IRENE de Alain Cavalier (France-2009): La question des moyens Vs la solution des grands

Publié le par Dr Devo

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[Photo: "Kiss me" par Dr Devo.]







Chers Messieurs-Dames focalien,

 

Récemment évoqué pour son splendide CE REPONDEUR NE PREND PAS DE MESSAGE, nous retrouvons l’ami Cavalier, toujours bon pied bon œil, et surtout toujours flanqué de sa petite caméra vidéo de rien du tout qu’il utilise comme un fou depuis bientôt 15 ans.

Les habitués de ses derniers films ne seront pas surpris pas le modousse opérandaille de l’ami Cavalier. Fuyant les petits-déjeuners dégoulinants de bonheur à la table des familles modernes et de leurs petits croissants pathétiques, Cavalier préfère encore une fois les grandes explorations solitaires dans les petits endroits de rien mais qui font vagabonder son drôle d’esprit.

 

Dans les faits, donc rien de nouveau. Le principe de mise en scène est le même que comme d’hab’, à savoir filmer le quotidien autour de lui, mais attention, car ce quotidien est vraiment de rien du tout. Une fenêtre, une photo sur un mur, un bureau, son appartement, des draps dans sa chambre d’hôtel, les longs couloirs ennuyeux et déserts du château d’un vieil ami… Des décors vides, sinon de Cavalier lui-même qu’on aperçoit d’ailleurs brièvement, en général quand son corps l’exige (ce qui est assez délicieux). Quelques mouvements exécutés au poing, ces décors déserts, et c’est à peu prés tout. Par dessus ça, ajoutez une voix-off très présente dont le statut erre entre plusieurs pôles : redondante de l’image (ou incarnatrice, diront certains), ou alors donnant plus de précisions, ou au contraire divagante, hésitante, un peu opaque. Ce son-off est en fait un son-on car la prise de son semble correspondre à chaque fois au plan tourné. Le père Cavalier commente donc ses plans en les filmant, le petit chenapan !

 

A la suite du décès de sa mère, Alain explore trois carnets de notes qu’il écrivait au début des années 70, espérant retrouver dans ces journaux de bord du quotidien, des traces de cette maman. C’est presque un échec, dans le sens où les remarques sur Madame Cavalier sont peu nombreuses tout au long de ces pages. Par contre, on y parle beaucoup d'Irène. Et Irène, c’est l’amie de Cavalier de l’époque. Au fur et à mesure qu’il relit les carnets, Cavalier sent l’angoisse monter, car il sait qu’il se rapproche de cette année 1971 (je crois), et que par là même, il se rapproche du fantôme d’Irène. On comprend alors assez vite qu’elle est morte dans un accident. Mais que faire avec cette exploration qui a dérivé vers une autre ? Que faire d’Irène, et comment rendre compte, et encore plus faire un film sur une absence, comment rester précis et juste en re-présentant ce qui fut cette relation très forte avec cette femme énigmatique ?

 

Oulalah, vous dîtes-vous, voilà qui ne va pas être une partie plaisir, Monsieur Devo ! Un sujet pathos maximousse où l’on se baigne avec délectation dans les petits sentiments communs égocentrés, avec en plus une réalisation minimaliste où le son n’est même pas monté, mais directe, avec une image qu’on imagine déjà fort pourrie. Qu’est-ce que vous êtes en train de nous vendre là ?

Mmmmm… Oui, je vois ce que vous voulez dire, et je dois bien admettre que si je ne connaissais pas Cavalier du tout, il aurait fallu me trainer pour aller voir un truc pareil.

Mais si les contradictions ne vous gênent (Kelly) pas, vous devriez quand même faire l’expérience de ce film. De manière surprenante, en vieux baroudeur, Cavalier sait qu’en se privant de certains leviers d’expression (ici, c’est le son, non pas absent mais limité par le temps du plan, ce qui est déjà beaucoup mais aussi par sa réalisation), cela ne va l’empêcher de faire un film tout à fait personnel et donc anormal. Et quand je dis personnel je ne parle, bien sûr, pas que du sujet, très grave, mais aussi, voire surtout, de la mise en scène.

