LES REVOLTES DE L'AN 2000 de Narciso Ibanez Serrador (Espagne-1976): Vous avez demandé les urgences, ne quittez pas !

Publié le par Dr Devo

VELAZQQUEZ devo
[Photo: "Secular Healing" par Dr Devo, d'après un tableau de Velasquez.] 




Chers Focaliens,

 

Aussi bien les Portugais sont gais que les Espagnols, c'est une toute autre histoire. Même si c'est l'été, soit la saison des tongs et du chorizo ardent sur la table à tapas, vous allez voir que les espagouins y vont plutôt franco, haha, et ne se laissent pas marcher sur les ballerines, jugez plutôt...

 

Nous suivons un couple de touristes très sympathiques, venus se ressourcer dans le pays de Dali et de Placido Domingo, histoire de se retrouver un peu seuls, loin des enfants et des soucis d'Albion. Monsieur est déjà venu dans cette région qu'il fait découvrir avec joie à Madame, superbe créature rousse d'ailleurs, comme vous le noterez. Mais la ville est bruyante et grouillante, remplie d'autres touristas s'extasiant à qui mieux-mieux, quand ce ne sont pas les indigènes qui célèbrent la Vierge à coups de bandas et de pétards. Monsieur décide alors d'emmener sur une île accessible à quatre heures de bateau de là, et où il passa jadis un moment merveilleux sa compagne loin des imbéciles en bermudas braillant leur city-trip.
Une fois sur place, les choses se gâtent, puisque rien ne se passe ! Voilà qui est bien étrange : tout le village insulaire (oh, la belle périphrase...) est totalement désert, et les rues sont muettes comme des tombes. Moi, je ne serais pas rassuré d'autant plus que ce n'est pas les quelques gamins mutiques et souriants qui traînent ça et là qui relèvent le niveau. Un peu de silence et de ville fantôme, ça va, mais plus, c'est de la gourmandise, et peu à peu nos deux héros maritalement liés vont commencer à prendre peur à juste titre...

 

 

Serrador était déjà connu de nos services pour son beau LA RESIDENCE qui a dû en inspirer plus d'un, dont l'ami Argento (et ses croissants!). Une bien belle galette que vous trouverez dans la mythique collection René Château, sous vos applaudissements. Je vous recommande la vénéneuse chose. LES REVOLTES DE L'AN 2000, voilà en tout cas un titre qui sent bon l'ex-future Germanie, et on reconnaît le talent de notre puissante lignée de distributeurs. En même temps c'est mieux que FAIS CHAUFFER LE MOTEUR, JE METS MES TONGS, ou LOS HURRACHES DE LOS MORTES, ou JE VAIS BIEN, LAISSE MOI DE L'EAU CHAUDE (la suite de DES JETONS POUR LA DOUCHE, MY LOVE de Jeanne Labrune). En même temps, malgré tout, je ne peux pas m'empêcher de reconnaître la supériorité du pays d'Indurain et du titre original qui une fois traduit pourrait donner un plus étrange et plus franco Nero MAIS QUI PEUT BIEN TUER UN ENFANT?

 

Trêve de bavardages, entrons au coeur de la reine. Serrador, alors qu'on s'attend un bon petit film de genre bien tassé aux fulgurances marquées, entame le match sous des auspices plus qu'étranges, car le voilà qui fait débouler un bon cinq minutes d'images d'archives en noir et blanc avec sa petite voix-off et son texte explicatifs, qui égrènent la longue litanie des différents conflits bien meurtriers du XXème siècle. [SIGLO XX: "Sister In The Rain", un bon morceau !] Tout le monde en prend pour son grade: Europe, Inde, Afrique, et devant cette longue litanie d'horreurs, on pourrait se révolter, même en 2010, contre le procédé, un peu démonstratif. Et pourtant déjà, le montage est très bon, les recadrages parfaits et les quelques effets marchent pile-poil. Le systématisme de la chose joue en sa faveur, puisque la longueur destructrice du modousse opérandaille, sa langueur presque, ce refus du film de démarrer, prouve en quelque sorte qu'on n'est pas dans le gagdet ou la grosse racole bien putassière, mais dans autre chose. On attend le début du film et en fait, le temps se suspend. On est alors un peu comme à l'opéra, où un petit introït non-interruptus, permet de se mettre dans l'ambiance et de faire le noir dans la salle et dans nos têtes. On se concentre, on prend la pulsation de la pièce musicale. Déjà un bon point. La séquence marche d'autant mieux à une époque où les actualités ont décidé, au nom de la protection de l'enfance justement, de bannir toutes formes d'images de guerre des écrans de télé, alors que dans le même temps, le cinéma de fiction a plongé les thématiques guerrières et géopolitiques dans des territoires proches du roman Harlequin.

 

La guerre, c'est donc mal.

