MEAT de Victor Nieuwenhuijs et Maartje Seyferth (Pays-Bas, 2010): Etrange Festival 2011, épisode 1

Publié le par Dr Devo

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C’est à peine sorti de l’avion et sans avoir de pitié pour aucun jetlag que je dois repartir dare-dare à l’autre bout de la capitale dans les locaux de Matière Focale pour une conférence de rédaction improvisée dans la vieille biblitothèque. Enfin, assis dans le fauteuil en cuir de vachette tannée style néo-elisabeth, épaulé par mon vieux Mc Callan dans un verre étrangement large, la causerie commence et je comprends vite de quoi il en retourne. C’est l’Etrange Festival depuis le week-end dernier à Paris, et grosso modo, au lieu de claquer Emile et des cents sur une plage privée du Pacifique aux frais de la boîte, il serait déjà plus opportun, voire "coolosse" comme dit le jeune stagiaire geek, qui en plus de toiser le supérieur n’a pas dû beaucoup jouer au Vocabulon, il serait bath, donc disais-je, voire limite épatant que je me prenne une douche fissa et saute dans le premier taxi venu. Et puis voir des films, accessoirement...

 

 

Voilà qui me met moyennement d’humeur, mais il faut montrer qui est le patron. Je change de Smalto, m’ablutionne soigneusement, puis me "trime" rapidement le nose. Un fragrance italienne sur le poitrail, et le tour est joué.

On n'arrive pas à "l’Etrange", comme on dit dans les introduits au jargon, habillé comme une semi-cloche. On se sape au contraire, si possible épuré mais précis. Sans chichis ni adverbe en quelque sorte. C’est tout moi.

 

J’ai la dent dure. Je suis connu pour ça. On dit même qu’au fond, je suis mauvais, un espèce de cancer. J’opine de là où vous voulez. Plus que les stupidités de l’année à venir qui sera riche en conneries diverses, et qui plus est, en année cinématographique encore une fois médiocre, l’Etrange F. a bizarrement le goût du divin sur lui.

Je hais les festivals, on est d’accord. C’est horrible. Toujours les mêmes films. Quelques machins qui ne seront, hélas parfois, jamais distribués et les fameuses "bêtes de foire", ces films qui sont sélectionnés partout, et parfois raflent des prix par centaines. Ca prouve la médiocrité des festivals. J’ai toujours l’espoir, à chaque remaniement, qu’un Ministre de la Culture ait le courage de les interdire une fois pour toute. Au moins, en France, ça serait un début, ça montrerait un exemple décent. (Les festivals musicaux pour d’autres raisons aussi ! Mais c’est un autre débat, je passe.) Ce que prouvent la programmation des festivals et leur liste de prix est trèèèès simple : c’est toujours les même bouzes sélectionnées, et les prix vont au médiocre presque à coup sûr. Voilà pourquoi un petit plan quinquennal bien destructeur dans le domaine donnerait de l’air à tout le monde.

 

Heureusement, l’Etrange, c’est l’exception sublime... C’est l’accident. Tiens, une année on a vu le western magnifique de Andy Warhol (une copie dans le monde !). Une autre fois, il y avait une rétrospective sur un Allemand inconnu : Schlingensief qui a eu le mauvais goût de nous quitter il y a peu... On se pointait aux projections, les mains dans les poches et les films sublimes du teuton nous tombaient sous les doigts comme une évidence ! Une semaine de grâce ! La classe totale. Et c’était une bonne idée d’être là : les films de Schlingensief, jamais distribués, ni en salle ni en dividi, ne sont jamais repassés. Même sur Arte qui a soutenu le bonhomme à une époque, ils ont rediffusé une émission télé sur lui, mais aucun de ses films ! Tu vois le genre, chère lectrice ? Le gros courage ! L’éthique !

 

Pour ces raisons très précises, l’Etrange est sans doute le seul festival français digne de ce nom. Et c’est le seul à avoir une programmation, attention, tenez-vous bien, une programmation, dis-je, faite de choix !

 

A bande d’entendeur ! Comprend qui veut ! Fin de l’acte 1. Nouveau paragraphe.

 

 

On commence par MEAT, film hollandais dis donc, coréalisé par Victor Nieuwenhuijs et Maartje Seyferth, déjà responsables, paraît-il, d’une adaptation de VENUS IN FURS.

Ici, ça sera du pareil à l’hymen, c’est-à-dire à poil laineux. Dans une belle boucherie épurée, où on vend d’ailleurs du mouton, d’où ma remarque, le temps est rythmé par les remarques salaces du boucher et ses mains qui ont envie de ballade. Un grand et gros gars, assez mastoc, qui débite la côtelette et les quatrains érotico-déplacés. Poèmes pleins d’humidité généralement destinés à la jeune et blonde stagiaire, mutique et mystérieuse mais qui se refuse à toute approche. Pas grave, le boucher se rattrape sur la secrétaire-comptable-je-ne-sais-quoi, femme mûre dont il travaille le berlingot tranquilou dans la la chambre froide entre deux clientes. Enfin, il y a le gérant, jeune gars qui se frotte aussi à la secrétaire ce qui rend trèèès malheureux le boucher... Mais au détour d’une soirée les choses vont changer brusquement : des verrous vont céder et du sang va couler...

 

L’avantage de passer d’une plage paradisiaque dans une hémisphère autre à l’Etrange Festival en seulement quelques heures, c’est qu’on arrive devant le film absolument vierge de toute pré-impression, la tête non-polluée par la rumeur ou un film-annonce ou que sais-je. On en sait même pas de quoi ça va parler, et c’est bath.

