MILLENIUM ACTRESS de Satoshi Kon (Japon/Corée du Sud, 2001): Je suis très heureuse parce que je suis Kon !

Publié le par LJ Ghost










[Photo: "Comme une Grande" par Dr Devo]






 

 

 

Une jeune femme prend place dans une fusée. Un jeune homme essaie de la retenir, mais rien n'y fait et le compte à rebours est inéluctable, elle décolle, laissant le pauvre garçon seul et désemparé. Et là vous vous dites, mais il est fou, il commence par la fin, le salaud ! Et bien non, ce n'est que le début, parce que justement cette scène science-fictionneuse est la fin d'un film que regarde notre héros, un journaliste de télévision. Lui et son cadreur ont pour mission d'interviewer Chiyoko Fujiwara, l'actrice qui joue dans le film à la fusée (vous suivez ?), qui vit depuis une trentaine d'années recluse, comme une ermite, loin des studios dont elle fut l'égérie dans les années 40, 50 et 60. Elle n'accorde habituellement jamais d'interviews, mais elle a accepté celle-ci car le journaliste a quelque chose de particulier à lui donner. Ce quelque chose, c'est une petite clé en cuivre, ce qui émeut beaucoup Chiyoko : elle pensait l'avoir perdu depuis des années. Mais elle ne sait pas ce qu'elle ouvre, à part un torrent de souvenirs...

 

 

Satoshi Kon est un type formidable. Enfin, je ne le connais pas, mais je le devine, tant les oeuvres dont il nous a gratifiés (dans sa grande mansuétude, serais-je tenté de rajouter, mais n'allons pas trop loin les enfants, il y a des requins) sont d'un intérêt tout à fait estimable. D'abord, il a participé à PATLABOR 2 de Mamoru Oshii (le réalisateur de GHOST IN THE SHELL et de TACHIGUISHI RETSUDEN, dont la filmographie est absolument et entièrement indispensable; onn  avait d'ailleurs parler ici du premier PATLABOR), a réalisé le daté mais beau PERFECT BLUE et le merveilleux PAPRIKA, sans compter sa très belle série PARANOIA AGENT. Bref, le garçon a du talent, et il en a sous le pied, ses films jouant le plus souvent sur une structure scénaristique en chausse-trappe et une virtuosité de mise en scène plutôt rare dans le milieu de l'animation. Beaucoup de "movie dropping" dans ce paragraphe, mais ne vous inquiétez pas, nous parlons du film qui nous intéresse, à savoir MILLENNIUM ACTRESS, dans le paragraphe suivant.

 

 

Si vous vous rappelez du petit résumé qui compose le premier paragraphe, je sais que vous l'avez oublié, c'est cela, allez rejeter un oeil dessus, bande de petits voyous, bref, après relecture du résumé, merci, on va enfin pouvoir commencer, vous vous dites ah non, pas encore une histoire en flashbacks où le cinéma se mêle à la réalité, où la fiction rejoint la vie et la vie rejoint la fiction et vice-versa, pour au final dire que la vie c'est comme le cinéma, et aussi que c'est comme une boîte de chocolats. Et bien vous avez raison. Mais en fait pas du tout. Vous voilà plus avancés. Je vous sens remplis de confusion. Tout va bien se passer. Sautons une ligne pour plus de clarté.

 

 