Tout d’abord, la vidéo légère fonctionne, et place le film dans une esthétique particulière. De l’aveu de Cavalier même, le processus est plutôt punk puisqu’il ne règle pas le diaphragme et laisse même l’appareil faire le point tout seul ! Bref, le camescope reste sur son réglage automatique de base, et l’étalonnage de la pellicule 35mm que l’on peut voir en salle est le transfert brut  et sans retouche de la vidéo vers l’argentique, sans aucun rééquilbrage ! Sympa ! Donc, nous voilà en présence d’une image imparfaite, certes, non dominée par la dictature du pixel (Cf. l’affreux film-annonce du AVATAR de Cameron), mais qui ravira les amateurs d’esthétiques plus chahutées. Car, se priver de ces leviers là, ne veut pas dire qu’on soit en face d’un film de cinéma-vérité-stylo-caméra-machin-chose, ou encore en face d’un document brut de décoffrage et donc tout en justesse absolue et bazinienne. Baaaaaaah non ! D’abord, l’ami Cavalier est loiiiiiin, mais alors très loin d’être une petit salopiaud ou un manchot qui fait de la patouille sous prétexte de légèreté de tournage ou de "respect du documentaire", ce bon vieux mythe bien pourri de partout. Non. Alain, il n’en est pas. Lui, il cadre, et je vous assure, ça cadre très bien. Tous les plans sont astucieux ou font preuve d’intérêt ou d’étonnement. Premier point. Et en plus, beaucoup d’entre eux nous proposent quelques mignardises, discrètes peut-être mais présentes, et encore plus étonnantes. De temps à autre, même, une fulgurance, ou un accident de tournage comme ce plan dans l’escalator qui, s’il se termine par un vrai accident, était quand même de l’ordre des hasards imprévisibles. Primo finito.

 

Deuxio, même avec un son synchro et direct, bah, il reste le montage, Madame Michu ! Et là aussi, c’est du domaine du savoir-faire magnifique (de l’attention à l’accident) ou du sens artistique. Si le film reflète, dimension work-in-progress oblige, un tournage chronologique, tout cela n’est pas collé n’importe comment. Et c’est là qu’on commence à deviner, avec une limpidité étonnante (ce qui n’empêche pas d’ailleurs les zones obscures ou un peu plus abstraites), comment le film va fonctionner, s’épanouir et trouver sa liberté. Cavalier monte sûrement pendant le tournage, mais en tout cas, il sait aussi décider de collures qui relève de la réalisation et pas du récit stricto sensu. Et il compose, le vieux gredin ! Il n’arrête pas même. Il y a des retours plans, quelques jeux d’échelle, et beaucoup de belles utilisations des ruptures sonores, même s’il est synchro avec le plan et toc ! Tu la sens la gourmandise qui monte ? Tout cela a de la texture tout bêtement. Au fur et à mesure que le film avance, et pour des raisons que je vais évoquer ci-après, le film va d’ailleurs prendre de l’ampleur. S’il use d’une certaine simplicité au départ, les choses vont se développer, se complexifier, devenir plus opaques parfois, mais aussi plus précises jusqu’à trouver son espèce d’âge adulte. C’est très surprenant. Pour toutes ces raisons, rien que le papier, IRENE vaut le déplacement. Mais, il se passe, à cause de tout cela mais pas seulement, quelque chose d’étrangissime dans IRENE… Et je m’en vais vous l’expliquer. Quand tu entendras la cloche, tourne la page.

 

Ding Ding !

