Mais C'est pas Juste ! C'est de l'Autriche!: Cannes Focale, saison 3/épisode 3

Publié le par Dr Devo

super devo

[Photo: "Intestinal Disorder" par Dr Devo.]

 

 

 

Certains jours, il vaut mieux resté couché. Dans un désir de mélanger les plaisirs, j'ai voulu aller goûter aux sélections parallèles, pour voir un peu de quoi demain sera fait dans le paysage cinématographique mondial. J'ai vu hier un film issu de la Quinzaine des Réalisateurs, THE OTHER SIDE OF SLEEP de l'irlandaise Rebecca Daly, en présence de l'équipe du film et de Jane Campion (ce factoïd n'a évidemment aucun intérêt mais hé, c'est Cââââânnes), et je préfère ne pas lui consacrer d'article à proprement parler car je n'ai rien à dire sur cette oeuvre. Conçu comme un thriller mélangeant somnambulisme, héroïne mutique et renfermée qui a pris des cours d'expression faciale chez Keanu Reeves, meurtre d'une jeune fille en fleur et attirance charnelle pour un bad boy, le métrage se déploie de manière contemplative, piochant allègrement dans TWIN PEAKS, THE MACHINIST, et dans tous les autres films qui ont les caractéristiques dont je parlais plus haut. En gros, les plans sont longs, silencieux, sombres. Ce n'est pas moche cela dit, la photo est réglo sans être vraiment belle, et si le montage m'a paru un peu lâche ça ne cadre pas mal du tout, et quelques plans de routes entourées d'arbres en contre-jour sont splendides. C'est un objet plutôt joli, mais sans plus.

 

 

 

17 FILLES de Delphine et Muriel Coulin (France - 2011)

 

Après la Quinzaine, la Semaine de la Critique. J'aurais dû me douter, vu l'intitulé de la sélection, que ce n'était pas une bonne idée.

 

Lorient, c'est hyper craignos. C'est tout gris et même s'il y a la mer, les perspectives d'avenir sont bien minces pour les adolescents ; c'est en tout cas ce que leur disent leurs professeurs. Un jour, des coccinelles viennent s'échouer sur la plage. Camille, une jeune fille de 16 ans, tombe enceinte. Des rumeurs parcourent le lycée. Quelques jours plus tard, une autre jeune fille annonce qu'elle attend également un enfant. Les deux décident de garder les foetus, mais font plus que cela : sous l'impulsion de Camille, leader naturelle, quinze autres filles vont volontairement tomber enceintes dans le but de créer, entre elles, une petite communauté basée sur l'entraide, la solidarité, l'amitié. Evidemment, les réactions face à ce phénomène sont grandes, et des dissensions viennent entacher le beau projet de micro-société.

 

Le film est apparemment tiré d'un fait divers ayant eu lieu dans une petite ville des USofA. Bien. La transposition dans une ville comme Lorient est intelligente ; si le contexte et la classe sociale est absente du film, la présence même de ces vieux immeubles gris, de ces places vides, de ces routes sans fin ancrent le film dans quelque chose d'extrêmement réel, et dans le même sens provoque un effet "fantastique" dans le sens où cette histoire aurait pu se dérouler dans à peu près n'importe quel autre patelin de province du monde occidental. Il y a un côté no man's land par ailleurs très précis géographiquement qui brouille quelque peu les cartes et la perception et qui semble quelque peu original. Et ça s'arrête là. Disons que le film pêche à cause de défauts présents dans quasiment tous les films du monde (le quasiment est important), à savoir au niveau de la narration et du montage. En effet, il n'y a aucune espèce de nuance, c'est un extrait de la palette des émotions par scène, et encore ; que ce soit dans le jeu des actrices ou dans la mise en scène. Les réalisatrices semblent avoir envie d'y aller parfois brut de décoffrage, mais font un peu leurs précieuses ; rien ne dépasse véritablement, et ce qui aurait pu être un geste politique d'une grande importance n'était qu'un caprice adolescent. Cet espèce de nihilisme est vraiment bien vu, mais il n'arrive que trop tard, dans les cinq dernières minutes, alors que l'heure vingt précédente a été laborieuse en terme d'intérêt. Beaucoup de maladresses s'enchaînent, comme ces très rares (il y en a deux) scènes entre adultes, professeurs et parents des futures mères : dialogues affreusement mal écrits qui essaient, en de courtes scènes de trois à cinq minutes, d'embrasser un espèce de champ des possibles social et politique des réactions des adultes face à ce phénomène d'insémination naturelle en masse. Ces deux scènes sont littéralement des tours de tables où des choses comme "Est-ce qu'à 16 ans elles peuvent faire des choix ?" "Oui, bien sûr !" "Non mais non, elles sont trop jeunes !", et je paraphrase à peine. Ces interventions plombent un film qui n'en avait pas besoin et nie cette volonté d'évanescence post-VIRGIN SUICIDES. Il leur fallait un discours politique, parce qu'elles sont française, il faut faire réfléchir la populace à ces choses-là, et les réalisatrices semblent vraiment gênées de ce passage obligé.