Donc, comme je l'écrivais un peu plus haut, le film se déploie en flashbacks successifs, retraçant la vie et la carrière de Chiyoko, mais de manière bien plus malicieuse, ludique et émouvante que ce qu'un metteur en scène lambda aurait pu nous proposer. En fait, Kon déploie des indices dès le départ pour amorcer sa grande idée, qui de toute façon arrive très rapidement dans le métrage (qui est très court, à peine plus d'une heure vingt) : par exemple, il est intéressant de constater qu'au début de l'interview, le cadreur ne pose pas sa caméra sur un trépied, mais la garde à l'épaule, ce qui est tout de même étrange pour une entrevue en plan normalement fixe, surtout d'une grande star de cinéma, qui voit forcément que quelque chose ne va pas là-dedans ! En fait, le cadreur ne pose pas de trépied parce qu'il va se retrouver, avec son collègue journaliste, à l'intérieur même des souvenirs de Chiyoko, et ce au fur et à mesure qu'elle les raconte ! Jusque là, rien de très original, "been there, done that", mais les choses se compliquent au fur et à mesure dans un crescendo ahurissant : petit à petit, les deux personnages (le spectateur, donc) prennent de plus en plus d'importance dans les souvenirs de Chiyoko, en même temps que leur rôle se floute de plus en plus, si je puis dire. Dans certaines séquences ils ne sont que témoins de la scène (avec le cadreur qui filme le souvenir dans le souvenir, lui-même filmé par la caméra du film ! C'est beau et amusant !), dans d'autres ils interagissent clairement avec les protagonistes du film, en leur parlant en tant que journaliste et cadreur à l'intérieur même du souvenir, dans d'autres encore ils font partie intégrante du souvenir, en y jouant un rôle normalement alloué à une vraie personne si vous voulez, pour revenir à d'autres moments à un rôle de simples spectateurs, bref, ça n'arrête jamais et leur statut est constamment chamboulé d'une séquence à une autre, ayant parfois deux fonctions dans un même souvenir ! C'est donc un véritable mille-feuille, une branche de mimosa, pourquoi pas un ficus, en tout cas c'est peu vous dire que l'émotion est d'une puissance phénoménale, d'abord parce que ça n'arrête jamais mais qu'en plus ce changement de statut des personnages implique un changement constant chez le spectateur, qui est donc tour à tour spectateur et acteur de la scène. J'imagine qu'il est inutile de vous préciser que le montage est une merveille, trépident et malin, offrant des coupes complètement dingues et des "jump cuts temporels" beaux et surprenants. Ah, il faut quand même préciser que dans MILLENIUM ACTRESS, les scènes de transition n'existent pas (ou peu), et que nous sommes trimbalés dans ces failles temporelles l'une à la suite de l'autre, sans forcément de chronologie, mais on passe directement d'une époque à une autre sans toujours repasser par l'interview, ce qui annihile complètement l'idée de compilation ou de liste, mais fait progresser la narration dans les sables mouvants, toujours vivante et très aérée, pleine de saillies.

 

 

Mais Satoshi Kon ne s'arrête pas là. En plus de la narration et du montage, il fait quelque chose de magnifique à l'intérieur même de ses séquences. Chiyoko poursuit une quête (qui a un rapport avec la mystérieuse clé du résumé (allez relire le résumé !)) tout au long de sa vie qui conditionne son entrée dans le monde du cinématographe, donc sa recherche a un écho avec sa carrière, comme vous pouvez vous en douter. Mais ce n'est, encore une fois, pas si simple que ça. Kon a bien compris que le cinéma, ce n'est qu'une vision fantasmée du réel, ce n'est pas la réalité, c'est la vision d'un artiste de cette réalité. Le déroulement du film, donc, et le récit de Chiyoko que l'on suit est constamment parasitée par cette subjectivité de la narratrice. Alors qu'elle raconte sa carrière filmique, elle y incorpore des événements de sa vie réelle pour les faire coïncider avec ce qu'elle vivait dans sa vie de femme. En clair, elle refait les films de ses films ! Ce qui est magnifique, puisque non seulement c'est ici que se niche la déclaration d'amour de Kon au cinéma (et pas dans la dédication de Chiyoko au métier, qui est on l'apprendra rapidement un geste complètement opportuniste et égoïste), mais en plus c'est d'une puissance sensuelle et émotionnelle inouïe.

 

 

MILLENNIUM ACTRESS est un film tout à fait important, qui non content de contenir tout ce dont j'ai parlé, se dote en plus d'une musique très réussie et d'un jeu sur l'échelle de plans encore une fois assez rare dans le monde de l'animation. Un jalon.




LJ Ghost.







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Publié dans Corpus Analogia

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Jeanne 04/11/2009 17:34


Ach, cher Docteur, je suis embêtée que vous vous soyiez donné tout ce mal pour moi, car je me doutais bien que mon commentaire primaire n'avais pas été réellement censuré. 

Au prochain comm "de fond",

Jeanne 


Dr Devo 03/11/2009 22:36


Chère Jeanne,

Après vérification dans l'administration du site, aucune trace de votre premier commentaire. Comme vous le savez, la publication d'un commentaire est automatique. La modération se fait ensuite si
besoin, ce qui est extrêmement rare. Et elle se fait "à la main". Par contre un commentaire modéré s'il n'apparait plus sur le site, reste visible pour le webmeistre et ses sbires, ce qui me fait
dire que votre primo-remarque n'est pas passé dans le canaux de la toile!

Acune censure de notre part donc.

Dr Devo. 


LJ Ghost 03/11/2009 15:07


Chère Jeanne, il est fort dommage que votre commentaire n'ait pas été pris en compte, j'aurais beaucoup aimé le lire ! N'hésitez pas à le réécrire, si vous en avez envie !

Je vous souhaite une très bonne journée !


Jeanne 03/11/2009 14:44


Sur ce même film. Mais c'est mieux ainsi!


Dr Devo 02/11/2009 14:26


ha non pas du tout, Jeanne! Votre dernier commentaire portait sur quel film?

Dr Devo.