LE LIVRE D'ELI des Frères Hughes (USA 2010) : Born to be Eli

Publié le par Norman Bates









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[Photo : "Vivement la coupe du monde" par Norman Bates d'après Wooder Glove de The Bitters.]










Au début du film, George Clooney dans un avion déclare que la vie est plus belle quand on est à deux, ensuite George Clooney boit un café dans le ciel avec John Malkovitch, What Else ?,  une mère de famille dit qu'en ville on ne voit plus les étoiles, le public retient son souffle puis, Georges Clooney interroge une chèvre sur ses agissements en Irak. Heureusement le crédit agricole pense aux jeunes, tout le monde est rassuré et la lumière se rallume. On a eu chaud.

 

 



Amérique du Nord. Au milieu de paysages post-apocalyptiques grisâtres rode une silhouette déterminée qui fait inlassablement route vers l'ouest. Il marche seul, chassant de quoi se nourrir, dormant dans des ruines, toujours aux aguets. Il faut dire que les rares survivants se sont organisés en bandes ultra violentes qui violent et pillent sans répit les plus faibles. Cette mystérieuse silhouette pourtant semble étrangère à tout cela, ne cherchant que de quoi continuer sa route, inexorablement vers l'ouest. Dans ce monde sans merci, personne ne semble en mesure de l'arrêter : la route est jonchée de nombreux cadavres qui attestent de sa maitrise du combat rapproché. La route aurait pu continuer comme cela longtemps si Denzel Washington n'avait pas rencontré sur son chemin Gary Oldman, chef de la plus puissante bande du pays et bien déterminer à remuer ciel et terre pour mettre la main sur un livre auquel la légende prête bien des pouvoirs. Persuadé que Denzel Washington à le livre en sa possession, Gary Oldman (pourquoi je pense à Sardou ?) va tout faire pour le stopper et récupérer le livre d'Eli. C'est sans compter sur sa fille, la belle Mila Kunis, qui en pleine crise d'adolescente décide de suivre Denzel dans son mystérieux voyage....

 

 


Dans un premier verset, dédié à la poussière et à la solitude, sur LA ROUTE encore, bis repetitae, photo quasi identique d'une Amérique plongée dans la grisouille et la soupe aux cailloux à tout les repas, errance au milieu de l'ultra violence et de la loi du plus fort, avec cette fois ci la reconquête de la spiritualité et du pouvoir comme but, avec à la clé la perpétuation du savoir. Denzel Washington est un super guerrier mystique qui récite l'ancien testament dans le texte avant d'éviscérer en deux mouvements cinquante motards barbus sur une musique électro-industrielle, avec lunettes de soleil Rayban et regard vitreux. Le soleil à brulé la terre, donc chaque personnage fait étalage d'une panoplie optique à faire pâlir Ray Charles qui fait passer le film pour un défilé de mode qui aurait eu pour thème MAD MAX. Positions ultra clinquantes, direction artistique iconoclaste qui cadre l'enfer comme une pub Hugo Boss, bande-son allant du contemplatif mystique à la rave partie bavaroise, dialogues mêlant la Bible et Bruce Willis, LE LIVRE D'ELI est un film assez déroutant oscillant entre le pur "actionner" et le film d'intello à thèse. La première partie est pourtant plutôt réussie, dans son dépouillement salvateur comme dans l'impression constante de ne pas savoir ou le film nous emmène, en oscillant doucement entre la contemplation des dernières limbes d'humanité et le cheminement bien assuré d'un héros solitaire et charismatique style vieux cowboy à qui on ne la fait pas. Le cadre et la photo sont plutôt jolis, l'échelle de plan joue avec les vides immenses et les petites cachettes dérisoires, manière de minimiser l'empreinte de l'homme dans un film qui travaille la métaphysique autant que le physique. C'est la rencontre avec Tom Waits, puis Gary Oldman (ca doit être à cause de Goldman) qui transforme peu à peu le film en road movie dégénéré comme pouvait l'être MAD MAX, sans toutefois jamais parvenir à trouver ses deux pieds, un peu en manque de rythme et dans une mise en scène qui petit à petit perd de son charme. Il y a toujours de belles choses et Mila Kunis a toujours de beaux yeux, comme cette scène dans la lumière d'une centrale nucléaire bien trop biblique pour être honnête, symbolique à l'outrance et du coup assez touchante. Petit à petit, les scènes de bastons deviennent plus anecdotiques, on regrette un peu la concision du début et ce combat dans l'ombre assez surprenant. Surtout, et plus grave, on retourne en terrain connu : il y a un grand méchant identifié, on connait le but d'Eli, on devine celui de Kunis, bref on voit arriver la fin à grand pas. Sauf que...