 

Car, ce n’est pas seulement sur le plan de la mise en scène que ces choses curieuses se passent. C’est sur le projet tout entier, et sur le processus qui permet son accouchement, que les faits les plus étranges ont lieu. C’est que le film ne fonctionne pas ! Cavalier part dans une aventure, ces fameux carnets, et au fur et à mesure se heurte à l'image, je pèse mes mots, de cette Irène. Bon, pas d’affolement, se dit Cavalier, c’est ça mon boulot d’expérimentation et je sais gérer ça. Le film, en heurtant accidentellement l’épaule d’Irène, dévie une première fois de sa course. Les dispositifs assez gourmands de mise en scène, ceux que je viens de décrire, se mettent tranquilou en place puis s’encrent avec plus de force dans le film. Bien. Cavalier, sans doute ému, mais aussi bien embêté, patine, lui, un peu dans la mélasse. Et nous avec. C’est qu’un sérieux problème se pose : comment parler de Iréne dont Cavalier a bien conscience qu’elle a un statut plus fantomatique qu’autre chose.  Il y a eu Irène dans le passé, certes, mais là, il y a le souvenir d’Irène et ça ce n’est pas tout à fait la même chose, ma petite Jeannette ! Et là, ce n’est pas l’épaule de la vraie Irène que le film bouscule. Cavalier prend de plein fouet le mur du souvenir de la dite dame. Et ça coince, ça coince, ça coince. Il essaie une première fois en montrant un extrait d’un de ses films, avec Deneuve, passage qui avait été écrit, fort bien d’ailleurs, par Irène. Mouais… Ca ne va toujours pas mieux. Et il faudra qu’une étrange tentation passe devant les yeux et les mains de Cavalier pour que les choses changent. Notre ami Alain croise effectivement une jeune fille, et sans le dire tout de suite, il la verrait bien en Irène, la petite. Cette séquence n’est pas extrêmement longue, bien au contraire. Mais quand elle se termine, Cavalier résout la quadrature du cercle en cassant tout, le carré et le cercle ! Le film patinait, dans cette séquence il s’arrête au risque d’imploser. Mais c’est en voyant une dernière fois la jeune fille, que Cavalier sait. Il sait que la représentation d’Irène sous une forme ou une autre, c’est impossible, d’une part, et que, d’autre part, mieux vaut lutter avec le souvenir et le fantôme de son ex-compagne, fut-ce un sentiment imparfait, que de se coltiner une représentation factice. Et là, il semble comprendre que son modousse opérandaille de réalisation sera une arme. Le film vient de s’arrêter sous nos yeux, puis naître véritablement. A partir de ce moment c’est parti. Le dispositif se déploie avec nettement plus de force et de précision, et plus abstraitement, de manière plus ténébreuse aussi ! Et, enfin,enfin, Cavalier peut mettre les mains dans le moteur, disséquer sa propre bête sur le champ des opérations, reconstruire une pensée en se réappropriant et en composant un chant artificiel. Irène a eu trois statut dans le film : un morceau de film, un accident à travers un objet hasardeux apparaissant sans prévenir (la couette), d’autres objets mais composés volontairement cette fois (de manière assez rigolote en plus, je vous laisse découvrir ça), puis en devenant la mort et l’arrêt du film. Ca fait quatre statuts, pas trois, mais personne ne s’attend à l’inquisition espagnole ! En tout cas, dans cet étrange crescendo formés par ces 4 formes disparates, le film explose puis se reconstruit et décolle. Le pari est gagné. On verra même Irène en "vrai", en s’approchant vraiment près, comme un cadeau bonus. Entre temps, le dispositif n’a jamais été aussi drôle et poétique, et Cavalier a encore marqué des points. Un bel exemple de récit, sauvé par son processus de mise en scène, et magnifié par un artiste qui sait que l’or se cache dans les fragments de roches brutes, et que pour les trouver, il n’y a qu’une seule issue : l’accident !

 

Chapeau, l’artiste ! Très bon film.

 

 

 

Dr Devo.

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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François 13/12/2009 22:00


Joyeux anniversaire!
Ramer à contre-courant est toujours difficile mais j'espère que vous continuerez encore longtemps à éclairer nos lanternes.
Gros Bisous à tous et longue vie à Matière Focale!


Dr Devo 13/12/2009 21:30


Un petit commentaire pour dire qu'aujourd'hui ce sont les 5  ans de Matière Focale. Voilà.

merci à tous.


Dr Devo.