JESS FRANCO : Une filmographie dans le boudoir.

Publié le par Pete Pendulum

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[Photo: "Un mort, Un Jour" par Dr Devo d'aprèes une photo du réalisateur Jess Franco.]

 

 

Lorsqu'il commence à faire parler de lui, en 1960, c'est avec L’HORRIBLE DR ORLOF (GRITOS EN LA NOCHE), film d'épouvante en noir et blanc aux accents expressionnistes situé dans un contexte de film noir, à des années lumières des productions gothiques qui fleurissent à cette période en Grande Bretagne ou aux États-Unis. Inspiré des YEUX SANS VISAGE de Franju, l'histoire du Dr Orlof est celle d'un chirurgien (incarné par Howard Vernon) qui veut redonner un visage à sa fille défigurée : un début de carrière sous le signe du trouble identitaire, pour celui pour qui les noms du petit Jésus et du général Franco sont un peu lourd à porter. Très peu d'éléments de L’HORRIBLE DR ORLOF viennent évoquer le carcan gothique dans lequel l'épouvante a tendance à s'enfermer au début des années 60. Les lieux privilégiés par Franco sont des lieux de rassemblements, les boites de nuit, les cabarets... et ses personnages sont toujours des outsiders, des errants, qu'ils soient savant fou, inspecteur corrompu, vampire nymphomane...

 

La question de l'identité va courir au long de toute la filmographie de Jess Franco, qui va donner autant de vies à Orlof que le personnage, polyphanique pourra en vivre, en faisant un rival du Dr Mabuse dans LA VENGEANCE DU DR MABUSE (1972), Jack l'éventreur dans JACK THE RIPPER (1976, avec cette fois Klaus Kinski), une figure manipulatrice et aliénante dans THE SINISTER EYES OF DR ORLOF ou SOLA ANTE EL TERROR, ou envoyant son fantôme hanter sa descendance (EL SINIESTRO DR ORLOFF). Le personnage d'Orlof (ou Orloff), qui fera sa dernière apparition dans LES PREDATEURS DE LA NUIT (FACELESS, 1988, dans une brève apparition, toujours sous les traits de Howard Vernon), toujours réinventé, est l'emblème du cinéma de son créateur: une créature qui tentera même de lui échapper, lorsque Howard Vernon incarne à nouveau le rôle qui lui colle à la peau pour Pierre Chevalier dans ORLOFF ET L’HOMME INVISIBLE.

 

Si les premiers essais de Franco dans le genre sont plutôt orientés vers le film noir (LE SADIQUE BARON VON KLAUS, MISS MUERTE, CARTES SUR TABLE, les deux derniers étant scénarisés par Jean-Claude Carrière), l'imagerie qu'ils véhiculent évoque pourtant la figure vampirique, comme lorsque Morpho (Ricardo Valle), l'âme damnée d'Orlof, kidnappe une jeune femme en surgissant de son placard, les yeux exorbités et vêtu d'un long manteau noir. Le vampire occupera toujours, indirectement ou non, les films de Jess Franco, mais réduit à une image, une attitude, qui en serait l'essence, une simple trace, une influence.

 

Il n'est donc pas étonnant que lorsque Franco réalise en 1970 une adaptation fidèle du roman de Bram Stoker, DRACULA, il soit si peu à l'aise avec l'univers gothique et les codes si rigides qui entourent le folklore des enfants de la nuit : les vampires de Franco seront presque toujours des femmes et sont adeptes des bains de soleil. Franco détourne les codes pour les plier à son propre univers, et la banalisation du sexe au cinéma lui permet de développer librement l'aspect fantastique, inquiétant et fascinant de l'acte charnel, qui se trouve, le plus souvent au cœur de ses intrigues fantastiques, comme du très poétique MACUMBA SEXUAL (1981).

 

 

