KNIGHTRIDERS de Georges Romero (USA-1981) et THE DRIVER de Walter Hill (USA-1978) : Etrange festival, dernier jour.

Publié le par Norman Bates

 

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[Photo tirée de KNIGHTRIDERS]

 

Il y a, dans KNIGHTRIDERS, tout ce qu’il y a chez Romero. Film somme de 2h30, odyssée de motards rejouant à l’envie Chrétien de Troyes, avec tout ce qu’il est nécessaire de fureur et d’engagement, avec moult palabres et grandiloquence, mais aussi pureté et quête de la Vertu. De Ed Harris en preux chevalier au royaume d’Amérique, de Savini obnubilé par les Sirènes et les promesses du vingtième siècle, il sera question dans KNIGHTRIDERS de la foi intangible qu’ont les héros, du dévouement absolu que nécessite la Grandeur d’âme, de la futilité du courage quand il n’est pas le fruit de valeurs pures. On pourrait croire le film engoncé dans des valeurs pudibondes, dans une austérité moyenâgeuse, il n’en est rien. Romero poursuit ses chimères ; la Liberté, l’Anarchie, le sens du devoir, l’ordre, la télévision, le mercantilisme. Il mêle ses obsessions à celles de marginaux improbables, touchants bikers qui connaitront le succès et la gloire et les revers associés, la disgrâce et la division, les combats fratricides et les trahisons. Dans une Geste quasi mythologique, Romero fait défiler les Héraults de l’Amérique, les figures emblématiques de l’héroïsme des contes d’antan, les confronte à une Amérique vidée d’idéaux, vendue aux plus offrants, aux monopoles décadents, aux télévisions hystériques, aux chiens braillards et avides que sont devenus les Hommes. Car il s’agit d’une symbolique, d’un combat vital, métaphysique, de la vision d’un homme, de la chasse du Dragon d’autrefois, des princesses et de leur Amour vénérable. Tout est brutal, comme il y a des siècles, retour aux années d’obscurantismes, aux prophètes hystériques, aux banquiers mégalomanes, tout est projection, anticipation, manipulation. On ne parle plus aux laissés pour compte, on leur ment, on les chasse et les torture. On est dans un cirque, au milieu des motos, dans des caravanes, bouffons devant les foules adipeuses et suintantes. Ed Harris c’est la matière brute, les choses, la vision globale, la noblesse d’âme et pour cela il sera puni, vilipendé, testé puis il renaitra plus fort avant de disparaitre dans l’éclat. On est au siècle des masses-médias, du médium-roi, Avalon est un ilot fétide où les iphones ne passent pas, Morgane est une pute décrépie de télé réalité, l’Homme-masse et ses non-projets se noient dans la grande dérive du siècle. Personne n’est déterminé au sens noble du terme, pas une action ne doit subir le lourd fardeau du temps, l’échelle n’est plus la vie, c’est la micro seconde.

Romero a-t-il été meilleur que quand il a dépeint, en zombie ou pas, cette horde de gens vides, au sens où il n’y a rien de déterminé chez eux, que des envies et des besoins (manger, dévorer, insatiablement), et puis rien d’autre, une existence passée à éviter de vouer son existence à quelque chose ? Ici il singe les foules d’américains moyens, ceux qui vivent pour payer leur pavillon en banlieue et leur cadillac, les oppose à des chevaliers sortis d’un autre siècle, emprunts de loyauté et de brutaux épanchements, amis par dessus-tout, et au-dessus des lois. C’est ce destin tragique, au sens le plus grec du terme, qui fait de KNIGHTRIDERS un épique récit d’aventure, avec des motos et des armures, du métal et de la furie. Dans une mise en scène maitrisée et brillante (les cascades et multiples courses poursuites sont des monuments de découpage et de spatialisation, que dis-je, un cours de cinéma), Romero tire des scènes d’anthologies, comme ce combat singulier dans un fast food, qui synthétise en quelques minutes tout ce que sera son cinéma qui, comme celui de Carpenter, était un cinéma subversif et désespéré, émouvant comme peuvent l’être les récits des héros de l’enfance aux prises avec d’indestructibles chimères. Ce n’est pas être réactionnaire que regarder dans le passé pour évoquer le néant contemporain. L’Histoire et la mémoire sont les tenants de la civilisation ; loin d’être aussi anarchiste qu’on le dit, Romero plaide pour la civilisation. On ne rendra pas la forêt moins primitive qu’avant avec des tapisseries qui la dissimule. La civilisation est un artifice, une construction de tous les instants. On ne peut pas jouir de ses avantages sans se préoccuper de la soutenir. Car sinon, en un instant, toute trace de civilisation aura disparue. Et quand, chien errant, votre hurlement rejoindra les milliers de hurlements qui monteront de la Terre vers les étoiles, demandant désespérément à un Dieu un chemin, un commandement, quelque chose à faire de votre vie, c’est de mecs comme Ed Harris et sa moto dont vous aurez besoin. Quitte à crever à 30 ans. Sans montrer un seul mort vivant, en se focalisant sur une bande de potes idéalistes aux prises avec leur époque, Romero signe peut-être son film le plus personnel, mais aussi le plus dramatique, puisqu’il signera la fin de la liberté pour son auteur, qui suite à l’échec du film ne put jamais plus se dépêtrer de ses zombies. Le film, plus de 30 ans après, marque par sa modernité et la justesse de son propos. Un film qu’il serait judicieux de sortir en DVD aujourd’hui…