 

Récit de boucherie, MEAT est aussi, ce que mon résumé ne montre pas une seule seconde, une construction décalée et étrange. Des décors assez épurés mais très construits (surtout la boucherie évidement), et une espèce de double-intrigue puisque l’action et les errances des personnages en boucherie est interrompu, en montage quasiment alterné (et assez longtemps d’ailleurs, même quand tout pourrait fusionner) avec des séquences nous montrant la vie et le travail d’un homme aussi gros et âgé que le boucher, apparemment aussi dépressif que lui. Un inspecteur de police, un gratte-papier, double, autre chose encore ? Au début, c’est assez indéfini. Bref. On observe cet étrange défilé de scénettes, épurées certes, lentes, et qui essaient de provoquer une gène et une émotion. Le parti-pris est de regarder les choses de manière absolument pas naturaliste, en faisant un pas de côté pour ainsi dire. On sent qu’aux odeurs des fluides corporels vont se mêler des effluves de Mort ! La chair attire et déçoit dans MEAT. On essaie de se rejoindre dans le coït, mais tout cela a dès les prémices un goût de faux. Joyeux programme ! C’est pas le festival du film de couple de Cabourg.

 

Absurde, narration chahutée (enfin très tranquillement quand même, malgré les...), paradoxes temporels et autres, effets de miroir, MEAT propose de se laisser dériver dans ces contradictions, dans ces possibilités narratives parfois juste effleurées, bref d’organiser le récit sous une forme affective et étrange. Il s’agirait de noter les points obscurs, les prendre en compte, laisser infuser leur venin. Il faut du temps et surtout des méandres pour accéder à la source de la pulsion d’amour et de mort !

 

Montage assez lent, des petits panos régulièrement, jeux de support [essentiellement des passages en vidéo soit en vue subjective (l’héroïne a un camescope, tu le sens l’Atom Egoyan qui monte ?) soit en mode Rashomon (séquence de la boîte)], interprétation incarnée mais froidasse, et le minimum de dialogues, voilà pour le modousse opérandaille.

 

On note aussi une photo plutôt léchouillée mais très propre, et un cadrage qui cherche aussi le décalage et la précision. c’est dans ces deux champs que le film marquera quelques points. C’est le cas de la première séquence d’interrogatoire par exemple (un plan suivant l’inspecteur de dos, ce dernier une fois immobile révélant un autre personnage jusque là caché) ou encore le plan du verre d’eau à la fin (d’abord surexposé puis équilibré par la venue d’un personnage dans le champ).

 

Mais assez bizarrement, la sauce ne prend jamais vraiment malgré le soin évident du côté du plastique. La narration d’abord, plus que d’imposer un montage où les séquences se pénètrent (oh oui oh oui !) les unes les autres et s’éclairent ainsi, donne l’impression d’un défilé linéaire de séquencettes alternées. Le film coule tranquilou entre les doigts font dans la bouche et dans la main, sans accident ou presque. Je notais d’ailleurs in peto en moi-même que les rares séquences qui achoppent et s’extraient du tempo global, sont souvent aussi des points faibles, comme la séquence de la "séquence expérimentale" (belle idée mais mal amenée, pas très jolie ; une belle "idée-papier" comme je dis souvent) ou celle de la boîte de nuit (enfin la séquence avec les deux jeunes mecs) qui doit plus son effet de rupture à l’affreux montage musical et image qu’à autre chose. Et c’est bien là que le film ne fonctionne pas. Dans le gros lard du film, si les jeux plastiques sont là (lumière et cadrage), du point narratif, rien ne bouleverse, rien ne vient contredire une atmosphère qui se veut pourtant paradoxale. Ca coule tranquilou. Premier point.

Ensuite, sur le plan narratif ou scénaristique pas mal de choses sont flottantes là aussi : des idées de scènes parfois rigolotes visuellement mais qui pourrait être enlevées du montage sans que ça choque (la scène du saut de l’ange, par exemple), des choses inutiles ou redondantes (la maman en fauteuil).

 

On est assez loin du chaos en slowburn sans doute voulu par les deux réalisateurs. Entrer progressivement aux sources de l’Amour, de la Mort et du Fantasme, montrer leur lutte avec le charnel... Les scènes se succèdent presque sans conséquence. Le film semble déjà joué à l’écriture, curieusement. Le montage n’impose quasiment rien. Pire, certains éléments paraissent plus opportunistes et poseurs. On se retrouve devant une espèce de gros "court-métrage", une espèce de démonstration plastique, au léger goût du carton de la carte de visite. Ca ne respire jamais en quelque sorte. Il y a peu de fautes de goûts (en vrac : l’affreux acteur qui joue le jeune inspecteur qui patate comme un sagouin, la chanson, la scène d’amour avec le petit copain, très ratée et juste là pour donner de la "cohérence" au scénario, et enfin l’ignoble arrivée du générique qui fait très télévisuelle, un vrai tue-l’amour). Mais dans l’ensemble, MEAT ne respire pas, ne provoque aucun paradoxe, et manque trop d’audace au montage par exemple, pour provoquer quelque paradoxe que ce soit. Le film laisse un goût de Monsieur Propre, de policé. L’intention et le soin ne remplace pas la poésie et la fulgurance. Il manque à MEAT la fougue de son projet. Et peut-être un point de vue ! En l’état, on a plus l’impression de participer à un vernissage avec ces merveilleux petits-fours que de plonger les mains dans le sang et la viande.

 

Ach ! C’est toujours comme ça ! Le premier film à l’Etrange, c’est jamais le bon ! Mais ne désespérons pas. Dés la séance suivante, je devais voir quelque chose de très beau... Un petit classique qui m'avait échappé et dont je vous parlerai demain...

 

 

A suivre...

 

 

Dr Devo.

 

  

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Publié dans Corpus Filmi

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