La vampire nue

Si Maria Rohm évoque la figure vampirique par ses attitudes, dans les boites de Jazz de VENUS IN FURS (1968) ou les très sages orgies de PHILOSOPHY IN THE BOUDOIR (LES INASSOUVIES, 1969, notons que Jess Franco a adapté Sade un grand nombre de fois, 11 au total, en comptant ses deux JULIETTE apparemment perdus), il faut attendre VAMPYROS LESBOS (1970) pour que la vampire commence à creuser son sillon dans la filmographie francienne. Là où LES NUITS DE DRACULA alignait les codes et les lieux communs du film de vampire gothique, VAMPYROS LESBOS (inspiré du CARMILLA de Sheridan Le Fanu) les démonte un à un. La vampire est interprétée par Soledad Miranda, véritable muse pour Franco qui tournera pas moins de 5 films (EUGENIE DE SADE, NIGHTMARES COME AT NIGHT, SHE KILLED IN ECSTASY, THE DEVIL CAME FROM AKASAVA, et VAMPYROS LESBOS, on peut aussi mentionner SEX CHARADE et JULIETTE DE SADE, restés inachevés) cette année-là avec et presque pour elle. Le décès brutal de Soledad Miranda plonge le cinéaste dans un abîme d'incertitude, son cinéma jusque-là apprécié pour son côté pop et expérimental (Fritz Lang lui-même confia à Howard Vernon son admiration pour Franco suite à la vision de SUCCUBUS) se radicalise, sombre dans une abstraction hermétique, avec des titres comme un RITES OF FRANKENSTEIN totalement incompréhensible. La première tentative de ressusciter la figure vampirique francienne se fait avec LA FILLE DE DRACULA (1972), qui met en scène cette fois Britt Nicols, mais l'actrice blonde est trop éloignée du canon Mirandien et malgré de belles idées, Franco se contente d'aligner les scènes saphiques avec une indifférence manifeste.

 

Mais en 1973, une rencontre va bouleverser le cinéma de Franco, une rencontre avec Lina Romay. Là où Soledad représentait une forme d'intériorité, une figure du trip intérieur, réservée, mystérieuse, Lina sera une figure de l'exhibition, du don intégrale de soi, de l'ouverture. LA COMTESSE NOIRE sera donc la troisième variation sur le thème vampirique.

 

 

La dérive

La brume est tombée sur la forêt. Lentement, une silhouette féminine s’avance. Sans plus de but que d’être vue, elle est une figure de l’errance, vampire mélancolique, vaporeuse, irréelle. Ainsi commence LA COMTESSE NOIRE, film emblématique de Jess Franco. La comtesse du titre est interprétée par la jeune Lina Romay, qui fait ainsi son entrée dans l’univers du cinéaste qui adapte dès lors son cinéma à la persona de sa nouvelle actrice, qui le convertit à Lina Romay. "A l'époque, réalisateurs et critiques aiment voir dans le vampirisme l'expression d'une sexualité refoulée", écrit Emmanuel Levaufre dans Le Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques. "Pornographe sans idées préconçues, Franco se contente de capter la sensualité convulsive de son actrice et découvre ainsi la signification profonde du mythe". (Emmanuel Levaufre, entrée "Comtesse noire", Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques en 16 & 35 mm, dir. Christophe Bier, Serious Publishing, Paris, 2011)

 

Qu’est véritablement la comtesse noire ? S’agit-il d’un vampire gothique, la prédatrice telle que l’on peut la trouver sous les traits de Gloria Holden (DRACULA’S DAUGHTER, Lambert Hillyer 1936) ou Giana Maria Canale (LES VAMPIRES, Ricardo Freda et Mario Bava 1956) ? Une femme fatale, complète, indépendante ? Non, la vampire de Jess Franco est un être handicapé, inachevé, plus qu'irréelle, elle est inexistante. Le vampire dont il est question ici, se nourrit de l’orgasme de ses victimes, un orgasme que la comtesse ne peut connaître. La quête du personnage incomplet pourrait se poursuivre éternellement, mais Irina finira par connaître le transport qui chez les autres la fait vivre, et cela aura pour effet de la tuer. Cette comtesse noire est à l’image de Franco, c’est la quête et non la découverte qui la maintient en vie. Lorsque c’est la quête qui prévaut, on en oublie l’objet, et la dérive peut commencer.

 

Une dérive qui durera plus de 50 ans, se poursuivra à travers près de 200 films, une "vertigineuse filmographie borgésienne" (pour reprendre l’expression de Laurent Aknin, dans son superbe ouvrage Cinéma Bis), à laquelle participeront les fidèles du réalisateur, des acteurs comme Christopher Lee, Klaus Kinski, Paul Muller, Herbert Lom, Maria Rohm, Britt Nicols, Howard Vernon, Lina Romay, Dennis Price, Antonio Mayans, Pamela Stanford, Alice Arno ou des musiciens comme Bruno Nicolaï (connu pour avoir été tout au long de sa carrière dans l’ombre d’Ennio Morricone), Daniel White ou Manfred Mann, car Jess Franco sait s'entourer.

 

Souvent considéré comme la lie de ce que l'on appelle aujourd'hui le cinéma "bis", celui qui fut réalisateur de seconde équipe sur FALSTAFF D'Orson Welles, et plus tard réalisateur prolifique pour Eurociné ou Le Comptoir Français du Film, fait pourtant figure d'auteur "ultime", stakhanoviste de la caméra. Il ne peut réfréner sa pulsion filmique, tourne à son avantage l’urgence des tournages et le ridicule de ses budgets pour construire une œuvre unique, inclassable et au final parfaitement cohérente, que toujours l'écho du vampire hante.

