuitement sur un film populaire, mais parce que c’est une situation emblématique de l’état de l’art et de l’importance qu’on lui donne en ces tristes temps.

 

Vous ne devez sûrement pas connaître : dans le monde du travail il y a une sorte de sacro saint rituel qui consiste à se retrouver entre collègue à 10h autour d’une machine à café (par ailleurs dégueulasse) et à échanger des conversations absolument banales à propos de la météo, des vacances au ski, de l’émission d’hier soir et du film qu’il faut aller voir. Et depuis quelques temps ce film c’est INTOUCHABLES donc, et quand même votre cercle familial se met à vous apostropher parce que vous n’avez toujours pas vu INTOUCHABLES en levant les yeux aux ciel style qu’est notre progéniture devenue, vous y allez indéniablement au bout d’un moment, ne serait ce que pour pouvoir dire tout le mal que vous en pensez ou juste pour avoir l’impression d’être bien avec le genre humain. Et devant le cercle médusé de vos relations-famille-connaissance, vous clouer à tout jamais sur le pilori du consensuel érigé comme vérité.

 

Parce qu’il faut les entendre les gens : du grand film humain ! Du film de société bouleversant ! Des acteurs brillants ! Qui traite avec légèreté de sujets gravissimes ! Applaudissements à la fin de chaque séance ! On vous promet tout : du rire, des pleurs, de la réflexion même ! Un débat sociétal allons-y ! Une révolution du style comique Français ! Toute classes sociales confondues, même parfois du bout des lèvres on s’extasie... on vous promet le grand soir ! Tous ces transports forcément ça intrigue. Bien sûr, je savais que je n’aimerais pas, et bien avant de voir le film : je déteste l’intégralité du casting de façon viscérale, le pitch suinte l’humanité à chaque mot et le simple fait même qu’il suscite autant de réactions positives ne peut qu’annoncer un pénible exercice marketeux bourré de compromis et de bons sentiments à la mode.

 

Avec autant d'à priori négatif j’aurais presque pu trouver le film bien ! Parce qu’après tout, tout ce que j’en attendais était bien là. Je retrouvais mon fidèle Noir de Banlieue, mon Bobo de l’île Saint Louis, mon handicapé “touchant de par son humanité” toute téléthon-génique, ma cité parisienne pleine de noirs, d’arabes et de drogues mais qui sont quand même bien sympa quand les gentils blancs qui veulent bien croire en leur qualités (comme faire rire) et en ligne de mire un programme tout à fait révolutionnaire : l’homme blanc riche handicapé comme moyen d’insertion du jeune scélérat de banlieue dans la France de 2011.

 

Ce qui est fort dans le film, c’est qu’il contient sa propre critique : certes on joue avec des clichés, mais l’humour en joue, s’en moque, tout le monde rit, même les jeunes des cités nous assure t’on. Bah oui puisque le film fait la par belle à tout le monde en créant un espèce de Bisounours-land ou tout se résous en riant et en dansant, à l’image de l'interprétation d’Omar Sy (de rien) digne des plus grandes heures de la représentation des noirs sous la colonisation, ce grand bonhomme musclé rigolard qui semble encaisser tout les maux possibles et imaginables derrière un immense sourire éblouissant, tant qu’il peut soigner son mal de vivre en écoutant de la soul music et en dansant pour la bourgeoisie hilare. En 2011 tout le monde semble prendre la chose comme la plus réjouissante de l’année.

 