 

 

Dans une dernière extase que cette fin d’été attise (tu la tiens ?), je me dirigeais ému vers THE DRIVER de Walter Hill, dont on m’assurait que la copie historique valait son pesant de chocapic. De Walter Hill, je ne connais pas grand chose. Il parait que sa filmographie oscille entre le pire et le meilleur. Toujours est il que le choc fut brutal en ce dimanche après midi. THE DRIVER c’est l’histoire d’un cascadeur la journée, conducteur pour des braquages la nuit, et aussi mutique la nuit que le jour. C’est le meilleur pilote de la ville, et les braqueurs se l’arrachent. Une nuit, il déconne un peu et Isabelle Adjani (!) le prend en flagrant délit. Bien sur, notre pilote étant aussi un beau gosse mystérieux, elle ne le livrera pas à la police, mais préféra lui soutirer de l’argent et le draguer, toute femme qu’elle reste. Mais c’est sans compter sur un flic qui a juré d’avoir sa peau, quitte à risquer sa carrière, et ce flic c’est Bruce Dern, acteur sublimissime et trop rare. Si le scénario vous rappelle quelque chose, les 20 premières minutes du film vous confirmeront que Refn à vu le film avant de faire DRIVE : c’est au plan près la même scène d’introduction, le même personnage principal et la même voiture. On ne s’attardera pas trop la dessus, THE DRIVER enterre toute comparaison possible avec DRIVE, tellement il lui est supérieur en tout point. Etonnement, la première comparaison qui m’est venu à l’idée c’est Friedkin et FRENCH CONNECTION, et tout de suite après c’est évidemment Melville, tellement le film développe une ambiance sombre et silencieuse, comme pouvait l’être L’ARMEE DES OMBRES ou  LE SAMOURAI. On retrouve la même lumière, les même clairs obscurs dans lesquels se drapent les comédiens beaux et silencieux, et ces grandes zones de non dit où les sous entendus prospèrent. Même sans parler de mise en scène, on retrouve les mêmes flics obsédés par la traque, les mêmes héros solitaires traqués jusqu’au bout de la nuit, les femmes fatales et les courses de bagnoles. Niveau course poursuite c’est la totale, le salade-tomate-oignon du genre : deux scènes d’anthologies qui durent bien 20 minutes chacune, scènes pendant laquelle le spectateur, même 20 ans après, est toujours scotché au fond de son siège sans oser respirer. La copie vieillie augmente encore le charme et la puissance de l’œuvre en salle, et c’est parfois des plans quasi sans lumière qui jalonnent le film. Le découpage et le montage des scènes de voitures est ébouriffant. Il n’y a aucun artifice (pas de musique, pas d’effets spéciaux) juste le bruit de la mécanique et des vues des chauffeurs grimaçants, tels des fantômes parcourant la ville dans un déluge de fureur et de fumée. Tout est sobre, sombre et hanté par les doutes et les souvenirs douloureux, chaque personnage tente de sortir de l’ombre pour un ballet sur le haut de la scène, avant de cracher du sang sur les pavés de la Ville. Le suspense est écrasant, l’écriture confine au génie dans la puissance des non dits et la concision des dialogues, chaque personnage existant avant même la première ligne de texte. Le casting aide bien il faut dire, entre un Ryan O’Neal tout en subtilité et en intériorité (mieux que Ryan Gosling dans DRIVE) et un Bruce Dern explosif parfait en flic détestable, on en oublierait presque Adjani qui à le bon gout de fermer sa gueule. C’est un film à voir absolument, qui combine l’efficacité du cinéma américain style Friedkin avec le regard d’un Melville. C’était beau, et c’était l’étrange cinéma, à vous les studios.




Norman Bates.

 

 


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Publié dans Corpus Filmi

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