 

Je parlais de montage, là aussi c'est un laisser-aller mortifère qui prédomine. Elles semblent se regarder filmer (écrire, plutôt). Une scène en particulier, celle du blocaus-boîte de nuit : sous l'impulsion de Camille, quelques filles décident de profiter de la fête pour coucher avec des garçons et tomber enceintes. Nous comprenons rapidement l'intention (c'est verbalisé dans la scène d'avant, mais le comportement des filles à l'arrivée va toujours dans ce sens), et il y a un important petit dialogue entre Camille et un jeune homme. Alors que la scène aurait très bien pu s'arrêter là, quel besoin de rajouter cinq bonnes minutes à cette soirée, montrer un début (tout tout début) d'acte sexuel, et Camille qui raconte une blague pas drôle à une de ses amies, blague qui n'a même pas de portée métaphorique sur ce qui se joue ! Il y a clairement cinq minutes en trop dans cette scène, et un défaut d'usage des ciseaux et du scotch. Elles n'ont pas su couper le gras de leur film, et cela se ressent de-ci delà. Globalement, ce n'est pas très bon. Il y a des bribes de choses à certains endroits, mais l'ensemble du film est bien trop léger au niveau cinématographique pour provoquer la moindre réaction.

 

 

 

 

MICHAEL, de Markus Schleinzer (Autriche - 2011)

 

Retour à la compétition officielle, avec le premier film de l'ancien directeur de casting de Michael Haneke. Ca promet d'être drôle.

 

Michael Fuith est un agent d'assurance autrichien, vous imaginez un peu le gai luron. Il mène une vie propre, aseptisée, et quand il rentre chez lui, il descend dans sa cave. Il est pédophile, et garde prisonnier un enfant qui n'a pas l'air d'être le sien dans une pièce fermé à double tour spécialement aménagée pour lui.

 

Et bien ce n'est pas la franche marrade. Avec son dispositif de mise en scène très simple, Markus que j'appellerai de son prénom dorénavant entre de plein pied dans la famille de son mentor, Haneke. Cadres fixes habilement composés, lumière simple et pourtant riche de petites nuances, derrière la caméra ça turbine pas mal. D'un sujet profondément casse-gueule, Markus cherche l'épure esthétique et narrative, qu'il mène au cordeau avec un montage précis, lent et alerte en même temps, distillant un espèce d'ennui low-fi absolument maîtrisé pour lâcher les chiens à des moments très importants, et parfois sans même en avoir l'air. Je pense à cette scène d' "accident" (je code) qui a fait sursauter 2300 personnes en même temps ; l'effet est facile, mais c'est pour mieux nous prendre en traître avec des petites actions anodines qui, elles, instillent le malaise. Le plus terrible c'est que Michael considère l'enfant comme le sien, ou plutôt cherche à certains moments à avoir avec ce gosse dont il abuse et qu'il séquestre une relation adulte / enfant normale. La complexité psychologique du film et du personnage vient de là, de ces choses de rien qui foutent vraiment le cafard. Par exemple, Michael descend dans la cave avec deux seaux dans les mains, il ouvre la porte verrouillée de la pièce réservée à l'enfant et lui jette le contenu des récipients à la figure ; c'était de la neige. Il cherche à faire une bataille de boules de neige avec ce gosse, lui balance littéralement un monceau de neige à la gueule puis ferme violemment la porte, amusé et joueur, comme pour éviter les représailles, verrouille la porte et remonte les seaux.

 

Il y a un gros travail rythmique dans MICHAEL, et le film s'avère absolument tendu dans cette espèce de banalité vaporeuse, quasi quotidienne disons, dans ce sentiment de flottement qui imprègne tout le métrage. Certaines coupes sont diaboliques, comme lors de la fête organisée par le personnage principal, ou même la dernière coupe du film, monstrueuse, qui refuse obstinément toute velléité de pathos, de mélodrame. Ce qui semble intéresser Markus, plus que l'horreur de la situation, c'est la façon dont cet homme expérience sa vie, un espèce de train-train qui n'avance pas, une lassitude pourtant pas dénuée d'ambitions sociales. Bon film qui n'a pas l'air de pousser, MICHAEL mérite le coup d'oeil. Mais si vous avez 71 FRAGMENTS D'UNE CHRONOLOGIE AU HASARD, préférez l'original.

 

 

LJ Ghost.

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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