Encore plus effrayant, si j’ai bien interprété le film, il semblerait qu’un noir de banlieue et qu’un handicapé valent autant l’un que l’autre dans la France de Nakache et Toledano,  c’est à dire pas grand chose, l’un comme l’autre étant incapable de faire quoi que ce soit (de bon pour la France j’entends, parce que sinon ils peuvent fumer des joints, conduire des grosses voitures très vite, échapper à la police, faire de l’art moderne) tout en étant INTOUCHABLES, c’est à dire des assistés juste bon à s’amuser au dépend de l’autorité et de la société. En gros le jeune de banlieue (qui n’a bien sur pas d’éducation, pas de cellule familiale) additionné a l’handicapé riche devient une sorte de combo gagnant du parasitisme dont il serait strictement impossible de se débarrasser : tout ce qu’on reproche à l’un est excusable par l’autre et vice versa. Là ou les riches sont discriminés (la cité, les HLM, les cuisines, pôle emploi), être accompagné par un pauvre est un laisser passer. Inversement là ou les pauvres sont interdits (la culture, l’opéra, les boites de nuits, l’école, les avions, la normandie, l’amour)  la présence d’un handicapé riche avec soi vous assure une bonne place. C’est bien simple, si tous les jeunes de banlieues poussaient les fauteuils des riches handicapés la société serait sauvée ! Les handicapés seraient à nouveau mobile, et les noirs ne voleraient plus de voitures, ils seraient chauffeurs. Ainsi les riches handicapés pourraient lire tranquillement de la prose pendant que les immigrés leurs laveraient le cul. Un film sociétal et révolutionnaire vous a t’on dit !

 

Ça c’est pour le scénario. Déjà on sent le malaise, mais ce n’est pas le pire. Dans une mise en scène atroce, digne des pires téléfilms (gros plans partout, montage inexistant, pas de respiration, pas de subjectivité... les reproches habituels), messieurs les “réalisateurs” expriment leur point de vue sur l’Art !! Rien que ça !! Et permettez moi de dire que ca dépote ! Passons sur les traditionnelles vannes sur l’art moderne, grosso modo tu peut peindre n’importe quoi à l’arrache et le revendre à des banquiers parisiens (ce qui est sans doute vrai, mais ce n’est pas la question), le gros problème c’est que les mecs qui se prennent pour des artistes, qui se prennent aussi pour les sauveurs de la France, pour des défenseurs des noirs et des handicapés, des rousses même (!!), qui alignent mondanités sur mondanités, tissent une histoire d’amour aussi pitoyables que leur confrères Parisiens et en sus, au milieu de tout ça, alors qu’ils ne sont pas fichus de  cadrer correctement François Cluzet faisant ses grimaces de paraplégique (et ils s’y mettent à deux en plus) tournent en ridicule toute forme de culture dans un nivellement par le bas des plus horribles. Il faut voir ce que dit le film : l’opéra, la musique classique, la poésie, les “classiques” sont tous “ringards“, aujourd’hui la reconnaissance vient par l’argent, la grandeur est bénéfique, la culture doit être populaire et dans l’air du temps, et pour bâtir cette France rêvée dans laquelle tout le monde pourra vivre en harmonie, ensemble, dans ce portrait dressé à grands coups de sourires, il faudra écouter le top 50 et regarder des films à 8 millions d’entrée sous peine de créer de l’élite et de la tension sociale. Il est de bon ton de payer une œuvre d’art cher, une voiture chère et tout signe ostentatoire de richesse est mis au même niveau que l’Art, une façon de montrer à tous sa réussite. Et surtout ne jamais réfléchir, ne jamais interpréter, juste danser avant la fin du monde. Notre vie est bien assez dure ! De plans en plans c’est l'effarement permanent : le gentil sauvage, l’apologie de la richesse, la culture dévoyée, apologie de la réussite personnelle et de la jouissance immédiate, INTOUCHABLES est un hymne aux bœufs, à l’inculture, un gigantesque mensonge qui multiplie en son sein les paradoxes et les clichés les plus grossiers, montrant bien l’absence totale de réflexion ou de remise en question de ses auteurs. Mais ça fait rire, ça rassemble les gens, ça les rassure sur leur propre connerie, c’est populaire donc forcément ne se réfléchit pas. Et pas grand monde pour dénoncer cet état de fait, parce qu’il ne faudrait surtout pas se mettre en travers de cette nuée de bœufs. C’est pour cela que l’opinion ne fait pas l’Art.

 

Tristement, INTOUCHABLES où comment l’uniformisation de la culture pour les masses crée un environnement commun qui permettra à tous de partager un point de vue qui nous rassemblera tous. Pensée unique, différences gommées, la France heureuse méritera de réussir ces weeks ends et de se payer un nouveau smartphone tous les mois. Et au comble du bonheur, elle regardera son voisin des cités en one-man show dans les théâtres parisiens. Avec peut être une larme dans le coin des yeux et une vague sensation de gravier.

 

Et pendant ce temps là, Kurt Russell est mort !