Dans un deuxième verset, dédié aux hommes et à leurs quêtes, la fin trèès longue révèle une succession de retournements scénaristiques rédhibitoires, voire carrément ridicules quand il s'agit de l'entrée en scène de Malcolm McDowell (!) ou du coming out de Mila Kunis. La parole se joint au verbe, et les dialogues prennent tout l'espace sonore. Les récits religieux, les mythes séculaires, l'art et la culture réapparaissent par petites touches, alors que le prophète se meurt. Toute l'envergure du récit trouve sa justification : l'arrivée du nouveau prophète, la souffrance christique, la vue du vieux sage, la valeur du texte et le nouveau monde. Dans un récit construit de cercle en cercle, sorte d'adaptation de l'enfer de Dante mais en version biblique, en commençant par la solitude et la souffrance, en montant progressivement parmi les hommes puis en allant jusqu'à l'amour, le tout relié par l'ipod et son casque (symbole circulaire aussi) comme témoin pour continuer le job (sans livre, huhu!). Puisqu’on en parle, le passage du témoin (dans une scène splendouillette) se voudrait être une issue positive : dans un monde reconstruit il faudrait garder les mêmes croyances, mais en les vivants différemment, dans le partage et la communion, comme guide pour avancer plutôt que comme asservissement pour les faibles. Certes. Le fait que le flambeau soit repris par une femme se veut aussi vecteur d'une modernité, ou plutôt une promesse de reconnaissance pour les temps qui viennent. C’est sympa de leur part de penser à nous comme ca, mais je pense plutôt que ce ne soit juste le prélude à un nouveau film...

 


Dans un dernier verset, le cercle final de l'enfer coïncide avec le premier cercle du paradis : las de tourner en rond, les hommes réinventent la roue et reprennent la route, seuls car les choses les plus importantes se font seules. C'est justement à ce point de convergence unique qu'il fallait arriver : l'enfer devient le paradis car Georges Clooney devient Eli, un prophète qui a renoncé a tout et en particulier aux hommes, car les basses inclinaisons voudraient qu'on vive ensemble alors que le sacré appelle au célibat, à s'élever de sa condition non pas pour dominer les larves mais pour se faire l'égal de Dieu, un chemin de puissance avec un but surhumain. En cela LE LIVRE D'ELI se trouve au confluent de tous les mythes et toutes les religions, soit s'interroger sur les buts et les aspirations du monde pour en faire un lieu enfin vivable, dénué d'obstacles matériels et de pulsions physiques, où il ne s'agit plus de vivre en paix avec les autres, il s'agit de vivre en paix sans les autres. Aveugle sur la terre, mais omniscient dans les idées. Rater sa vie serait refaire la route à l'envers, et nul besoin d'être Georges Clooney pour savoir qu'il y a urgence (huhu!) à déblayer le chemin. Vous voyez qu’on gravite en cercle : on revient à Clooney. CQFD.





 

Norman Bates.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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Phil Siné 29/01/2010 12:55


excellente chronique ! le rapprochement avec "in the air" est assez audacieux... :)