 

Les scènes qui suivent nous plongent longuement dans les rues agitées d'une petite ville typicos, comme je le disais plus haut. Tout cela reste toujours bien découpé, et mixe avec naturel le jeu des acteurs, excellents du reste, avec un tournage plutôt orienté "commentaire" ou sur le "vif". On suit tout cela, on suit tout cela, on suit tout cela, mais... Et puis, une simple petite scénette pourtant tout à fait artificielle (chez le photographe), met le doigt dessus. On n'est pas là. Et comme cette scène est très écrite contrairement au reste, voilà qui nous met sur les chemins de l'embarras, et surtout d'une peur assez irrationnelle et toute cinématographique. C'est que l'intro fait son travail de sape, et que Serrador a bien chronométré sa petite affaire, en prenant son temps, mais on conservant un rythme alerte : les archives ont laissé une empreinte dont on prend plus (+) conscience quand elle a déjà disparu, en son absence pour ainsi dire. Il ne se passe plus rien, mais on comprend que ça a été là... Et même s'il ne se passe rien dans de terrifiant dans cette longue première partie, l'imprimatur de l'horreur est palpable, jusqu'à ce qu'on prenne le bateau pour l'île.

 

Là, changement de ton en quelque sorte. Il ne se passe rien, l'endroit est vide et du coup, paradoxalement, la fiction semble enfin démarrer. C'est la force du film de Serrador : ça se joue quand il se passe rien ou peu. La découverte du village vidé de ses habitants est simplement angoissante : on aimerait bien s'y ennuyer mais rien n'y fait. Le simple fait que ça ne colle pas, que rien n'arrive, mais qu'en même temps, il faille quand même éteindre des interrupteurs (la rôtissoire), est bougrement désagréable pour ceux qui cherchent ou des choses et des films gentils, ou qui veulent de la terreur balisée. On sent en tout cas, sans pouvoir mettre le doigt dessus, qu'on est dans le territoire horrifique ou fantastique. Et c'est même très net. Le film d'horreur est bien là.

 

Serrador y va plus en retenue qu'en déballage, et l'opération marche car comme je viens de le dire, le film d'horreur peut se deployer sur ce rythme étrange certes, sur ces non-événements mystérieux certes, mais avec une violence ontologique (tout ce qui arrive est forcément de l'agression). Et comme l'espagnol sait exactement placer les éléments les plus démonstratifs au bon moment, comme un implacable joueur d'échecs, la chose prend des proportions vertigineuses. Le couple comprend presque plus vite que nous, chose rare au cinéma, et cette légère anticipation glace le sang du pauvre critique que je suis. Et avant même que cela n'arrive, on sent poindre le fantastique qui approche, l'absurde même (la scène de l'Eglise, très sobre et en même étrangement lyrique). Et implacablement, dans un entre-quatre yeux terrifiants, la chose fantastique arrivera tout en horreur d'autant plus dantesque qu'elle joue sur une image hallucinante : une main tenant simplement un revolver mais quasiment sans corps!!! Tout le film est comme ça : dans un entre-deux qui ne reflète paradoxalement que l'inéluctable et, bien sûr, l'impensable...

 

 

LES REVOLTES DE L'AN 2000 est donc, bizarrement, un film de structure et lobe frontal, tandis que son deuxième hémisphère s'inscrit clairement dans la praxis qu'il manipule avec passion et tact à travers le montage. Film d'impulsions presque anodines ou au contraire, artificielles, la chose travaille une seule et même chose, le rythme, qui ne trouve sa beauté que dans la symbiose avec les autres éléments du film : cadres, scénario (ici pile-poil entre l'intention et le levier de mise en scène donc), et l'utilisation du son, brute mais souvent redoutable. Le produit final est donc un drôle de machin se réappropriant le fantastique et l'horreur, mais avec cette sécheresse apparente du cinéma génial espagnol de l'époque (cf. L'hallucinant L'ESPRIT DE LA RUCHE dont on avait déjà parlé). Sans en avoir l'air, le film reste donc aussi un film d'action, mais laisse cette forte impression de combat mythologique, au coeur même de la tragédie humaine, et quand vient la conclusion, pourtant balisée, on ne pense jamais revoir un motif classique, mais on sait bien que c'est le statut quasi-divin de cette démonstration in extremis, par l'absurde, qui compte. Il y a quelque chose là-dedans d'implacable et d'injustifiable complètement magnifique et très glaçant. PALINDROMES le joli film de Todd Solondz montrait bien que la lâcheté humaine avait notamment ceci de spécial que de mettre la notion de Bien de l'enfant au premier plan pour faire passer les pires manquements au droit et autres injustices infectes. En s'y opposant, et en détruisant ensuite la théorie intellectuelle par l'absurde, LES REVOLTES finit même par s'en affranchir pour ne montrer qu'une violence ontologique, et plonge chaque individu-spectateur dans une solitude assez infernale. Il n'aura fallu qu'une apposition des mains pour démonter le système (notez les passages où les gens se touchent, dans le film). L'Espagne est décidément un pays de gens étranges mais courageux dans leur genre... Et voilà un film important, mais bizzarement attachant...

 

Dr Devo.





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Publié dans Corpus Analogia

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