 

 

Cinéma de quartier

Dans son discours de remerciement, lors de la remise de son Goya (l'équivalent des Césars en Espagne), qui récompensait l'intégralité de son œuvre, en 2008, Jess Franco s'est décrit comme un homme "tombé amoureux du cinéma". L'amour du cinéma s'est incarné dans son œuvre, et le fiévreux miroir qu'il tend au septième art ne reflète pas les figures muséales et statiques que l'on suppose en pensant au fétichisme qu'implique l'amour d'un art de l'image, mais une infinité de possibilités quant à l'évolution de ces figures, ou leur déchéance. En cela son cinéma peut être violent, vulgaire, brutal, morbide, mais aussi vivant, érotique, et addictif.

 

Si l'on définit l'auteur de cinéma comme celui qui assume l'entière paternité de ses œuvres, de l'écriture à la réalisation, alors Jess Franco peut être considéré comme tel. Si c'est à la cohérence de son œuvre intégrale que l'on proclame un cinéaste auteur, alors Jess Franco en est un. Mais non content d'être un auteur à part entière, Jess Franco s'est amusé à situer son œuvre dans le cinéma le plus bassement commercial qu'on puisse imaginer. Le cinéma d'exploitation qui connu son âge d'or dans les années 60-70, lui a offert un terrain formidable pour ses expérimentations filmiques, qu'il les ai réalisées avec le support d'Eurociné, comme L’HORRIBLE DR ORLOF, UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS ou LA COMTESSE NOIRE, d'Harry Alan Towers (JUSTINE DE SADE, VENUS IN FURS, LES NUITS DE DRACULA, 99 FEMMES...), du Comptoir Français (PLAISIR A 3, LA COMTESS PERVERSE, LORNA L’EXORCISTE, COCKTAIL SPECIAL...), ou de la Golden Film Internacional (MACUMA SEXUAL, GEMIDOS DE PLACER…) chaque film trouve sa place au sein de l'œuvre, même les films de commande les moins inspirés comme L’ABIME DES MORTS-VIVANTS ou MONDO CANIBALE (tous deux réalisés en 1981, pour surfer sur les vagues initiées par Romero et Deodato), porteront la griffe reconnaissable du cinéaste, qui fait peu cas du sujet, mais bien plus de l'image. La vidéo lui aura permis, vers la fin des années 90 de continuer son voyage, sans avoir besoin de financement. Les films de Jess Franco ne sont plus distribués en salle, pourtant, ils sont passés de la catégorie « cinéma de quartier » à celle « d'art et d'essai », une petite revanche.

 

 

Plus loin dans l'image

Quelques films suffisent à mettre en avant l'idée qui traverse tout l'œuvre de Franco, à savoir que tous ses films communiquent entre eux, sont liés par une forme de filiation, qu'elle soit illustrée par des figures récurrentes, comme celle du vampire de VAMPYROS LESBOS à VAMPIRE BLUES en passant par LA COMTESSE NOIRE ou DORIANA GRAY, ou dans une volonté jusqu'au-boutiste par le remploie de séquences d'un film à l'autre pour illustre une mémoire filmique toujours active, avec les aller et retour entre L’HORRIBLE DR ORLOF et LA CHUTE DE LA MAISON USHER. De la même manière que l'image cherche toujours à se matérialiser de plus en plus profondément dans l'anatomie de Lina Romay, l'univers de Jess Franco cherche à exister de plus en plus profondément enfoui en lui-même. Le spectateur qui ne serait pas conscient de cette évolution chercherait en vain une surface à laquelle se référer, une couche superficielle qui l'informerait quant à la nature de ce qu'il regarde.

 

Sans plus de considération pour le scénario, le film atteint enfin à une forme d'identité. La dérive a finalement abouti, Jess Franco a enfin accosté sur les rivages de l'image pure, cette image malléable, que l'on peut travailler encore et toujours, cette image matérielle, libérée de la contrainte de faire corps avec le récit, pour ne faire corps qu'avec elle-même. Comme un Orphée cherchant son Eurydice, Franco s’en est allé, on imagine sans regret, retrouver Lina, Soledad et les autres. Gagner une place au paradis n’est peut-être pas chose aisée, mais ce n’est rien en comparaison d’une place dans l’histoire du cinéma, gageons que comme ce fut le cas pour de nombreux autres grands du cinéma, sa mort donnera l’occasion de lui en faire une.

 

Pete Pendulum.

 

 

 

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Publié dans De Profundis

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