 

 

 

 

 

Norman Bates.

 

 

 

 

 

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Lundi 28 novembre 2011 1 28 /11 /Nov /2011 13:57

Publié dans : Corpus Filmi
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Commentaires

...Ken. Ken Russell.

Superbe article, cher collègue.

Commentaire n°1 posté par Nonobstant2000 le 28/11/2011 à 16h24

@Nonobstant : L'erreur Kurt Russel est volontaire en fait ! 

Commentaire n°2 posté par S le 28/11/2011 à 17h08

Merci ! Oui l'erreur est volontaire cher collegue, c'est ce que j'ai entendu à la radio ce matin.

Commentaire n°3 posté par Norman B le 28/11/2011 à 17h14

..arg, je viens encore de perdre des points en crédibilité-second degré

Commentaire n°4 posté par Nonobstant2000 le 28/11/2011 à 18h04

a-ha o-ho
un article tou-à-fait juste qui nous transporte vaillamment
"" autour d’une machine à café (par ailleurs dégueulasse) à échanger des conversations absolument banales ""

ainsi vivons-nous dans nos confortables lieux communs d'avant-hier
nos chagrins péniblement adaptés à la norme courante

c'est effrayant que l'amour sur l'amour n'ait rien à dire

Commentaire n°5 posté par tonton tristan le 28/11/2011 à 18h24

Eh bien écoutez mon cher Norman, d'habitude je ne suis pas fan de vos articles, mais là j'avoue, je me lève et j'applaudis des deux mains. (pas comme François Cluzet en fait) (rires)

Commentaire n°6 posté par Mongoloïd Ferox le 28/11/2011 à 19h33

Norman,

 

Je ne rentre pas dans le débat (tres vif sur facebook) autour de cet article. Je le ferais plus tard.

 

Entre le constat des millions d'entrées (qui ne veulent rien dire, ni en bien ni en mal) et l'évocation pudique et bréve et triste de la mort de Ken Russel, un des deux et même pas trois qui nous ont fait renrté dans la galaxie CINEMA), et mêmem en considérant la photo sublime, je ne peux dire qu'une chose: je pleure un ami qui me ne connaissait pas, et je mesure le gouffre. GAR-MON-BO-ZIA ! 

 

Dr Devo.

Commentaire n°7 posté par Dr Devo le 28/11/2011 à 21h51

Enorme comme critique, j'ai ri du debut a la fin, du celine des annees 2000 !!!

Commentaire n°8 posté par brahmanes le 03/12/2011 à 13h02

Un article succulent, triste et vrai. Ca se veut être du cinéma populaire, avec un message et de l'humanité, et ça n'est au final même pas digne d'un pétard mouillé. Je pourrais (et je voudrais) exprimer ma colère, viscérale, à ce film prétendument humain, proche de soi, mais je n'ai que du dédain et de la misanthropie. Ce film est une entité daubesque.

J'ai tout récemment vu "our idiot brother" avec Paul Rudd, dans la veine "dans la famille Judd Aapatow, je voudrais". La réalisation, l'histoire, tout est classique (le genre d'intrigue qu'un épisode de my name is earl peut plier en 20 minutes), mais il y a mille fois plus d'humanités dans ce petit film que dans intouchables. Intouchables, oui, uniquement pour les basses personnes.

Le film est troussé pour faire moyenne culture, mais ça n'atteindra jamais les sommets et il ne vaut mieux pas pour lui de tomber vers le bas, au risque de plaire au peuple. Excusez Norman, je pars pour faire ma propre critique.

Mais ça me, ça me. Je hais ce cinéma français.

 

Commentaire n°9 posté par Baron_Samedi_Soir le 03/12/2011 à 16h30

Et Happy Feet 2 dans tout ça ?

Commentaire n°10 posté par Eko le Dos Fin le 21/12/2011 à 21h11
Bon t'as pas tort, même si c'est un peu exagéré (mais les afficionados de cette daube en font dis fois trop dans l'autre sens)... Par contre, t'es con pour Kurt Russel... Je me suis précipité sur Google pour vérifier si Snake Plissken était vraiment trépassé. Bon. En fait, c'était Ken Russel, c'est pas beaucoup plus gai...
Commentaire n°11 posté par phil le 06/02/2012 à 10h27

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